UN PAPE AVILI
A quelques pas, nous vîmes un certain mouvement devant une église dont la porte était décorée de pourpre. Cette tenture indiquait l'exposition du saint Sacrement; c'est ce que l'on appelle l'adoration des Quarante heures. Nous entrâmes.
L'église est dédiée à saint Marcel, pape.
L'autel brillait de feux; une foule silencieuse remplissait la nef. Nous nous mîmes à genoux parmi ces fidèles et nous rendîmes grâces. Il est doux de se trouver dans Rome, mais cette joie n'est bien connue que lorsqu'on y revient.
Fra Gaudenzio me présenta son bréviaire ouvert au seizième jour de janvier, fête de saint Marcel, pape et martyr. Voici ce que je lus dans le livre de la prière catholique, et jamais je n'ai mieux respiré le parfum des premiers siècles:
« Marcel, Romain, occupa le Saint-Siège depuis le temps de Constance et de Galère jusqu'à celui de Maxence. Il institua dans la ville vingt-cinq paroisses, afin que le baptême et la pénitence fussent administrés aux infidèles qui embrassaient la religion du Christ, et la sépulture donnée aux martyrs. Maxence le sut et en fut irrité; il menaça Marcel des plus cruels supplices, s'il ne déposait le pontificat et ne sacrifiait aux idoles.
« Marcel ayant dédaigné ces injonctions insensées de la voix de l'homme, Maxence le fit emprisonner
go LE PARFUM DE ROME
dans les écuries des bêtes destinées aux jeux publics. Il y vécut neuf mois, s'appliquant au jeûne et à la prière, et visitant par ses lettres les paroisses qu'il ne pouvait plus visiter en personne. Délivré par les soins du clergé, il reçut l'hospitalité de la bienheureuse Lucine, dans la maison de laquelle il dédia Véglïse qui forte aujourd'hui son nom. Les chrétiens s'y réunissaient pour prier, et le bienheureux Marcel les instruisait.
« Maxence, en ayant été informé, fit transférer les bêtes dans cette église même, et condamna Marcel à les servir. Ce fut en ce lieu, qu'affligé de cruelles infirmités, Marcel s'endormit dans le Seigneur. La bienheureuse Lucine l'ensevelit au cimetière de Priscille, sur la voie Salaria, le 17 des calendes de février: il avait siégé cinq ans un mois et vingt-cinq jours.
« Marcel a écrit une épître aux évêques de la province d'Antioche, touchant la primauté de l'Église romaine, où il prouve qu'elle doit être appelée la tête des Églises. Il établit que nul concile ne peut être valablement tenu que par l'autorité du Pontife romain. Au mois de décembre, il avait ordonné vingt-cinq prêtres pour Rome, deux diacres et vingt et un évêques pour divers lieux. »
Voilà le Pape des premiers temps, et le Pape de tous les temps, et toute la vie apostolique. Quelle sérénité, quelle miséricorde, quel sentiment de force éternelle! Et combien resplendissante nous apparut cette maison de la bienheureuse Lucine: maison sainte, consacrée en église; église transformée en écurie et d'autant plus sacrée; écurie
redevenue une église d'autant plus auguste. Et nous y vénérons le pontife que l'imbécillité de la force avait cru dégrader en l'attachant au service des animaux!
Notre pensée vola vers le Latran, où Constantin, vainqueur de Maxence, installa dans son propre palais, comme maître de Rome, le successeur immédiat du Pape saint Marcel. La glorieuse inscription de l'Église mère retentissait en nous. Elle attestait ce que le captif de Maxence avait proclamé du sein de l'infecte prison où l'imbécillité de la force espérait le vaincre.
Méprisant de folles menaces, le captif affirmait son droit, sa puissance et son éternité. Et c'était le geôlier qui allait mourir.
En nous entretenant de ces pensées, nous arrivâmes au pied de la colonne triomphale décernée par le Sénat au sage empereur Marc-Aurèle.
Ce sage s'intitulait : « Auguste, parthique, germanique, sarmatique, souverain pontife, tribun vingt-huit fois, empereur sept fois, père de la patrie, proconsul. »
A ces titres, le Sénat trouva bon d'ajouter la divinité. En souvenir des victoires du dieux Marc- Aurèle sur les Barbares, il lui éleva une colonne qui ne devait pas périr.
La divinité du sage empereur étant néanmoins
tombée, Sixte-Quint a pris sa colonne et lui a donné une autre destination. Il y a placé la statue du frère de l'esclave Onésime, et elle dit :
« Maintenant que je porte le disciple du Christ, qui, par la prédiction de la Croix, triompha des Romains comme des Barbares, c'est maintenant que je suis triomphale et sacrée. »
Nous arrivons à notre logis, piazza di Spagna, sur les premières pentes du Pincio. Là s'élève le palais de la Propagande, où toutes les langues apprennent à confesser Jésus-Christ, et où s'allument les flambeaux qui portent dans tout l'univers la clarté du Vrai. Si nous avions l'œil des saints, nous verrions des légions d'anges s'envoler de ce lieu.
In omnem terram exivit sonus eorum ! Ainsi chante l'Église en la fête des Apôtres, et Dieu disait à Isaïe:
« J'enverrai vers les peuples qui sont au-delà des mers et dans les îles reculées, vers ceux qui n'ont jamais entendu parler de moi; et tous vos frères reviendront à vous, et j'en choisirai parmi eux pour en faire des prêtres et des lévites. »
Devant la Propagande, Pie IX a érigé la colonne de l'Immaculée Conception. C'est un débris antique; la vérité dont il porte le symbole est plus vieille que lui. Ce monument est bien à sa place, à l'entrée du séminaire de toutes les nations: Beatam me dicent omnes gêner ationes.
O Rome ! ô terre de la lumière, des miracles et de la miséricorde! Sous nos fenêtres, est l'église de
Sauf Andréa délie Fratte ; une pauvre église longtemps sans gloire, sans histoire et sans nom.
Un jour, il y a vingt ans, dans cette église, mon cher Théodore de Bussière fit entrer par hasard un Juif. Par hasard le Juif demeura seul devant l'autel. Il ignorait toute religion, il haïssait le christianisme. Une image apparut et sourit. Le Juif n'entendit rien et comprit tout: il sortit chrétien, il est prêtre, et l'odeur du miracle est restée dans la pauvre église de Sauf Andréa.
Nous voulûmes remercier Fra Gaudenzio. — Non, dit-il, c'est à moi de vous rendre grâce; vous m'avez fait gagner l'indulgence. A Rome il y a une indulgence pour celui qui guide les pas de l'étranger.