‹ Le parfum de Rome;Chapitre 37 sur 96 · SAINT GRÉGOIRE VII, ETC · texte numérisé non relu

SAINT GRÉGOIRE VII, ETC

Grégoire, l'Empereur entreprend sans droit de s'établir comme la loi vivante du monde, et il l'entreprend en vain, car la conscience des peuples relève de l'Église catholique et non pas de la puissance séculière. L'Église catholique n'abandonnera ni les peuples ni elle-même ni Dieu, mais, par la voix de son chef, elle décidera les cas de conscience entre les peuples et les rois.

Le Pontife n'a que son droit, l'Empereur dispose de toute la force humaine. La lutte s'engage. Tout autre qu'un pape ne l'aurait jamais entreprise, elle était impossible; mais les papes savent qu'ils sont dans le monde pour faire l'impossible quand l'intérêt des âmes le demande. C'est la volonté de Dieu, ce sera l'œuvre de Dieu. Ils déclarent le combat contre toute espérance de succès, un autre le reprend, un autre encore; les défaites s'accumulent; et un jour, quand tous les héros sont morts, le victorieux vient trébucher sur leurs cercueils.

Saint Grégoire VII eut d'abord pour lui la conscience et l'admiration du genre humain. Henri IV lui reprochait d'avoir gagné la faveur du peuple. Mais la faveur du peuple est passagère; elle se donne, elle se retire. Le généreux Pontife mourut en exil, et on le crut vaincu. Il eut des successeurs. Avant d'être élevé au pontificat, il avait désigné quatre papes; au moment de mourir, il en désigna trois, qui régnèrent après lui. Que peut la force humaine contre la Providence qui suscite de tels athlètes, leur donne une telle constance, et par de tels moyens prolonge leur noble vie? En réalité, le pontificat de saint Grégoire VII va de saint

Léon IX (1048-1054), son premier protecteur et son premier disciple, au pontificat de Pascal II (1099- 1118): soixante-dix ans. Pascal II lui-même eut des successeurs pleins du même esprit, saints et magnanimes, qui, jusqu'à Innocent IV (1243-1254), soutinrent l'effort des Césars allemands, et abattirent enfin, sinon leurs prétentions, du moins leur espérance.

Les Césars d'Allemagne ne furent point des hommes de médiocre ambition. Ils aspiraient à l'empire du monde; la connivence des Papes le leur eût donné. Cent ans après Henri IV régnait Frédéric Barberousse. Le pape était Adrien IV, homme de rien, comme Hildebrand. Enfant, des moines anglais lui avaient ouvert leur monastère, à la porte duquel il demandait son pain. Voilà l'obstacle de l'Empire! Barberousse, ayant été salué empereur de Rome et du monde, prétendait que ce ne fût pas un vain titre. Il produisit une consultation des juristes bolonais, qui décidait que, en effet, l'Empereur exerce de droit une domination universelle et absolue sur tout individu, tout peuple, toute ville. Les juristes prononçaient ainsi contre les villes lombardes, qui réclamaient quelque liberté. Outre ses juristes, César avait ses soldats et de nombreux partisans en Italie.

Adrien, élu Pape, fit dire à ce superbe de venir lui rendre hommage, et voulut qu'il tînt les rênes de sa monture. C'était l'usage légal. Cet usage prouvait à l'Empereur l'existence d'un droit audessus de sa volonté. Les juristes, et plus encore

les démocrates, frémissent au souvenir des exigences papales. Ils veulent des empereurs qui soient la loi vivante . . . dans leurs mains. Les villes lombardes applaudirent au Pape, l'Empereur plia. Plus tard, après dix-huit ans de triomphes, après avoir fait un antipape qui ne défendait pas les libertés lombardes, Barberousse dut plier encore devant Alexandre III, un pauvre vieillard que la puissance impériale avait chassé de partout, rasant les villes qui restaient dans son alliance. Quand l'Empereur eut les mains pleines de victoires, il fallut congédier l'antipape, qui suivait la cour, et envoyer au Pape légitime, qui était fugitif. On le chercha longtemps. Il refusa de traiter, à moins que César n'admît le droit des villes. César avait besoin de la paix: il céda. La papauté avait affranchi l'Église et fondé les républiques italiennes.

Ce n'était pas fini. Un nouveau César s'éleva pour être dieu, et il eut un caractère nouveau. Dans ce monde formé par l'Église, jusqu'ici les ennemis mêmes de l'Église avaient été chrétiens. Frédéric II fut vraiment un païen, et de la pire espèce, de l'espèce hypocrite. Pupille du grand Innocent III, il commença à genoux sa guerre cruelle contre l'Église et sa longue trahison contre la chrétienté. Il prenait la croix et machinait la perte de Damiette ; il publiait des lois contre les hérétiques et se i E

proposait d'introduire le mahométisme en Europe. Affreuse figure d'ingrat et de traître; déloyal, voluptueux, vindicatif, patient, plein de séduction, menteur jusqu'à jeter le masque pour mieux mentir, prodiguant les serments et toujours parjure, multipliant les traités et ne les exécutant jamais, fort de la notoriété même de sa fourberie, s' arrangeant d'être d'autant plus craint qu'il était moins estimé. En même temps qu'il communiquait à l'Italie l'infection des mœurs musulmanes, il l'inondait de livres impies. Ses chancelleries entretenaient des scribes qui savaient flatter toute passion, empoisonner toute vérité. Il leur faisait diffamer ce qu'il voulait faire mourir. Il était en alliance avec tous les pervers; il endormait, trompait ou effrayait les fidèles. Dieu le souffrit trente ans.

Il accablait les souverains de ses manifestes, habilement rédigés par Pierre Desvignes, le chef de ses scribes. Le Pape Innocent IV disait de ces documents que c'était « de l'absinthe emmiellée par les sirènes. » Frédéric s'y représentait comme le défenseur des rois, comme le vengeur de Dieu. Il voulait empêcher l'Église de se perdre! Elle était, selon lui, écrasée de puissance et de richesses; l'empereur devait la décharger de ces biens pernicieux. « Quand les Papes, disait-il, menaient l'humble vie apostolique, en ce temps-là ils voyaient les anges, guérissaient les malades, ressuscitaient les morts et soumettaient les rois, non par les armes, mais par la sainteté. » L'Église libre dans l'État libre!

A saint Louis même, Frédéric écrivait de la sorte, lui demandant de travailler avec lui pour affranchir l'Église du poids temporel. Il comptait tromper sa droiture. Il enlaçait tout dans ses nœuds; il se voyait encore jeune, il se sentait puissant. Déjà excommunié quatre fois, il avait usé trois papes. Mais Innocent IV, échappant à ses serments et à ses traités, venait de lancer une cinquième fois la foudre. Devant ce Pontife dépouillé, fugitif et invaincu, Frédéric allait voir chanceler la longue insolence de sa fortune.

Innocent accepta le débat devant les rois. Il soutint le droit antérieur et supérieur du Pontife contre les prétentions illégitimes de la puissance séculière. Il posa nettement la question, telle que la papauté, qui n'a rien à cacher, l'a toujours posée à la face du monde : — Il dit que le Christ, vrai roi et prêtre, a fondé dans les mains du bienheureux Pierre, non seulement la principauté sacerdotale, mais encore la principauté royale, et lui a confié les rênes des deux empires. « Alors fut abolie la tyrannie, ce gouvernement sans frein, qui auparavant était général sur la terre. Constantin l'abdiqua dans les mains de l'Église; il reçut de l'Église en échange, le titre authentique du pouvoir chrétien. » Le Pontife ajoute que la puissance du glaive dérive de l'Église. Au couronnement de l'Empereur, l'Église lui donne le glaive ; elle a droit de lui dire : Remets ton glaive dans le fourreau. Quand donc l'Empereur, au lieu de couper l'ivraie coupe les rejetons fertiles, au lieu de protéger les innocents protège les malfaiteurs, il prévarique : et ce n'est point usurpation,

c'est charité de lui ôter le glaive par l'usage duquel il perd follement le monde et son âme. — Tel était le langage du Pape lui-même aux rois eux-mêmes, le langage du droit.

En outre, le Pape faisait remarquer que Frédéric si abondant en faussetés sur les dangers dont l'autorité légitime et désarmée de l'Église menace les princes, avait soin de garder le silence sur les prétentions des empereurs à la domination universelle. C'était le fait présent. Frédéric et ses juristes ne donnaient aux souverains que le titre de rois provinciaux ; il n'y avait dans le monde que des provinces de l'Empire. Les empereurs ne pouvant avoir l'Église pour complice, voulaient la détruire, afin qu'elle ne traversât plus leur ambition. Cependant les princes n'osèrent pas défendre l'Église qui les défendait, et le Pape n'était assisté que du parti des libertés municipales en Italie. Dieu se servit de ce faible moyen pour humilier l'empereur apostat. Frédéric fut battu par les bourgeois de Parme. Bientôt après il tomba sous la main vengeresse.

Il mourut dans son lit, les uns disent de mort naturelle, les autres, étouffé par un de ses bâtards. Depuis quelque temps la foudre ne cessait de frapper autour de lui. Il perdait ses parents, ses amis, ses conseillers intimes. Il avait fait crever les yeux de Pierre Desvignes, son scribe favori, soupçonné d'avoir voulu l'empoisonner, et ce misérable s'était tué, par crainte des tourments que pourrait lui infliger le maître dont il avait tant vanté les vertus. Il le connaissait ! On dit qu'aux lueurs de la colère divine Frédéric vit clair et se

repentit. Dieu poursuivit sa race ; ses fils moururent coup sur coup, accusés de fratricide; rien ne resta de son nom.

Ainsi se termina ce grand épisode de la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, après deux siècles entiers. Durant ce temps, la papauté avait fait les Croisades, vaincu l'hérésie albigeoise, béni les ordres naissants de Saint-François et de Saint -Dominique, multiplié les universités, fondé les républiques italiennes, s'était à peu près affranchie de la tyrannie des républicains capitolins qui conspiraient avec les empereurs; elle avait dirigé le travail de civilisation le plus fécond qui se soit jamais fait dans le monde. Dieu lui accorde quelque repos.

Le repos dure peu. Nous sommes à Boniface VIII. Dans la période précédente, la consolation venait de France. De là vient maintenant l'amertume. Les semences de Frédéric ont levé! Lorsqu'il s'agit de la France Dante n'est plus gibelin. Il flétrit le sacrilège de Philippe le Bel : « Et comme pour dépasser d'un coup tout le mal qui s'est fait et tout le mal qui se fera, voici que dans Agnani entre le Fleurdelisé; et le Christ devenu captif dans la personne de son Vicaire, est de nouveau livré à la dérision, de nouveau supplicié entre les voleurs vivants, de nouveau abreuvé de vinaigre et de fiel. Je vois le nouveau Pilate et sa cruauté inassouvie:

i3o LE PARFUM DE ROME

Jusque sur le temple il porte ses convoitises sans frein. O seigneur Dieu, quelle joie, lorsque enfin éclatera ta vengeance, cette vengeance que tu prépares en secret et qui te rend douce la colère ! »

L'exil d'Avignon est l'épreuve déjà faite d'un expédient indiqué de nos jours. On a proposé de mettre le Pape à Jérusalem. Là, dit-on, il ne gênera plus l'Europe, et néanmoins il sera indépendant, même roi. — Si l'inventeur de ce moyen est sincère, Dieu le sait! Qu'il ait peu de vue, cela est certain. Ceux qui se trouvent présentement gênés du Pape, en quel lieu le Pape ne les gênera-t-il pas ? Ceux qui ne le veulent point indépendant à Rome, en quel lieu le voudront-ils indépendant ?

Les Papes d'Avignon ne cessèrent pas de gouverner l'Église. La doctrine ne souffrit aucun dommage: les Papes ne la peuvent trahir ni fausser. Pour la discipline et pour les mœurs, les Papes ne faisaient plus tout ce qu'ils ont coutume de faire, ce qu'ils pouvaient faire n'obtenait plus le même résultat. Sainte Brigitte a peint l'état effroyable du clergé à Rome et dans l'Italie. On y revoyait les scandales qui avaient enflammé le zèle de Grégoire VIL Ceux-là passaient encore pour réguliers qui portaient une figure de scapulaire sur leur cuirasse. Les princes qui devaient défendre Rome lui étaient des larrons très cruels ; » les maisons tombaient, les églises devenaient des lieux immondes; les biens ecclésiastiques étaient envahis par des séculiers qui ne se mariaient point pour justifier leur possession et qui étalaient un désordre impudent. — L'Église libre dans l'État libre!

Dieu garde l'Église. Dans cette putréfaction il suscite des saints. Les saints redemandent le Pape. Ils sauront contraindre la politique humaine à rompre les liens de la Papauté, et le Pape luimême à secouer une sorte de langueur contractée dans l'exil. Mais l'Italie, rien ne la garde plus; aucune puissance, aucune influence n'y peut plus mettre la paix. Écoutons le Dante, témoin oculaire: « Ah! serve Italie, hôtellerie de douleurs, navire sans pilote au milieu de l'affreuse tempête, autrefois reine du monde, aujourd'hui basse prostituée, quels parmi tes enfants ne se font pas la guerre? Ceux-là mêmes se dévorent entre eux qu'abritent les mêmes murailles. Cherche au loin sur tes rivages, et puis regarde en toi-même, misérable, et vois s'il est encore un lieu où tu jouisses de la paix! »

Mais l'étroit gibelin croit que l'Empereur seul manque à l'Italie. Il gourmande l'Italie qui ne désire pas assez la servitude impériale ; il invective contre César qui ne sait pas monter la cavale rétive, serrer le mors et enfoncer l'éperon. Ce cri désespéré vers le despotisme impuissant, nous apprend avec éloquence où peut descendre l'Italie quand le Pape n'y est plus:

« Ah ! cavale qui devrais être obéissante et laisser asseoir César sur sa selle, si tu entendais bien les avertissements que Dieu t'a donnés !

« Et toi, Albert l'Allemand, regarde comme elle est devenue fière et rétive, pour n'avoir pas été corrigée de l'éperon quand tu tenais la bride en main !

« Que du ciel étoile tombe sur ton sang une juste réprobation ; qu'elle soit éclatante, inouïe; que ton successeur en soit épouvanté!

« Toi et ton père, entraînés au loin par l'ambition, vous avez souffert que le jardin de l'Empire devînt un désert.

« Viens à présent, homme sans cœur, et regarde: Montaigus, Capulets, Monaldi, Philipeschi ! ceux-là dans l'affliction, ceux-ci tremblants!

« Viens voir ta Rome qui se lamente, veuve et seule, et jour et nuit criant: «Mon César, pourquoi m'as-tu délaissée ? »

« Viens voir comme on s'aime parmi nous! Et si nulle pitié ne t'émeut pour nous, prends honte du moins de la renommée.

« Et toi, Dieu tout-puissant, qui sur la terre fus pour nous crucifié, est-ce donc que tes justes yeux se sont retirés de nous ?

« Ou, dans l'abîme de tes conseils, est-ce une préparation à quelque bien que nulle humaine sagesse ne peut deviner,

« Que les terres d'Italie soient ainsi toutes pleines de tyrans, et que le dernier des manants, dès qu'il est factieux, y passe pour galant homme ? »

J'ai souvent pensé que Dante, s'il vivait de nos jours, serait sous-préfet du Piémont dans quelque ville volée au Pape. Ce théologien n'a nullement l'intelligence de la fonction de justice, d'amour et de liberté que remplit dans le monde le Vicaire de Jésus-Christ. Le Vicaire de Jésus-Christ n'est pour lui que la machine à pardonner et à bénir, inventée ou réinventée par les penseurs de notre temps. Le vrai guide, le vrai chef, l'aîné et le pontife de la race humaine est César, ce pape à cheval, dont tous les autres pouvoirs humains doivent tenir l'étrier, et qui, faisant siffler la cravache et enfonçant l'éperon, force la bête à le porter où il veut. Dante ignore que le Pape a fait tout en Italie; qu'il a fait la nationalité, car, sans lui, l'Italie eût été grecque, ou française, ou allemande; qu'il a fait la liberté, qu'il a fait la civilisation, qu'il a fait la langue même et l'art, tandis que

le paganisme impérial n'y apporta jamais que l'anarchie, la ruine, la servitude sous le despotisme et sous les factions. Mais si Dante veut oublier les œuvres de la Papauté en Italie, il sait du moins parfaitement décrire l'état de l'Italie lorsqu'elle n'a plus la Papauté, et sa peinture brille aujourd'hui d'un éclat de vérité rajeuni.

Le remède à tant de maux ne vint pas d'Allemagne, ni de France, ni des mains de César. Il vint d'Avignon et des mains du Pape. Peu à peu César, ne voulant plus être catholique, baissait et s'en allait. Peu à peu le Pape, encore absent d'Italie, y remettait pourtant l'ordre. Un légat du Pape, Albornoz, grand chrétien et grand guerrier, un de ces hommes que la Papauté trouve toujours lorsqu'ils deviennent nécessaires, déblaya le terrain, chassa les brigands, délivra les villes. Le Pape revint à Rome. Il la trouva dans un état voisin de celui où Totila l'avait laissée: dépeuplée, démolie. Urbain V commença de relever ces ruines. Mais une nouvelle et terrible tempête éclata. Ce fut le grand schisme, fruit des sages combinaisons qui avaient formé une cour papale hors de Rome.

Sans doute, Dieu a voulu que son œuvre, son unique Église, fût à tous les yeux démontrée impérissable, puisqu'il a permis que de telles tempêtes se pussent déchaîner sur elle, et que de tant de catastrophes

elle sortît toujours telle qu'il l'a conçue. Au schisme à peine étouffé, le Protestantisme succède ; il enlève à l'Église la moitié de l'Europe, et sa victoire dure encore. Cependant, à travers l'orage, la Papauté rebâtit Rome, préside et dirige le concile de Trente, en exécute les décrets, retient la France dans la communion romaine, rétablit sa domination incontestée sur tout ce qui lui appartenait en Italie. Depuis le grand Pape Martin V (1447) jusqu'à la Révolution française, les Papes demeurèrent dans leur Ville et dans leur État, plus paisibles possesseurs qu'ils ne l'avaient jamais été. Malgré de grands désastres, qui ont semé une graine de désastres plus grands, ce n'est pas l'époque la plus malheureuse du monde; c'est assurément l'époque la plus heureuse qu'ait traversée l'Italie.

L'Europe, et particulièrement l'Italie, est tranquille quand la Papauté est tranquille, libre quand la Papauté est libre. Je sais ce que signifie aujourd'hui le mot de liberté; mais quand je parle de liberté, il m'est permis d'entendre la liberté chrétienne, le droit de vivre selon la loi de Dieu. Si l'Europe et l'Italie n'ont pas eu cette liberté tout entière, la faute n'en est point aux papes. Du jour où l'Église a pu exercer une action directe sur le gouvernement des sociétés, les papes n'ont cessé de poursuivre le même but, qui est de donner à l'individualité toute sa valeur, en la disciplinant par elle-même au moyen de la connaissance de Dieu.

Peu de princes, avant et après Charlemagne, ont

favorisé ce plan. D'accord avec les sceptiques et les incrédules, les princes ont en général offert au genre humain un autre avantage, qu'il a préféré généralement: ils lui ont proposé de l'affranchir de la règle intérieure, lui laissant ignorer que la règle extérieure, le frein politique, devenant de plus en plus indispensable, pèserait de plus en plus sur toute liberté. Telle a été la séduction du Césarisme, telle a été la promesse du Protestantisme, telle est celle de la Révolution ; et ces trois choses sont une même chose ; et cette chose est la suggestion de Satan, l'ennemi de l'homme et le rival de Dieu.

Malgré l'abondance de ses victoires, Satan ne l'a pas emporté, puisque la société reste debout, puisque la notion de la liberté n'est pas éteinte, puisque l'Église est encore la tête et le cœur du genre humain. Elle seule a subi tout l'effort de Satan, elle seule a résisté. Humainement, sa victoire est inexplicable. Toutes les forces de la matière et de l'esprit, toutes les brutalités, toutes les subtilités, toutes les anarchies, tous les despotismes se sont conjurés contre elle, l'ont attaquée, l'ont accablée. Elle n'a jamais eu la force, à peine peut-on citer quelques courts moments où elle eut la paix. Pour les papes personnellement, la paix n'a pas existé. Où marquer la nuit qui a été pour eux sans labeur, et le jour qui s'est écoulé sans angoisses? Les papes sont bien ces âmes dont parle le poète: Ils demandent à Dieu de mettre en fuite l'antique louve qui dévore plus de proies que tous les autres animaux: — et de leurs yeux

s'échappe goutte à goutte l'expiation du mal qui remplit l'univers.

Comment cette faiblesse a-t-elle soutenu le choc, et non seulement résisté, mais vaincu? Que dire à ceux qui nient l'assistance du Ciel? Perpétuellement l'histoire de la Papauté met la raison humaine en face de la main divine, et il faut s'incliner ou fermer les yeux. Il est vrai que beaucoup d'yeux se sont toujours fermés, se ferment obstinément; mais cet aveuglement est une autre évidence, et le soleil poursuit sa carrière.

La main divine va-t-elle se retirer, ou les orages qui tonnent déjà sont-ils encore une fois la mystérieuse préparation d'un but plus grand, que la courte sagesse de l'homme ne saurait prévoir? C'est la question que se posait le poète, en des jours qui n'étaient pas moins menaçants. Tous les ennemis à travers lesquels l'Église a passé sont debout devant elle, unis et coalisés; ils agissent avec ensemble, ils sont pleins d'espérance, le secours n'apparaît nulle part; l'issue s'annonce plus favorable aux vœux du Dante qu'à ceux de quiconque garde encore un cœur catholique! Le monde civilisé, à ce qu'il semble, est gibelin. Pour cette fois il est probable que la cavale sentira longtemps le fouet:

Cesare mio, perché non m'accompagne?

Mais si cela n'est pas la mort, cela n'est pas une solution et ne sera pas un triomphe. Quand on regarde ce vaste travail de Dieu pour la transformation du monde païen, et quand on voit l'œuvre

encore inaccomplie, comment croire que de tels préparatifs n'aient eu d'autre but, même ici-bas, qu'une courte victoire? Il semble que Dieu a élevé le genre humain pour de plus longues destinées; et l'on prédirait plus volontiers qu'après ce triomphe imminent du Césarisme et du Protestantisme, César finira par promulguer le concile de Trente dans les pays aujourd'hui protestants.

Trois siècles après le César Néron, le César Constantin, pleurant, prit une bêche, et de ses propres mains commença de creuser les fondements de la basilique vaticane; et les larmes coulant de son visage ruisselaient sur les broderies de la robe impériale.

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