‹ Le parfum de Rome;Chapitre 42 sur 96 · LA COLOMBE · texte numérisé non relu

LA COLOMBE

Nous nous engageons dans les rues qui mènent au Vatican. Elles sont peu intéressantes. Dans ce quartier, à cette heure matinale, Rome prend presque la physionomie d'une autre ville. Toutefois nous saluons des madones, des oratoires, des églises.

Le son d'une clochette nous avertit que le Saint

Sacrement allait passer. Nous nous mîmes à genoux. L'humble cortège, formé de pauvres, déboucha d'une pauvre rue, prit une rue plus pauvre, entra dans une pauvre maison. — O Jésus, père des pauvres, fortifiez ce malade, agréez l'âme de ce mourant !

O Jésus, qui êtes venu pour les petits de ce monde, et qui pourtant permettez de nos jours qu'un si grand nombre d'entre eux vous soient arrachés, daignez rester au moins à ceux-ci! Daignez, au moins ici, ne laisser aucun triomphe à Néron, à Luther, à Satan !

Dans les rues de nos villes orgueilleuses, nous n'avons plus cette bénédiction de Vous rencontrer, de détourner un moment nos pensées des négoces de la terre pour nous prosterner devant Vous. Nous ne voyons plus passer la Lumière et la Vie allant triompher de la Mort. La Mort a mis la main sur nous. Elle emporte sa proie dépouillée du signe de la résurrection.

Ne souffrez pas qu'elle règne ici, qu'elle Vous interdise la rue, qu'elle Vous force à Vous déguiser comme un banni qui rentre au mépris des lois ! Ne souffrez pas que Vos enfants de Rome soient condamnés à mourir, comme nous autres, ou privés de Vous ou privés de l'assistance de leurs frères qui Vous prient pour eux !

Je le demande par les désolations de nos cœurs, quand nous avons à suivre un cercueil sur ces pavés qui portent toutes les souillures, mais où la Croix n'a pas le droit de se montrer. O ciel! ce cercueil contient le père, ou l'épouse, ou l'enfant, ou la sœur;

et celui qui l'accompagne ne peut pas reposer ses regards sur la Croix !

Nous rencontrons Coquelet. Il arrive, il trouve que les rues sont mal tenues, il trouve cela « barbare ; » il a cent choses à dire contre le « gouvernement des prêtres. » — Mon bon Coquelet, à demain ! Nul moyen d'argumenter en ce moment. Venez à la messe avec nous. — Il fuit; Dieu soit loué!

Nous ne voulons regarder ni l'obélisque, ni la colonnade, ni le péristyle. Nous hâtons le pas. D'une main frémissante nous soulevons la lourde portière. Nous sommes enfin dans le temple. Nous respirons sur le seuil, comme pour empêcher nos cœurs d'éclater.

Dans la nef immense, il n'y avait que les lampes d'or de la Confession, la statue de saint Pierre, le soleil et nous. Lentement nous avançons, pénétrés de respect, pénétrés d'amour et aussi de crainte, un peu écrasés de cette grandeur. Pourquoi craindre? La maison est hospitalière; ou plutôt, ne sommes-nous pas chez nous ?

Jamais la basilique ne m'a paru si vaste, si riche, si solennelle, si douce. Elle semble s'élargir à mesure qu'on la connaît mieux. La première fois qu'on voit le colosse, il peut rester au-dessous des

attentes de l'imagination. Pourtant, notre sœur me dit qu'elle n'avait rien rêvé de si beau.

Autre chose est d'entrer ici en curieux, ou d'y entrer en chrétien. Mais les impressions mêmes d'un chrétien restent loin des sentiments délicats d'une femme. Les femmes vivent avec Dieu plus que nous; le reflet de sa présence les frappe plus promptement.

Pour moi, j'ai eu le temps d'étudier Saint-Pierre. Je l'ai cent fois parcouru, je me suis arrêté devant tous ses autels, devant tous ses tombeaux, devant toutes ses peintures d'un indestructible éclat; j'ai fait connaissance avec ce peuple de grandes images et cet immense trésor de reliques sacrées.

J'y ai vu le Pape bien des fois, tantôt sans pompe, tantôt dans toute la majesté de sa fonction incomparable; je l'ai vu couronné de la tiare, sur la sedia, bénissant une foule composée de représentants de tous les peuples du monde: et le prodigieux cortège se mouvait à l'aise dans le vaisseau de marbre et d'or.

L'atmosphère de Saint-Pierre, cet air tiède, égal et parfumé qu'on ne respire nulle part ailleurs, me rappelle immanquablement quelques-unes des circonstances les plus solennelles de ma vie; il ressuscite en moi le parfum de mes meilleurs désirs, de mes plus douces larmes, des engagements qui ont le plus honoré mon cœur.

Tout revient, m'envahit, m'emporte; je suis inondé de lumière, et de joie, et d'espérance, et l'allégresse de l'espérance est déjà l'allégresse du triomphe, Alors cette vaste structure prend à mes

yeux toutes ses dimensions, j'entends son langage. C'est un poème, le poème de la religion et de la victoire du Christ.

Toute l'histoire, toute la science, tout l'art, toutes les richesses de la nature, toutes les conceptions et tous les travaux de l'homme sont ici réunis pour attester le Christ, Fils de Dieu, pour le bénir et pour le glorifier. Le chœur incomparable de toutes ces voix, c'est Saint-Pierre.

On y peut sentir la défaillance des langues humaines. Certains détails ne sont plus du goût d'aujourd'hui. Mais même quand l'expression avorte, la pensée est divine, et l'ensemble, formant une souveraine harmonie, répond à la sublimité du dessin.

Quel plan, quelles divisions grandioses, quel ordre partout, et quelle abondance d'inspiration dans cette unité merveilleuse! Depuis les statues des deux grands empereurs, Constantin et Charlemagne, sentinelles triomphantes placées sous le péristyle, jusqu'à l'autel où repose le corps du Prince des Apôtres;

Depuis la loggia, d'où la grande bénédiction s'envole pour embrasser l'univers, jusqu'au chevet de la Basilique, où la Chaire du Pêcheur est soutenue par les docteurs de l'Orient et de l'Occident ; depuis l'obélisque de Néron, relevé sur le parvis, jusqu'à la croix qui rayonne sur la coupole;

Il n'est pas une pierre dans cette montagne de gloire qui ne soit à sa place, qui ne donne une clarté, qui ne jette une parole forte et sublime. Rome, le résumé de tout, se résume dans Saint-Pierre; et

Saint-Pierre crie dans Rome et dans le monde la victoire de la Croix sur Rome et sur le monde.

Victoire par toutes les grandeurs, par toutes les lumières, par tous les dévouements: levez-vous, Apôtres, Martyrs, Docteurs, Patriarches, Saints de tous les temps, dont les ossements et les images sont ici; levez-vous, Héros qui gardez les portes du sanctuaire; levez-vous, Nations qui l'avez défendu !

Victoire par tous les miracles : levez-vous, siècles ! Depuis que le sang de Simon Pierre a rougi ce sol quels torrents n'y ont pas coulé pour en arracher sa tombe ! Torrents de feu, torrents de bourreaux, torrents d'armées, torrents de scribes et de blasphémateurs, chaque siècle a amené ses torrents . . ., et chaque torrent a apporté quelques-unes des pierres qui forment l'édifice !

Victoire par la foi, plus puissante que les armes ; victoire par l'amour, plus fort que le temps. Le temps serait l'arme invincible de la mort; mais la mort et le temps sont vaincus par l'amour, et le chant de la victoire est aussi le chant de l'amour. L'amourarêvéces grandeurs, accumulé ces richesses, enlacé ces harmonies ; et ce temple est magnifique et durable, parce que le Dieu qui le remplit est le Dieu qui aime et qui est aimé.

Nous baisons le pied de Saint-Pierre ; nos cœurs débordent. À genoux devant la Confession, le front sur ce marbre doux comme la poitrine d'un ami, nous laissons couler nos larmes. Tu t'en souviens Frère, et tu sais si c'est là qu'on peut oublier!

Là est le centre du centre, la pierre qui porte

tout l'édifice de Dieu. « Ici réside en esprit l'assemblée des fidèles : car, quelque point de la terre qu'ils habitent, tous ceux qui sont au Christ notre Maître dans la pureté de leur âme et dans la pureté de la foi, se tournent vers la très sainte chaire de Rome, semblable au soleil de l'éternelle lumière, d'où rayonne sur eux la splendeur des biens spirituels et des dogmes sacrés. »

Nous entendons la messe, et nous reprenons lentement cette première visite. Nous saluons ces reliques sans nombre, les unes portant des noms si célèbres, les autres dont Dieu sait les noms.

Vingt-quatre Papes saints reposent autour de saint Pierre. Le corps de saint Grégoire de Nazianze est sous cet autel; sous cet autre est celui de saint Jean Chrysostome. Voici saint Jude et saint Simon, apôtres; saint Grégoire le Grand, saint Léon Ier, vainqueur d'Attila; voici les saints martyrs Processe et Martinien, geôliers de saint Pierre, qui leur ouvrit la bienheureuse éternité.

Onze colonnes du temple de Jérusalem enrichissent le temple de la nouvelle Alliance, le temple définitif contre lequel les portes de l'enfer ne prévaudront pas, et qui subsistera encore quand la terre elle-même ne sera plus. Une de ces colonnes est gardée dans la chapelle de la Pietà. Elle a touché le Dieu-Homme: il s'appuya contre elle pour enseigner.

Que dirai-je encore, et que ne dirais-je pas si je pouvais répéter ce que nous avons entendu de ces pierres éloquentes, si je savais seulement bégayer

ces divins langages? Il y a des lumières qui ouvrent l'infini. C'est l'éblouissement des disciples d'Emmaùs: «N'est-il pas vrai que notre cœur était tout brûlant en nous, lorsqu'il nous parlait durant le chemin ? »

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