LE NOUVEL EMPIRE
Charlemagne, qui ôta l'empire à la prétendue descendance de César, et qui ne la garda pas assez pour lui. Charlemagne, un pupille de l'aigle romaine! il était le fils de l'Évangile, le dévot auxiliaire du Christ; il combattait sous les ailes de la Croix.
Il comprit, aima, paracheva ce grand ouvrage de la Providence; l'établissement temporel du Pontife romain, l'intronisation définitive du Christ, là où Satan avait le plus triomphé, Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat. Et tout se trouva réuni dans la constitution de ce pouvoir : le droit divin, l'antiquité, toutes les formes et toutes les conditions du droit humain. L'Église était propriétaire par la donation des possesseurs légitimes, par le vœu des peuples rachetés, par la conquête. Car Pépin et Charlemagne avaient légitimement conquis sur les Lombards ce que les Lombards avaient usurpé sur les peuples qui se voulaient donner à l'Église après la déchéance des Grecs pour cause d'hérésie.
Charlemagne est par excellence, entre les souverains, l'homme de l'Église. Son maître politique a été le Pape Adrien Ier. Adrien devina Charlemagne, l'appela, le dirigea près de vingt ans. Charlemagne est l'antithèse de Néron. Il n'y a pas d'homme plus grand ni plus aimable. On eût dit que la nature l'avait fait avec plus de soin qu'un autre, et s'était longuement préparée. Pépin d'Héristal déjà grand, Charles-Martel davantage, Pépin meilleur. Charles-Martel avait repoussé l'invasion des Sarrasins, Pépin avait vu l'Église,
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Charlemagne y entra. De bonne heure il s'était senti roi de la part de Jésus-Christ et guide du peuple chrétien, rector christiani ftopuli.
Ce qui reste en lui du Barbare n'est qu'ingénuité, ardeur d'une jeunesse forte et pure. Il est patient, clément, généreux, docile. Il veut le bien, il y croit. Il aime Dieu et les pauvres, et les armes, et la science. Il ne doute point des droits de Dieu, il ne se donne point de repos lorsqu'il faut les défendre; il porte la lumière dans le monde, il fait plier le Barbare sous son épée, il se met lui-même à l'école comme un enfant.
Il étudia toute sa vie. Il présidait une académie dans son palais et se rendit assez savant pour préparer une leçon correcte des Évangiles conférée sur les manuscrits latins, grecs et syriaques. Suivant le goût du temps, il s'appliquait à devenir bon calligraphe, rêvant de lettres ornées, poussant l'amour des beaux manuscrits jusqu'à vouloir en fabriquer lui-même. Mais, grand en ce point comme en tout le reste, il faisait mieux qu'exceller, il acceptait le moindre rang. Nullement Trissotin, nullement enclin à infliger la mort ou l'exil à quiconque écrivait, faisait des vers, chantait ou peignait mieux que lui.
Il s'entourait d'honnêtes gens. Engilbert, Éginhard, Alcuin, le duc Guilhem, qui devint saint Guilhem de Gellone, Benoît, qui devint saint Benoît d'Aniane, et tant d'autres, tous honorés des contemporains et de la postérité: tels étaient les courtisans de Charlemagne. Pareille cour s'est peu vue! Comme la décence et l'honneur, l'amitié
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y régnait. Ce grand roi était le roi des amis. Les chroniqueurs parlent de ses larmes quand ses amis mouraient ou se faisaient moines.
Les antichrétiens, qui ont leur raison pour haïr Charlemagne, l'accusent de cruauté. Ils disent que c'était un convertisseur sanguinaire, qu'il avait baptisé les Saxons dans leur sang. Ils sont doux et humains, ces gens-là! Ils ont horreur de la violence, et ils pleureront toujours les pauvres Saxons! Les Saxons avaient multiplié leurs révoltes, tuant les représentants de Charlemagne, envahissant ses domaines. Il frappa des ennemis vingt fois graciés, des traîtres qui avaient vingt fois violé leurs serments; il épargna ceux qui demandèrent le baptême: ceux-là devenaient des hommes nouveaux.
Quand ces redoutables Saxons furent vaincus par les armes et surtout par la foi, Charlemagne consacra sa conquête à Jésus-Christ, qui donne la victoire, et au bienheureux Pierre, qui l'avait obtenue. Il remit les Saxons dans leurs antiques libertés, les déchargea de tout tribut envers lui et les rendit seulement tributaires de l'Église. Réduisant ensuite leur pays en provinces, il le partagea en diocèses, et, pour le garder dans le devoir, il y établit des cathédrales. C'était, disait-il, « à l'exemple des Romains. » Mais à la place des proconsuls, il mettait des évêques!
On calomnie ses mœurs privées; Bossuet les glorifie. Charlemagne a promulgué des lois admirables contre les désordres que l'on veut qu'il ait partagés. En présence de l'Église et du monde
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avec une assurance d'homme de bien, il condamnait la fraude, le vol, l'adultère, la luxure: «Que chacun de nos sujets sache que celui qui sera convaincu de quelqu'un de ces crimes perdra tous ses honneurs. Jusqu'à ce qu'il se soit amendé et qu'il ait fait la satisfaction due, il sera séparé de toute société des fidèles ; car nous devons craindre la fosse dans laquelle nous savons que d'autres sont tombés. »
Pour achever de peindre l'Empereur et l'Empire, écoutons comment l'Église pouvait alors définir et proclamer les devoirs de la royauté. Voici les décrets des conciles, promulgués par Louis le Débonnaire, comme lois de l'État :
« La justice du roi est de ne faire peser sa puissance sur nul homme injustement; — de juger entre l'étranger et ses proches sans acception de personnes; — d'être le défenseur des gens sans appui, des pupilles et des veuves ; — de réprimer les vols et de punir les adultères; — de ne pas élever les méchants, de ne pas entretenir les impudiques et les histrions; — d'abattre les impies, de ne laisser ni vivre les parricides ni prospérer les parjures; — de défendre les églises, d'assister les pauvres par l'aumône; — de commettre les justes au soin des affaires publiques; — d'avoir des conseillers âgés, sages et sobres; — de ne pas s'appliquer aux superstitions des mages, des devins et des pythonisses; — d'ajourner le ressentiment; — de défendre la patrie avec force et avec droiture; — de ne pas s'enfler dans les prospérités, de supporter patiemment les adversités, de pratiquer en tout
la foi catholique envers les hommes et envers Dieu ;
— de ne pas souffrir que ses princes vivent en impies; — d'assister certaines heures aux prières;
— de ne rien prendre avant les heures de repas convenables, car il est écrit: Malheur à la terre dont le roi est un enfant et dont les princes sont à table dès le matin.
« Telles sont les causes de la prospérité d'un royaume en ce monde, et c'est ainsi qu'un roi parvient au royaume du ciel. »
Adrien Ier sut tirer parti de la prospérité, comme ses prédécesseurs avaient su lutter contre les catastrophes. D'une main prévoyante il prit la tutelle du monde renaissant. Romain, plein du génie de Rome antique pour les nobles et magnifiques travaux, il agrandissait encore ses desseins par zèle des âmes. Il voulait que Rome devînt la merveille et l'école du monde, et c'était afin de remplir sa charge de père et serviteur du peuple chrétien.
Déjà, depuis l'Isaurien, la charité des Papes, ce caractère si persévérant de leur politique, enrichissait Rome des folies de Byzance. Accueillant les artistes que chassait l'hérésie, les Papes leur donnaient Rome à rebâtir. De tous côtés s'élevaient des palais, des tours de défense, des églises, des portiques. Adrien continua ces ouvrages et les
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porta à un point de grandeur que ses prédécesseurs n'avaient pu même rêver.
Songeant aux périls à venir, il termina les remparts. On y comptait 383 tours, 7020 bastions, 2066 grandes meurtrières. Jamais empereur n'avait tant fait. Il répara les anciens aqueducs, œuvre jugée impossible; il ramena sur leur lit aérien les fleuves qui alimentaient prodigalement la ville, car il est écrit: L'abondance des eaux rejouit la cité de Dieu. Il rebâtit les églises. « En faveur des pèlerins, » il construisit de vastes galeries couvertes pour relier entre elles les basiliques embellies de Saint-Pierre, de Saint-Paul et de Saint- Laurent; douze mille blocs de travertin furent employés pour les seules fondations des premières arches de la galerie qui touchait aux rives du Tibre.
Cette colonnade ornée d'autels et de chapelles, revêtue d'inscriptions, parée de mosaïques, courait sur plusieurs milles d'étendue à travers les champs, parmi les ruines et les tombeaux des âges païens. Une des parures extérieures de l'ancienne Rome, ville de la mort, c'étaient les tombeaux; la nouvelle Rome, chef-lieu de la vie, s'annonçait par des temples dédiés aux apôtres et aux martyrs du Dieu vivant. Elle avançait au dehors ses colonnades grandioses et joyeuses, comme des bras amis pour accueillir le voyageur, qui n'était plus un étranger, mais un hôte et un fils, et souvent le fils prodigue, plein d'amour, assuré du pardon. Sous les galeries du Pape Adrien, on ne voyait pas seulement le Franc de Charlemagne, humble dans la joie de sa victoire, le Breton qui venait demander des livres,
le Saxon converti qui accourait recevoir la bénédiction; là se pressaient aussi le Lombard pénitent et le Grec réconcilié.
La ville était plus belle que le soleil ne l'avait jamais vue. Refaite par l'art de Byzance, alors parvenu à son exquise maturité, majestueux et charmant, elle brillait d'or, de marbres, de mosaïques, d'eaux bondissantes, de débris antiques honorablement relevés. Elle était déjà pleine de collèges nationaux ; on y parlait de nouveau toutes les langues de la terre ; mais aucune de ces langues n'était plus la langue de la captivité; toutes adressaient la même prière au même Dieu. Ainsi, en deux ou trois règnes, la main à peine libre des Papes avait ouvré sur ce sol piétiné par les Barbares, et encore frémissant de la chute du monde.
Alaric, poussé par un instinct qui lui disait de multiplier la désolation; Genséric, apporté par le vent qui souffle contre ceux que Dieu veut punir, avaient saccagé Rome; Attila, le fléau, l'avait rançonnée, et la haine des nations n'était pas assouvie. Totila, plus impitoyable, accablant la cité impériale, l'avait vidée. Lorsque Bélisaire, quarante jours après la retraite de Totila, pénétra dans Rome, il eut peur. Les remparts jetés par terre obstruaient les entrées dépouillées de leurs portes; l'herbe poussait dans les rues embarrassées de décombres.
Arrivé au Capitole, Bélisaire osa violer le silence de ces ruines ; il fit sonner la trompette et agiter les aigles; aucune voix ne répondit. Il n'y avait plus de Sénat, plus de peuple, plus d'habitants La grande Rome était morte; son cadavre appartenait
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aux bêtes sauvages que le Sénat, toujours païen, avait gardées jusqu'à la dernière heure pour être une ombre des anciens plaisirs du peuple, toujours appelé le peuple-roi. — 0 peuple de Rome ! aujourd'hui encore des maniaques te parlent de ta royauté. Crains cette folie. Les vents qui enlèvent la couronne, et le roi et la ville, sont encore aux ordres de Dieu.
De cette poudre, en moins de deux siècles, les Papes avaient tiré la merveille que nous venons d'entrevoir, cette Rome du pape Adrien, si riche, si ordonnée, où la religion était une fête permanente; ville des arts, ville de la science, ville du chant, école du monde, qui charmait le cœur intelligent de Charlemagne. Et, après l'avoir visitée lentement, priant avec amour sur les tombeaux des martyrs et des saints, ce grand homme qui voulait, lui aussi, bâtir et civiliser, ne demandait au Pape d'autre récompense personnelle que des livres 1 et la permission d'emmener quelques professeurs de musique sacrée.
Rome contenait d'autres fondations d'Adrien, chères à Charlemagne, qui devait les imiter. Le Pape avait donné son patrimoine propre, « pour que les produits en fussent à jamais consacrés à ses frères les pauvres du Christ. » Mais il ne suffisait pas ' à ce grand cœur de songer aux pauvres de sa ville royale : il établit encore trois riches diaconies pour
1 Charlemagne emporta de Rome le Sacramentaire, qui régla la liturgie; le Provinciale, qui fixa la hiérarchie ecclésiastique; le Codex canonum, code complet de législation canonique, et la Bible de saint Jérôme. La civilisation de l'Europe est fille de ces livres.
assister les pèlerins indigents. Adrien voulait que l'on pût venir à Rome de toutes les contrées de la terre, et que le dernier enfant du Christ ne fût pas privé de la joie de prier au seuil des Apôtres, ni de l'avantage d'étudier à cette école de toute science sacrée et humaine. Voilà les prodigalités du Pape Adrien. Elles rappellent la création plus vantée de son homonyme l'empereur philosophe, — l'un des meilleurs! — cette fameuse villa Hadriana, où le maître du monde avait mis l'effort de sa puissance, et dans les fondations de laquelle, sur la parole d'un devin, il versa le sang des sept enfants de la chrétienne Symphorose, huit fois martyre en un seul jour!
« Comme Thèbes, Babylone ou Carthage, dit Gibbon à l'époque de saint Grégoire le Grand, Rome aurait disparu de la terre, si la cité n'avait pas été animée par un principe vital qui la rendît de nouveau aux honneurs de la domination. »
On a vu qu'en effet ce « principe vital » dont Gibbon est l'adversaire, ne manquait pas d'énergie. Sous le successeur immédiat d'Adrien, il prouva sa fécondité en créant l'Empire; nom ancien, chose toute nouvelle. Ni le saint Pape Léon III ne pouvait rien faire, ni le grand et bienheureux Charles ne pouvait rien être qui ressemblât à l'Empire et à l'empereur d'autrefois. De son propre mouvement, de sa pleine puissance, le Pape créait le Saint- Empire.
Par là il consacrait un tuteur et un défenseur de la république chrétienne et de l'Église, encore
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terriblement menacées ; il enracinait dans le monde l'idée de l'ordre, pour le jour trop prochain où Charlemagne n'y serait plus ; il donnait un corps à la grande pensée de l'unité du genre humain en Jésus-Christ, pensée et volonté de Dieu, que le genre humain commençait à comprendre et dont le pieux génie de Charlemagne hâtait la réalisation. Charlemagne avait été la force intelligente au service de la vérité, la force humblement fière de son noble rôle, reconnaissante de la gloire qu'il lui attirait; le Pape consacrait cette force et lui donnait l'onction divine.
« Le Roi sur son trône, le Pontife sur le sien, et le genre humain se repose à l'abri de leur concorde. » La beauté, l'abondante vie de Rome sous les Papes Adrien et Léon se reflétait dans tout l'Empire. Les monuments sortaient de terre, les églises s'épanouissaient, les monastères multipliaient. Charlemagne en fonda vingt-quatre, et le chant des louanges divines retentissait partout, la lumière de l'étude s'allumait partout. On se pressait d'ensemencer la terre de christianisme, comme par pressentiment des mauvais jours qui allaient venir. Les grands de Charlemagne déposaient leurs épées qui étaient presque des sceptres, et prenaient l'habit monastique. « Si les monastères n'avaient pas été semés sur le sol, dit Macaulay, la société européenne n'aurait consisté qu'en bêtes de somme et en bêtes de proie. »
A Rome, depuis Adrien Ier jusqu'à saint Léon IV, malgré les troubles de l'Empire, la paix dura près d'un siècle. Durant cette époque, sous la tutelle
du Saint-Siège, se forma la nouvelle Italie. La population augmenta, les arts fleurirent. Mais il y a dans l'humanité un esprit destructeur de l'humanité: il lui fait haïr les voies de l'ordre, hors desquelles elle ne peut vivre, et, par des leurres absurdes, il l'attire aux abîmes.
Les petits princes s'élèvent, les Carlovingïens descendent, les Sarrasins accourent en Italie. Les petits princes font alliance avec les Sarrasins, les indignes descendants de Charlemagne demeurent inactifs. Un homme se dresse au milieu de ces couards et de ces pervers: c'est le pape Jean X, l'un de ceux que l'histoire calomnie davantage, l'un de ceux qu'elle doit le plus honorer. Il fait, comme il peut, un empereur; la matière devenait rare! Sans se confier à ce prince, il prend le commandement de l'armée qu'il a su lui-même réunir, attaque les Sarrasins retranchés sur le Garigliano, et les défait. Cette bataille gagnée de la main du Pape refoule l'invasion qui allait submerger l'Europe. Bientôt les Papes fonderont la politique des croisades.
La tempête de sang redouble et se prolonge. On y voit apparaître des Sarrasins, des Hongrois, un roi d'Italie, toute sorte d'aventuriers vainqueurs pour un jour. Ils tuent, ils détruisent, ils dévorent. Omnia vastando, disent les chroniques. Il n'y a plus
d'Empereur, ou l'Empereur est lâche, ou impuissant, ou traître. Le Pape est chassé de Rome, captif dans Rome, au pouvoir des factieux et des scélérats. On revoit les jours des Lombards. Les crimes les plus bas donnent le pouvoir, les entreprises les plus atroces en sont l'ordinaire emploi. Une horrible confusion règne partout. Elle envahit l'Église. On jette dans les dignités ecclésiastiques le rebut de ce monde rebutant. Le valet qui ne pourrait plus être un assassin, ces princes émancipés du Pape en font un évêque.
C'est le dixième siècle, « âge de fer par la férocité des mœurs stériles en vertus, âge de plomb par l'excès effrayant des vices, âge de ténèbres par le défaut d'historiens. » Et voilà le monde sans le Pape, ou du moins avec un Pape sans puissance et sans liberté. Rome est complètement sécularisée. Dans le feu, dans le sang et dans la nuit, la société expérimente ce système que nous entendons préconiser encore. Le Pape n'est plus roi, Jésus-Christ n'est plus Dieu, et la civilisation succombe.
Le plus épais de cette nuit dura soixante-dix ans. Il y passa vingt Papes, qui furent plus ou moins les jouets infortunés des tyranneaux de Rome, et quelques-uns leurs créatures. C'est l'époque misérable que les ennemis de l'Église signalent comme celle des scandales de la Papauté. On s'explique leur zèle pour la renouveler! Sur ces vingt Papes, il y en a six que Baronius lui-même accuse; Muratori en relève quatre, d'après des documents que Baronius n'avait point connus. L'Église ne périt pas, parce que Dieu l'assiste. Et parce que Dieu assiste
l'Église, la Papauté, soumise à d'indignes entraves, ne laisse pas d'être encore la colonne du monde.
Les germes semés par le siècle carlovingien mûrissaient dans les monastères. Il y avait des saints. On allait voir la féodalité chrétienne. Les courts esprits qui déclament contre la féodalité, devraient considérer ce que l'Église en a fait. Au fort du péril, lorsque l'on croyait que le monde allait finir, l'Église travaillait et ne désespérait pas. Les cloîtres renfermaient des saints; les saints sont toujours de grands hommes. De là sortaient ces évêques admirables, ces fondateurs de monastères nouveaux qui convertissaient les barbares et même les scélérats, contenaient le présent dans sa décadence, préparaient l'avenir.
Dès que le onzième siècle a commencé, la scène change. Les royaux pèlerins sont plus fréquents dans Rome. Ce qu'ils y viennent chercher, ce qu'ils y trouvent, un d'entre eux nous le dira pour tous. Peu de princes avaient été plus durs que le roi de Danemark et d'Angleterre, Canut le Grand, demipaïen, quoique baptisé. Docile aux conseils de saint Égelnoth, archevêque de Cantorbéry, il vint à Rome, d'où il écrivit à toute la nation des Anglais (1027) : Qu'ayant fait ce saint voyage pour la rédemption de ses péchés, il a voué de mener une vie exemplaire et de gouverner selon la justice et la piété, regrettant les fautes de sa jeunesse, et résolu de se corriger avec l'aide de Dieu. Il adjure donc ses conseillers et magistrats, s'ils veulent conserver son amitié et sauver leurs âmes, d'avoir soin désormais de ne transgresser aucune loi, ni en
faveur de l'homme puissant, ni en crainte du roi, ni dans le dessein de remplir le trésor royal ; car le roi n'a pas besoin d'argent levé par injustice.