‹ Le parfum de Rome;Chapitre 20 sur 96 · PALO · texte numérisé non relu

PALO

«Et la princesse de Palo? Comme ces gens -là servent le voyageur! Infâme peuple! ! »

Ainsi M. Osselet décriait la fierté romaine. Il n'osait demander un service ni refuser un pourboire, crainte d'être assassiné. Actuellement il plaint les Romains, « timides esclaves des cardinaux. »

Il faut lire quelquefois le Siècle pour comprendre comment les idées s'arrangent dans la tête de M. Osselet, homme excellent d'ailleurs, plein de vénération pour la gendarmerie française.

Sous la madone de l'auberge de Palo, une paysanne fatiguée s'était endormie, assise par terre. Son enfant dormait à côté d'elle. Ils étaient bien pauvres, ils dormaient d'un tranquille sommeil.

L'ami avec qui je voyageais alors me dit: « On nous parle beaucoup d'égalité. Mais sommes-nous les égaux des gendarmes, des so as-préfets, de M. Osselet qui est plus riche que nous ?

« Il y a du doute! Le baudrier, l'habit brodé, la bourse enflée, constituent de fortes inégalités. Nous les subissons toute notre vie, sans assurance humaine de trouver l'égalité par delà.

«Vois cette madone! C'est un portrait de famille. La sainte Vierge est ici un ancêtre, la mère de toute la race, aussi bien dans cette misérable auberge qu'au Vatican et dans tous les palais de l'État.

«Marie, la paix, la joie et le salut du Monde! Marie, par qui le Christ est devenu notre frère ! »

Cette parole entra dans mon esprit ; et le premier parfum de Rome embauma mon cœur.

7o LE PARFUM DE ROME

Un homme vêtu de bure, chaussé de sandales, passager de troisième classe sur le bateau à vapeur, daigne accepter une place dans ma voiture.

Il ne porte d'autre bagage qu'un livre et un petit sac, contenant ses provisions de Paris à Rome. Il est franciscain, homme de grand savoir.

Humble, naïf, éloquent, d'une invincible douceur, d'une intarissable joie. Il n'aime que sa cellule, et il a fait vingt terribles voyages.

Au premier ordre, sans fermer son livre, il quitte sa cellule, n'emportant ni valise ni manteau. Il s'en va au nord, au midi, dans les sables, dans les neiges.

Il remplit sa mission, il revient, il rend compte et reprend sa lecture interrompue. Tels étaient les envoyés du Pape, ces hommes redoutables.

Ces hommes qui, chargés d'aller poser la borne de la justice, parcouraient le monde pieds nus, bravaient tout péril, tout ennemi, toute mort;

Et, forçant les camps et les palais, devant l'éclat du sceptre et devant l'éclat du glaive, disaient au victorieux : Non amplius 1 au tyran : Non licet l

Le souvenir des légats fait trembler M. de Sacy: « Semblables aux envoyés de l'ancienne Rome, qui traçaient autour des rois le cercle de Popilius ! »

Il rassemble d'autres traits communs aux légats pontificaux et aux ambassadeurs de Rome, et conclut que la ressemblance est entière.

Monsieur, remarquez-vous la ressemblance de Louis XVI et de Robespierre? Tous deux nés d'une femme, tous deux voyant par les yeux, entendant par les oreilles;

Tous deux acclamés du même peuple, morts sur le même échafaud. — Robespierre et Louis XVI sont le même homme, évidemment!

Et vous-même, en quoi différez- vous de M. Havin ? Même procédé pour faire connaître vos pensées, hélas! trop souvent les mêmes. Seulement, M. Havin a plus de lecteurs.

Si je vous comparais ? . . . Mais vous diriez que M. Havin est une force brute, que vous êtes une force spirituelle, que ces deux forces diffèrent.

Il y a justement cette différence, — plus marquée, — entre les ambassadeurs de l'ancienne Rome et les légats de la nouvelle.

Ce n'est pas même chose de dire: « Je t'interdis cela, parce que j'ai la force; » ou de dire: « Je t'interdis cela, parce que tu n'as pas le droit. »

Et cette voix qui venait commander au nom du droit, en même temps elle suppliait au nom de l'amour. Cette voix ne prononce qu'un mot: J'aime!

O puissant, qui m'obliges à te réfréner, j'aime le droit, j'aime ceux que tu persécutes, et toi, je t'aime aussi !

Comme elle a transmué le nom d'Eva, souvenir de la perdition, au mot ave, mémorial du salut, ainsi

de Roma, la force, l'Église a fait amor : « Mutans Romœ nomen. »

S'il fut un temps où l'intelligence publique donnait l'empire à la force morale, où donc était le mal, gens d'esprit qui condamnez ce temps ?

Quel mal que ce roi n'ait pu dévorer une nation? ni ce roi faire de la fausse monnaie? ni ce roi répudier sa femme ? en quoi en êtes- vous lésés ?

Gens d'esprit qui avez tant haï la force morale, prenez garde! Voici que la force morale n'empêche plus d'annexer les provinces, de rompre les traités.

Un temps viendra qu'on aura envie d'annexer les maisons, de rompre les contrats. Si la force morale disparaît tout à fait, la force brutale régnera tout à fait.

Il ne fallait pas parler de force morale aux envoyés de César; ceux de Mazzini supprimeront même les journaux, même les journalistes.

Réfléchissez, gens d'esprit. « La lumière est encore avec vous pour un peu de temps. Marchez, pendant la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent. » Car la nuit sera plus longue qu'en la saison d'hiver!

Pour moi, dont les réflexions sont faites, j'aurais baisé la bure de cefrate. En lui je revoyais la race des envoyés du Pape, des envoyés de la Justice et de l'Amour. Je pensais à mes pères inconnus.

Qui leur a porté la foi ? De quelle source a-t-elle coulé jusqu'à leur campement sauvage? Elle est venue de Rome. Un envoyé de Rome a fait le signe de la Croix sur leurs fronts.

Devenus enfants de Dieu, ils ont vécu consolés à l'ombre de la Croix. Quand on a voulu leur ôter la Croix, et avec elle leur héritage divin,

Alors les envoyés de Rome sont accourus, et la lumière est restée dans ces âmes, et la liberté et l'espérance ont encore consolé ces simples cœurs, et ils m'ont transmis un sang chrétien.

O Rome! ô douce mère des peuples, sois bénie pour les dons que tu m'as faits dans mes pères; sois bénie des joies que tu as versées durant des siècles sur ces petits de la foule, sur ces gens de peine et de labeur!

Sois bénie des vertus que tu leur as enseignées, des humbles prières qu'ils ont élevées vers Dieu, des miettes de pain et des gouttes d'eau que leur indigence a données à l'indigence ; sois bénie des rayons qui ont illuminé ces fronts baignés de sueurs !

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