PAPES ET EMPEREURS
l'adoration de ses propres œuvres et ne veut d'autre Dieu que lui-même, je le voyais braver cette démence. D'une voix calme, sans crainte et sans colère, il disait aux peuples : « Vos idoles ne sont que des démons; c'est le Seigneur qui a fait les ci eux. »
Ainsi l'histoire se déroulait en mon esprit, pleine d'un seul homme; mais cet homme est l'homme de Dieu, qui est venu quand le monde périssait sous l'empire de Satan, pour arracher le monde à Satan et l'emporter dans la vie de Dieu. L'œuvre n'est pas achevée, le combat n'est pas fini, mais l'homme de Dieu vaincra.
Il ne se rend pas, il ne meurt pas. Il a longuement expérimenté l'infécondité de la force et l'impuissance misérable de la mort. Il y a des funérailles d'où s'exhale une odeur de vie.1 Cest l'odeur que l'on respire à Rome. Depuis les funérailles de saint Pierre, elle monte incessamment d'un millier de tombeaux. Elle n'a point menti aux siècles passés, qui ont été l'avenir; elle se fondra dans les parfums de l'éternité.
Sous ce ciel qui ne change point, je ne vois rien de nouveau. Le Pape n'a en face que de vieux adversaires; l'essai d'aujourd'hui n'est que la prolongation d'une entreprise qui compte dix-huit siècles d'avortements.
1 Mçr Pie, évêque de Poitiers.
Octave avait pu se faire Auguste ; Auguste, empereur, fut fait Dieu. Il eut des temples, des prêtres, des sacrifices; il se vit obligé de borner l'empressement qui lui dressait des autels. Voilà Rome et le monde romain au comble de la splendeur, dans la parfaite floraison des arts, des lettres et de la victoire, au lendemain de Cicéron, de Brutus et du grand Jules, aux jours de Virgile et d'Horace, quand la paix fermait le temple de Janus.
Point d'appareil de force, peu de troupes dans Rome et dans l'Italie. Auguste habitait une maison de particulier, sans garde; il allait par les rues vêtu d'une toge de laine; et on ne l'aimait point, et il pouvait tout : assez défendu par la terreur de n'avoir point de maître ou d'en avoir un pire que lui ! Il était le protecteur des délices, le distributeur des emplois. Consuls, patriciens, peuple, Rome entière et le monde se ruaient dans la servitude.
Auguste meurt; le monde, turba salutatrix, se place sur deux rangs et incline le front devant Tibère. Tibère, de la boue détrempée de sang! Il ne fut que plus servilement adoré. Caligula et Claude sont dieux. Pierre de Galilée vient habiter Rome; Néron monte sur le trône. Néron est le maître et le Dieu du genre humain ; plus dieu qu'Auguste et que Tibère, plus dieu que Caligula et Claude, et lui-même il croit à sa divinité.
Néron, chef-d'œuvre de l'insolence de Satan qui veut être adoré dans ce composé de toutes les corruptions, ardent à tous les crimes! Néron, fou, féroce, tout-puissant, lâche! Et en même temps, Néron est un lettré, un artiste, un magnifique. Il a en lui toutes les sèves et toutes les lumières de la civilisation romaine; il en est le fruit suprême, la maturité. Il fallait Rome et Jules César et le siècle d'Auguste pour produire Néron.
Il a l'instinct de ce qu'il doit faire. Il jette Rome dans le sang et dans le feu, mais il la plonge aussi dans les voluptés, et si avant qu'elle ne pouira se déprendre. Il donne la dernière main à la corruption païenne. Le Christ luttera longtemps contre cet ennemi capable de déconcerter tous les sages ! Néron communique à la canaille le goût de sang chrétien; elle en aura soif trois cents ans.
Pierre n'est que le chef d'une secte méprisée, fouetté à Jérusalem, compté à Rome pour si peu de chose qu'on lui a laissé la vie. Néron devine le Pape ; il le prend et le tue. Chose étrange ! ce sang de rien lui fait honneur auprès de son peuple. Le peuple de Néron a les instincts de Néron; il hait les chrétiens, à peine encore visibles aux yeux des politiques. Déjà, sans doute, les chrétiens visitaient les pauvres; en leur portant des aumônes, ils cherchaient à les éloigner du cirque et du lupanar, principaux temples où l'on servait les dieux.
La persécution des chrétiens couvrait l'incendie de Rome et alimentait le cirque; l'instinct de Néron ne pouvait voir plus loin. Dieu cependant fait son œuvre par la main de Néron; il jette les
assises de sa Ville au milieu de la cité de Satan. Dans les fondations de cette Rome du ciel, il faut des pierres éprouvées. La persécution y pourvoit: elle écartera les sages, les gens de compromis et de mélange qui s'offriront pour dresser la croix sans renverser les idoles, pour concilier Jésus-Christ et Satan. Arrière, arrière! il faut choisir!
La sagesse humaine choisira; son choix montrera ce qu'elle est, et les hommes qui cherchent Dieu dans la droiture de leur cœur la jugeront. Par ce moyen encore la cité infernale périra, et les murs de l'édifice sacré monteront vers le ciel. Vous les allez connaître, les fils de l'antique vertu, qui pleurent la liberté! Ils choisiront de servir ce qu'ils méprisent et de persécuter ce qu'ils honorent, et Tacite n'aura que les vertus qui n'empêchent pas d'être sénateur.
Ainsi Néron pourra revivre dans ses successeurs, et les meilleurs tiendront assez de lui pour que leur sagesse égare, pour que leur modération corrompe, pour que leur humanité fasse couler le sang. Ainsi la fange païenne deviendra sans cesse plus épaisse et plus profonde, et Rome n'aura plus de héros. Les héros seront pour le Christ : à lui tous les grands esprits, toutes les grandes âmes! Par ces vainqueurs qui n'ont voulu que mourir, Rome se trouvera conquise en moins de temps qu'elle n'en a mis à sortir du Latium. Néron s'est trompé, Satan s'est trompé; quiconque lutte contre Dieu sera trompé.
Néron n'en reste pas moins la personnification la plus complète du règne de Satan. Il est l'exprès-
sion suprême de l'empire du mal, le vicaire du diable, comme Pierre, qu'il a tué, est le vicaire de Jésus-Christ. Satan ne fera jamais mieux que Néron. Toutes les copies qu'il en a données sont inférieures à ce type de scélératesse où dominent également la cruauté, la luxure, la bassesse et le ridicule. Il fallait que Néron fût ridicule ; il fallait que cette bête qui foulerait le genre humain comme la grappe dans la cuve, ne fût ni lion, ni tigre, mais pourceau. Satan n'est pas satisfait de broyer l'homme, il veut le moquer. En toutes ces figures de Néron qui ont souillé la terre, on retrouve le pourceau.
Il se vautrait, et dans ses débauches, il contaminait tout ce qui avait été l'honneur de Rome. Bel esprit, auteur, jardinier, général, chanteur, danseur, cocher, toujours entouré d'histrions en tout genre dont il était la fortune et la risée, toujours suivi de ses claqueurs. Il renversait des montagnes et en élevait d'autres. Sa maison couvrait deux des collines de Rome. Dans ce palais d'or, de marbres rares, de curiosités précieuses, il donnait des fêtes et s'amusait à faire mourir les convives. Il aimait les fleurs et la gloire. Il était poltron. Il ne tuait pas toujours pour son plaisir, il tuait souvent parce qu'il avait peur, mais cela lui faisait toujours plaisir de tuer. C'est bien Néron qui devait crucifier Pierre!
Tel était le cinquième héritier de César, l'empereur qui se trouva le premier face à face avec l'Église et qui tua le premier Pape. Il régna dix ans. Après lui la puissance impériale fut portée
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par d'autres fous, volée par des soudards, achetée par des faquins, et Néron parut grand. Il fallait un maître. Tant qu'il y en eut un, la multitude, réunie dans le cirque, le salua des mêmes acclamations: « Tu es le maître, tu es le premier: bonheur à toi! Plus heureux que tous, à toi la victoire! A b cevo vtnces, tu vaincras éternellement ! » C'était Titus, c'était Caracalla, c'était Didius Julianus; peu importait à la foule. Et peu importait aussi qu'un coup d'épieu mît fin à l'éternité de l'empereur: un autre empereui donnerait à la foule du pain et des jeux.
Mais si tous les empereurs ont été fidèles à la politique de Néron ; si les doux et les féroces, les sages et les fous, ceux qui auraient davantage compté sur la séduction et ceux qui ne comptaient que sur le fer, sont venus au même point contre le christianisme et ont tué les chrétiens ; les Papes, de leur côté, n'ont pas été moins fidèles à la politique de Pierre. Les savants et les simples, les hardis et les timides, ceux que la violence ne peut épouvanter, ceux que la caresse entreprend d'amollir, tous viennent au même suprême argument : Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes! Ils meurent. L'histoire des successeurs de saint Pierre, pendant deux cent cinquante ans, est terminée par les mêmes mots: «Couronné du martyre.»
Où arrive-t-on ainsi ? A Constantin. Saint Marcel venait de mourir, esclave, attaché au service des bêtes; les acclamations du cirque venaient de saluer Maxence; la croix paraît dans le ciel, Constantin la plante sur le Latran : ab œvo vinces !
La statue de Néron, haute de cent pieds, qu'il s'était érigée à lui-même, statue de Nabuchodonosor, se dressait encore à l'une des entrées de l'amphithéâtre, mais l'empire n'était plus. César baptisé abandonne le gouvernement de Rome au pape Sylvestre et à ses successeurs, « n'estimant pas que l'empereur de la terre dût retenir la puissance, là où l'Empereur du ciel a établi le principat du sacerdoce et le chef-lieu de la religion. » Il emporte dans ses bagages le souverain pontificat des dieux, moins pour le prendre que pour ne pas le laisser.
Précaution de la politique humaine, promptement funeste à la dynastie du héros qui venait d'affranchir l'Église et au nouvel édifice impérial dans les fondements duquel il jetait ce bloc ruineux ! Il ne fallait ni emporter ni laisser le pontificat des idoles, il fallait l'abolir. Parce qu'ils étaient souverains pontifes des dieux, les successeurs de Constantin se crurent pontifes de Jésus-Christ. Ils tentèrent continuellement de régir l'Église, de changer la doctrine, d'accomplir par l'art des prêtres de cour et des eunuques ce que n'avaient pu faire les bourreaux. L'empire d'Orient y a succombé, l'Église de Dieu en a tiré sa vigueur et sa gloire. Rome avait fait les martyrs, Byzance fait les docteurs; et, comme le corps du Christ s'était agrandi dans les tortures, la doctrine du Christ se développe et resplendit dans les contestations.
L'Église ne regretta pas d'avoir vu finir la longue période du martyre. Lorsqu'elle célébrait le triomphe des martyrs, elle avait à pleurer la
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honte des apostats et le malheur horrible des bourreaux. Elle demande à Dieu la paix, afin qu'elle puisse le servir en tranquillité. A ceux qui la menacent de mort, elle montre ce fleuve de sang qui a submergé l'empire et porté la croix sur le temple de Jupiter Capitolin.
saint grégoire ier, saint grégoire ii, léon l'isaurien
Aussi certainement qu'elle sait qu'aucune persécution ne la pourra détruire, l'Église sait que la persécution ne lui manquera jamais. La férocité des Césars de Rome est vaincue, voici la félonie des Césars de Byzance; voici les coups traîtres, les mains parricides soudoyées par la lâcheté ; voici des invasions. Depuis Constance jusqu'à Léon l'Iconoclaste, près de quatre siècles d'avanies, d'insultes, de fourberies infâmes; et les Vandales, les Huns, les Goths, les Lombards! Mais, dans l'intervalle, Grégoire le Grand a paru. Grégoire, patricien de Rome; par la majesté de sa constance, le dernier de l'ancienne Rome, qui ramassait en lui tout son éclat pour mourir; par sa douceur magnanime, le premier des nouveaux rois de la maîtresse du monde.
La suprématie de Byzance avait dépeuplé l'Italie. Les Lombards d'Alboin passaient dans ces solitudes, emmenant captifs ceux des habitants que la famine et la peste avaient épargnés. Du haut des
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murs de Ravenne et de quelques autres forteresses, les garnisons grecques regardaient ces malheureux dont les maisons brûlaient et que les Barbares traînaient en esclavage, liés comme des chiens. Le grand courage de saint Grégoire n'en pouvait plus. Il s'écriait : Mon âme est lasse de vivre !
Il voyait le monde crouler ; il croyait que les derniers jours étaient venus. Néanmoins il ne refusait pas le labeur. D'une main, il empêchait Rome de disparaître; de l'autre, il jetait par delà les mers, dans l'île lointaine des Bretons, la semence d'où naîtrait bientôt un nouveau peuple catholique. Il luttait contre la peste, contre les tremblements de terre, contre les barbares hérétiques et les barbares idolâtres, contre le paganisme mort et infect, mais qui restait à ensevelir; il luttait contre son propre corps, accablé de maladies: et l'on peut dire que l'âme seule de Grégoire était la seule chose entièrement saine qui fût dans tout le genre humain.
Grégoire est le fondateur apparent du pouvoir temporel, et l'un des modèles parfaits du Prince chrétien. Au milieu de cet universel écroulement, il n'apparaît pas seulement comme guide, mais comme roi. Il exerce par pitié, mais avec plénitude, la royauté qui existait en germe dans les mains de Pierre, et qui avait été reconnue dans les mains de Sylvestre. S'il refusait cette charge, tout périrait. Il n'y a plus d'empereur ni de chef sur la terre; tout pouvoir est tombé aux mains des eunuques et des brigands.
Le droit a disparu. Nulle part aucune autorité ne s'exerce plus par voie légitime. La force est
maîtresse de tout ; maîtresse brutale qui ne respecte rien, qui se joue de l'humanité et dont la trahison se joue. Le poignard plus que l'épée, le poison plus que le poignard, élève et renverse les trônes; et ces trônes, en s'élevant et en croulant, écrasent l'espèce humaine.
C'est par l'amour des peuples, par la grandeur sacrée de sa dignité, par la fermeté de son cœur, par les ressources inépuisables de son génie, que Grégoire combattit tant de fléaux. Il obtint la paix, il l'acheta. Il releva Rome et l'entoura de remparts. A travers tant de soins, il ne cessa pas d'héberger les pèlerins et de nourrir les pauvres, suivant la constante tradition des Papes. Il fit autre chose encore : il légua à ses successeurs une politique qui le continuait.
Ainsi on se tira lentement du désastre, on sauva les sciences, on reprit haleine et l'on prépara les forces nécessaires pour résister à la folie infâme et furieuse de l'Isaurien, un rustre devenu empereur de Byzance, qui voulut faire abattre les saintes images.
Saint Grégoire II vainquit l'Isaurien par ses successeurs. Comme saint Grégoire Ier, il fonda la politique nécessaire pour ce temps. Sans attaquer des droits que seul, en Italie, il reconnaissait et maintenait encore, il leur opposa le droit supérieur que l'imbécillité criminelle des Ityzantins se flattait d "anéantir. Je me rappelle ici la parole ingénue d'un auteur français, homme de collège.
« Malheureusement pour les empereurs, la vertu la plus remarquable, unie à la plus profonde
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sagesse, siégeait alors sur la chaire de saint Pierre. Durant quatre-vingts ans, sept Papes, aussi vénérés par leur sainteté que redoutables à leurs souverains par leur adresse politique, se succédèrent à Rome. » Les historiens de collège ont une manière à eux d'expliquer les choses !
Cette chaîne d'or de sept papes redoutables à leurs souverains, mais vénérés par leur sainteté, conduisit le monde au grand Pape Adrien, ami de Charlemagne. Elle termina la première époque de la suzeraineté impériale. Il y a le système du pape feudataire, comme il y a le système du Pape sujet. Le Pape est réputé maître dans Rome, et Rome, annexe ou enclave, fait partie d'un royaume quelconque. Les partisans de ce système le croient peut-être nouveau; ils assurent que la Papauté et la religion s'en trouveraient bien. On l'a essayé: il engendrait l'insolence de la tyrannie, l'insolence des factions, l'insolence de l'impiété; il provoquait l'Isaurien et le Copronyme à décréter des articles de foi. Après des siècles de patience, les Papes ont dû secouer cette servitude pour sauver la Papauté, la Religion, et Rome et l'Italie.
Ce fut saint Grégoire Ier qui prit le beau titre des Papes. Les empereurs byzantins s'affublaient des protocoles pompeux qui dénoncent l'enfantillage des maîtres de la terre; le Pape signa: Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu, servus servorum Dei. Parce que la royauté allait apparaître entière et intacte aux mains des Papes, ils rappelaient plus solennellement qu'ils représentent Celui qui est « venu pour servir. »
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