LIVRE V
J'ai vu Fra Gaudenzio dans sa cellule, assis, les yeux sur son livre, comme s'il n'avait jamais bougé de là. J'admirais cette régularité que n'a pu déranger un voyage au bout du monde. — « Mais, me ditil, rien de plus naturel : nous autres religieux, nous sommes arrivés.
« Nos affaires sont conclues, notre vie est fixée, notre fortune est faite. Un voyage, un changement de situation, une maladie, la mort, ne sont plus que des épisodes insignifiants, comme il peut s'en rencontrer dans l'existence d'un rentier d'âge mûr qui a bien placé ses économies.
« Un voyage à Versailles n'est rien pour lui; un voyage au Brésil, c'est moins pour moi. En réalité, je n'ai que ma besogne accoutumée, qui est de me tenir devant Dieu. Si le rentier entend ses intérêts, il n'a ni plus ni moins à faire. »
— Or, dis-je à Fra Gaudenzio, tirant de ma poche un vieux journal, je ne viens point, Padre mio, contester l'excellence de la vie monastique; j'ai trop vu
i66 LE PARFUM DE ROME
et trop pratiqué l'autre vie! Je viens vous faire plaisir. Écoutez; j'ai apporté de France ce papier, comme si j'avais prévu que je vous le lirais.
J'étais un jour à Poitiers, dans la noble église de saint Hilaire. Le successeur de saint Hilaire était là, l'évêque de Tulle parlait, et la noble église d' Hilaire me semblait contenir en même temps Ambroise et Augustin.
L'orateur allait à sa manière, large comme un fleuve, impétueux comme un torrent, véhément, doux, profond. Il nous faisait entendre les tonnerres de l'Écriture sainte, nous illuminait de ses clartés, nous caressait de ses fleurs. Le sujet du discours, c'était le Pape, « l'évêque par excellence, le chef des pasteurs, la bouche qui suffit au monde, os orbi sufficiens. »
À ceux qui disent que le Pape n'est qu'un homme, puisque enfin les Papes meurent, l'orateur répondait: « Pierre ne meurt point. Vous ne voyez que Simon, l'homme fragile; mais le Christ lui a dit: Tu es pierre; non point seulement : tu seras appelé, tu paraîtras; mais, tu es pierre. Il le crée, il le fabrique pierre.
« Sur cette pierre divinement solide, miraculeusement indestructible, le Christ a fondé son Église. Donc, que les portes de l'Enfer s'ouvrent, et que les autres ténébreux vomissent contre elles tourbillons et tempêtes, le rocher reste. — Ayant créé cette pierre qui doit porter tout l'édifice, est-ce que le Christ ne lui assignera pas un lieu ?
« Est-ce qu'il lui dira:- Va-t'en, pierre mobile, à
travers le monde ; un j our j etée là, un autre j our ici ; va de çà, de là, rocher roulant, comme une pierre maudite, à la merci du pied qui te heurte et du flot qui te pousse? Non, non! le Christ a choisi un lieu, c'est Rome. Pierre y vient, et place là sa robuste épaule sur laquelle l'Église repose.
« Il y vient, il y restera toujours, pierre vivante, immortelle, pierre parlante et toujours éloquente; colonne de marbre, immobile, et pourtant qui vit. Columna spirans. Ferme à soutenir tous les chocs, elle sent les coups qui la frappent, et ne s'en venge que par des soupirs.
«Ils sont là, ces Papes; c'est l'obstination qui enseigne par son immutabilité seule, Obstinatio magistra. Ils restent, les divins obstinés, Obstinatio divina. Obstinés comme Dieu même. Quoi de plus obstiné que Dieu ? On veut lasser sa patience, on y emploie ses dons, on lui dit qu'il est de trop chez nous, qu'il s'en aille. L'obstiné divin reste; il s'obstine à sauver. »
Voilà l'entrée du discours. Mais tout à coup, d'un de ces bonds de l'esprit qui franchissent les espaces et les temps, l'évêque, le docteur, je voudrais oser dire le poète, arrive au mystère de l'élection de Rome, et nous montre l'immensité:
« Que s'il faut vous dire pourquoi Pierre s'attache à ce lieu de Rome plutôt qu'à un autre, j'en appellerai à d'antiques traditions. Je sais qu'on a nié cela: ils ont nié Homère. Pour moi, j'y crois, et j'aime à voir Noé, sauveur du genre humain, sa tige unique après le déluge, Noé, que l'antiquité chrétienne salue le meilleur affirmât eur de l'image
divine, affirmateur du Verbe, Divines imaginis melior asserior ;
« J'aime à voir Noé, père du monde renaissant, prenant possession de Rome pour Celui qui devait venir. Je le vois partageant comme un hiérarque, d'après les plans divins, la terre à ses trois fils; puis, le monde distribué, il visite le domaine, touche aux lots de Sem, de Cham et de Japhet, et s'en vient déposer ses os là où doit être Rome.
« Ainsi Pierre, le batelier de Galilée, viendra en ce même lieu où vint ce grand et noble batelier qui fut Noé; et là où fut attachée la barque de Noé, Pierre fixera sa nef illustre, pour sauver le monde d'un autre déluge et lui assurer un meilleur salut.
« Noé planta la vigne dont le suc réjouit le cœur de l'homme; Pierre planta la croix, ce cep divin d'où pend le botrus sacré, la grappe féconde, le raisin d'où jaillit le vin qui fait germer les vierges. Il a aussi semé le froment des élus, et il dispense le pain vivant qui nourrit le monde.
« Et si Noé a été un excellent affirmateur du Verbe, image de Dieu qui l'a conservé juste au milieu des pécheurs et lui a confié des secrets inconnus des géants du siècle, Pierre a bien mieux encore affirmé la divine image, le secret caché à la chair et au sang, je veux dire, la divinité du Christ.
« Cette affirmation commença le jour même de la Pentecôte. Pierre se lève devant la foule, afin qu'on le voie; il hausse la voix, afin qu'on l'entende au loin, il ouvre la bouche au milieu des onze, afin qu'après lui d'autres continuent. Il affirme l'image divine, le Seigneur Jésus-Christ.
« Il l'affirme à Jérusalem, à Antioche; il l'affirme à Athènes, la ville des nombreuses langues, linguata civilas, des tavernes bruyantes de toutes les sciences, ubi caupones scientiœ. Dans Rome, enfin, il l'affirme au monde et aux siècles futurs. 0 divines imaginis melior assertor !
« Les Juifs n'ignoraient pas ces choses. Leurs livres en parlent, et quand il est question, dans les psaumes, de la cité des Iduméens, la ville aux grandes tempêtes, les doctes savaient où elle était. Ils ont cru avoir découvert dans l'Orient l'antique lieu du paradis terrestre, mais ils n'y trouvèrent plus le chérubin.
« Et il leur fut dit : Ce chérubin est à Rome ; allez, vous l'y verrez, resplendissant de science, étincelant de la pourpre des martyrs, labouré de plaies et de cicatrices. Il porte le glaive et il porte les clefs; seul il ouvre et seul il ferme les portes du vrai paradis terrestre.
« Quand César devint chrétien, il comprit que le même lieu ne pouvait contenir l'homme de la force et le glorieux empereur de l'esprit. Lui, un auguste, au lendemain d'une victoire, il emporte ses légions, son sénat, ses rostres, ses lois, et loin de l'Italie, il fonde une autre capitale de son empire.
« Rome est la ville de Pierre et ne peut se passer de Pierre. Je ne sais qui veut y venir à présent. S'ils y viennent, que diront-ils ? À qui parleront-ils, et qui les écoutera? Il faut à Rome une bouche qu'entende le monde, Os orbi suffirions : Pierre seul est cette bouche, et là seulement elle peut parler noblement, librement.
« Tertullien, parcourant les souvenirs que le paganisme a laissés dans Rome, parle de noms scellés dans la tombe, qu'on ne peut arracher à l'oubli: Cadavera nominum. Il en cite d' autres qui ramènent à la mémoire de telles infamies ou des puérilités si vides qu'on ne les peut entendre sans dégoût, Nausea nominum.
« Rome doit à Pierre d'être la ville qui ne vieillit point. Elle participe à ce privilège de l'invieillissable Église, Ecclesia insenescibilis. Otez Pierre, il n'y a plus dans Rome que des noms de cadavres et des cadavres de noms, des noms fétides, nauséabonds. Consentirons-nous jamais que Rome soit un cadavre de nom, un écho immonde?
« Non, Rome ne sera jamais un nom vulgaire; la nommer, c'est nommer une chose très grande, très noble et toute divine. Ce nom de Rome, pour nous tous, est une mélodie, un texte de cantiques, un son plein de merveilleux échos. Qu'en feront-ils? qu')' feraient-ils? Rome restera Rome, parce que Pierre y demeure. Tout succès contre Rome n'a qu'un jour.
« Certain petit roi goth, du nom d'Ataulph, s'empara de Rome et déclara qu'elle serait la capitale de la Gothie. Oui connaît les États, la dynastie des Ataulph? Nul n'a entrepris de telles choses sans en être promptement puni. Dieu est toujours le vengeur opportun de son Église, Opportunus vindex.
« On l'a vu pour le temple de Jérusalem, qui devait moins durer que celui de Rome. Héliodore entre dans le Temple, mais voici que la vengeance
de Dieu se manifeste. Vous ne voulez pas connaître Dieu par la foi, ses ombres vous importunent, vous voulez un plus grand jour. . . .
«Ah! ah! il vous faut l'évidence! Eh bien, vous l'aurez, vous la verrez, vous la sentirez comme Héliodore. Un cavalier brandissant des armes d'or se précipita sur lui et le renversa sous les sabots impétueux de son cheval; deux autres, armés de verges, le frappaient sans relâche à droite et à gauche: Magnam fecit suce ostensionis evidentiam.
« Et le soldat flagellé revint dire à son maître : Si vous avez un ennemi, envoyez-le à ce temple; le grand Dieu qui habite le ciel en est le gardien. C'est lui, c'est son bras qui frappe et perd tous ceux qui viennent là pour faire mal.
« Cependant nous gémissions avec le grand prêtre. 11 n'est pas un seul de nous qui ne doive dire: Je souffre à ma noble tête, Caput meum doleo 1 On nous a tous meurtris. Nous sommes les membres de Pierre, et l'on ne peut toucher à Pierre sans que la douleur parcoure tout le corps de l'Église, des pieds à son chef mystique.
« En même temps que nous, pas de créature qui ne souffre et ne pousse un gémissement ; car toute la création se rapporte à nous, nous au Christ, et le Christ à Dieu. Or, de même que le Christ est le centre de tout, il y a un lien entre son Vicaire et le monde, entre Pierre et tous les êtres.
« Denys l'Aréopagite et son compagnon Apollophane étaient en Egypte au moment de la mort du Christ. Le soleil se voile. Ils consultent les livres et n'y trouvent pas l'explication de ce phénomène.
Par un secret instinct, Denys s'écrie: Ou D/eu souffre, ou il compatit à la souffrance!
«Jésus est un soleil qui éclaire l'univers. Jésus est le centre et le résumé du monde. Quand il était cloué sur la croix, le monde y était aussi cloué. On ne pouvait briser la tête de l'univers sans que l'univers fût ému. Cette émotion devait se traduire par des gémissements, des secousses et des obscurcissements.
« Pierre, quoique non au même titre que le Christ, est centre aussi. En lui le Christ a mis toute lumière, toute vie, toute grâce, tout amour. Que si l'on crucifie Pierre, il se fera de grands ébranlements, il y aura des nuits hâtées, des ombres, des terreurs. C'est la loi des choses de s'émouvoir quand on viole le repos de leur centre, et cela suffit pour que Dieu soit le vengeur opportun de son Église.
« Adressons à Dieu la prière d'Esther: Seigneur, ne tradas sceptmm tuum his qui non sunt, ne livrez pas Rome, le sceptre de votre puissance, à ceux qui ne sont pas; que ces êtres de néant n'aient pas la joie de nous immoler sur leurs autels de dérision, et de substituer à vos temples leurs maisons vides ou pleines de larves ; ne nous livrez pas à ceux qui, se donnant l'apparence de quelque chose, quasi quis, ne sont rien dans leur fond. »
Je pense, dit Fra Gaudenzio, que ces paroles n'ont pas eu l'honneur d'éveiller une contradiction?
— Pas une, père ! J'imagine que certains modérateurs du bon parti, s'ils les ont lues, les ont trouvées étranges, exagérées, peu pratiques. De l'autre côté, quelle importance peuvent attacher à de telles pensées les prosateurs qui font l'opinion?
— C'est chose merveilleuse, reprit Fra Gaudenzio, que le peu de retentissement immédiat de toute parole vraiment maîtresse. Le monde semble incapable même d'apercevoir les idées auxquelles cependant il obéit. Il faut que cela soit noyé mille fois dans la mare des commentaires.
À la millième dilution, quand l'essence première est devenue insaisissable et que l'analyse la plus subtile ne saurait la retrouver, alors elle agit. Ne vous plaignez pas de ces vulgarisateurs qui administrent au public tant de bonnes platitudes!
En lui donnant la vérité telle qu'ils la peuvent comprendre, ils la lui donnent telle qu'il la peut prendre. La parcelle divine qu'ils ont voulu exclure de leur grossier mélange y réside pourtant, et elle sauve tout. Telle est l'énergie que Dieu communique à la vérité.
— Mais, poursuivit le Père, reprenons l'idée de votre admirable évêque, touchant l'apparition de
Noé sur le sol de Rome, à l'aurore du monde renaissant. Cette idée n'est pas nouvelle pour moi.
C'est une vieille tradition de l'Italie que janus est venu à Rome, où il a donné son nom au Janicule ; de même, on lui attribue la fondation de Gênes, Janua, après une grande inondation.
Dès longtemps les chrétiens ont cru que ce Janus fabuleux n'est autre que Noé. Quel pourrait-il être? Pourquoi aurait-on inventé ce voyageur divin qui apparaît après le déluge des grandes eaux?
Que signifie ce double visage dont il regarde en même temps l'avenir et le passé? Tous les traits de Janus s'appliquent à Noé, ne s'appliquent qu'à lui.
C'est lui, c'est Noé, le roi de la terre après le déluge, le prêtre, le connaisseur de Dieu, le meilleur afnrmateur de la Divinité ;
C'est Noé qui voyait à la fois deux mondes, le passé jusqu'à Adam, l'avenir jusqu'à Jésus-Christ, dont il était la figure prophétique et qu'il attendait.
Sur le mont Janicule, au lieu où, depuis le treizième siècle, quelques-uns ont cru, sans fondement, que la croix de saint Pierre avait été dressée,
Bramante a construit un petit temple justement célèbre. En mémoire de la tradition expliquée par le Christianisme, il y a sculpté une figure de Noé.
Et Pierre est à la fois Janus et Noé. Il arrive à Rome lorsque le déluge de la puissance impériale, puissance de Satan, avait submergé le monde.
Pierre, « le fils de la colombe, » porte le rameau cueilli sur le Calvaire, qui annonce que cette inon-
dation de l'enfer va se retirer, et que déjà l'eau décroît.
Il est le batelier de l'arche nouvelle, de l'arche où seront sauvés non plus quelques hommes, mais tous les hommes; l'arche grande ouverte qui court après les naufragés.
Il s'élève sur la limite de deux mondes, l'un naissant, l'autre qui va périr. Il a le regard tourné vers la loi accomplie et la bouche qui l'explique.
Il a le regard tourné vers le ciel nouveau, et les lèvres qui annoncent et qui expliqueront la loi nouvelle.
Combien de choses que l'homme n'imagine, ne comprend, ne sait, ne croit, ne fait que parce qu'il a été créé à l'image de Dieu !
En l'homme, malgré le péché, demeure et s'obstine je ne sais quel reste confus de cette pleine science que Dieu lui avait donnée. Il se souvient de choses qu'il n'a point apprises.
Il y a une réminiscence de l'Éden jusque dans l'âme qui n'a jamais entendu parler de l'Éden; et nos aspirations sont des souvenirs.
De là cet instinct de certaines convenances sublimes et divines, qui nous met sur la voie des choses cachées.
Nous ne voulons rien de brisé, nous ne comprenons rien de soudain ; à travers nos contradictions, nous prétendons à l'unité de vie.
Car nous sommes créés à l'image de Dieu, qui fait tout avec suite, avec ordre et mesure, et dont aucune action ne s'égare.
Toute l'histoire de l'humanité a été complète dans l'esprit de Dieu dès avant la création de l'homme; à plus forte raison toute l'histoire de la religion.
Dieu a ses convenances en tout. Sans nous les révéler, ces grandes traditions nous les font pressentir.
Par qui auraient-elles été forgées? par qui accréditées? Qui les maintient contre tant de contradictions et les relève toujours parmi tant de ruines?
Est-ce une imagination, cette tradition qui veut qu'Adam soit mort à Jérusalem et que ses os aient été ensevelis là où serait plantée la croix ?
Pourquoi le lieu de la Croix s'appelait-il Calvaire ? Pourquoi devint-il le théâtre de la suprême réparation ? L'étrange serait qu'il n'y eût rien.
Et je ne peux imaginer que le sol de Rome, antérieurement à Pierre, qui est encore Jésus- Christ, antérieurement à Romulus, si semblable à Caïn,
Non, je ne peux pas imaginer que ce sol n'ait pas été l'objet d'une prise de possession particulière, d'un acte qui préparât l'attente du monde.
Rome pressentit quelque chose: dans la ville naissante, un crâne humain apparut. L'esprit prophétique s'empara des hommes qui avaient trouvé ce débris.
Le lieu devint le Capitole; et le Capitole fut le Calvaire du genre humain, jusqu'au jour où le bois libérateur, planté sur l'autre calvaire, étendit ses rameaux et couvrit le monde.
Un bon curé de France nous disait la messe à l'autel de saint Léon Ier, dans Saint-Pierre. Quelques Romains du petit peuple se trouvaient là, et quelques contadini, gens de la campagne.
Saint Léon est des premiers parmi ces grands vivants qui remplissent la grande église, et qui enseignent touj ours. Véritables maîtres du monde ! Les siècles passent sur leurs tombeaux et n'y font qu'accumuler la vie.
Au-dessus de l'autel, une célèbre sculpture, ou plutôt un tableau de marbre, représente cet événement merveilleux qu'on appelle si à propos la défaite d'Attila. Raphaël l'a chanté au Vatican.
Attila se retire. Contre ce fléau de la terre, Dieu ne daigne point employer l'épée. Si saint Pierre lui apparut, qu'importe? Rome était sans défense; Léon pria: le barbare invincible recula comme l'invincible mer.
C'est l'histoire que le monde sait. Les historiens, quelques documents qu'ils prétendent produire, ne lui en apprendront pas une autre. La conscience du genre humain sait que Dieu est le grand personnage de l'histoire humaine.
Il y a de certaines pages de l'histoire que la conscience humaine a écrites absolument, comme par une révélation du secret de Dieu. Ce que les
hommes ont vu est inutile. Il s'agit de ce que Dieu a fait. Et Léon est le vainqueur d'Attila.
Les paroles de ce grand Léon sont plus vivantes encore que sa victoire. Attila a péri tout entier; Léon a laissé des paroles immortelles. Ce qu'il disait à son peuple, nous l'entendons aujourd'hui, nous le croyons toujours; cette parole est une des forces de Dieu.
Avec une simplicité douce et tranquille, sans efforts d'éloquence, comme le curé à son prône, comme le pasteur au milieu des brebis, Léon disait des choses qui sont entrées dans le trésor de l'humanité. Elles y demeurent à jamais.
Il disait de lui-même, du Pape : « Nous avons l'assistance du Prêtre tout-puissant et éternel, lui qui, égal à son Père, a pourtant revêtu notre chair infirme, abaissant sa divinité jusqu'à l'unir à notre humanité, pour élever l'humanité jusqu'à la Divinité. » O grandeur du chrétien ! poids de gloire !
Il disait : « Encore que Jésus, le maître divin, ait confié à plusieurs pasteurs le soin de son cher troupeau, il n'en abandonne pas pour cela la conduite. Pierre est là, qui ne perd pas des yeux ses brebis.
« Pierre, ce solide fondement de l'Église, ne succombe pas sous la masse qu'il soutient. Il a éternellement cette foi ferme qui lui a valu le choix de Jésus-Christ, et comme ce que Pierre a cru de Jésus subsiste, ainsi ce que Jésus a établi sur la foi de Pierre subsistera.
« Le pouvoir et l'autorité de Pierre subsistent sur le siège qu'il a occupé. Par cette confession qui le
mit au-dessus de l'incertitude des opinions humaines, il a acquis la solidité de la pierre, que nulle secousse ne peut ébranler. Tous les jours encore dans l'Église universelle, il dit: Tu es Christus.
« C'est cette foi qui a vaincu le démon ; c'est cette foi qui a arraché les hommes au monde pour les conduire au ciel. Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre cette foi. Par la grâce de Dieu, l'hérétique ne pourra la renverser, le païen ne pourra la détruire ni la corrompre. Tu es Petrus !
« Donc, élevez-vous de ma bassesse et de mon néant, et révérez ce grand Apôtre dont les soins régissent les pasteurs aussi bien que le troupeau. Pierre ne perd rien de sa dignité, quelqu'indigne que soit son successeur,. Lorsque vous m'entendez, c'est lui qui vous parle. Il m'inspire tout ce que je dis, et je ne vous annonce que les mêmes choses qu'il a enseignées. »
Un autre jour, Léon disait:
«Encore qu'il y ait des degrés différents en l'Église de Dieu et qu'elle soit comme un corps composé de plusieurs membres, cependant nous ne sommes tous qu'un en Jésus-Christ. L'unité de la foi et du baptême est le lien de notre société, et cette gloire se répand sur tous. Vous entrez, dit l'Apôtre, dans la construction de l'édifice, pierres vivantes, pour composer une maison spirituelle et un ordre de saints prêtres dont les sacrifices soient agréables à Dieu.
« Et l'Apôtre ajoute : Vous êtes la race élue, l'ordre de prêtres rois, la nation sainte, le peuple conquis.
Car le signe de la croix fait autant de rois de ceux qui ont été régénérés en Jésus-Christ. L'onction de Jésus-Christ consacre les prêtres. Tous les chrétiens sont de race royale; tous participent à la dignité sacerdotale. Cet honneur n'est point attaché à la seule personne ni au seul ministère du pontife.
« Qu'y a-t-il de plus noble qu'un esprit parfaitement soumis à Dieu et qui règle tous les mouvements du corps ? Qu'y a-t-il de plus sacerdotal et de plus saint que de conserver son innocence, et d'offrir à Dieu une conscience pure, et de faire de son cœur un autel où brûle l'holocauste d'une piété consommée? Tous ont cet avantage par la grâce de Dieu.
« Honorez Pierre par qui tant de grâces nous sont communiquées. Le Verbe avait été fait chair, il habitait déjà parmi nous, Jésus se sacrifiait à la réparation du genre humain. Rien n'échappait aux lumières de sa sagesse, il n'y avait rien d'impossible à sa toute-puissance. Les éléments lui étaient soumis, les Anges lui obéissaient, la Très-Sainte Trinité voulait et faisait ce grand ouvrage.
« C'est alors que Pierre est choisi seul entre les hommes pour être le chef des autres Apôtres, le chef de tous les Pères, l'instrument de la sanctification des Gentils. Dieu le fait entrer en société de sa toute-puissance: — Tu es Pierre, à toi les clefs! Comme je suis la principale pierre, la pierre de l'angle, cette pierre inviolable qui a rompu la muraille de séparation et qui des deux peuples n'en a fait qu'un, toi aussi tu es pierre !
« Sur cette pierre je bâtirai un temple éternel et
tous les efforts de l'enfer ne pourront le renverser. L'Église s'affranchira des chaînes de la mort parce que la profession de foi de l'Apôtre est une voix qui donne la vie. Ceux qui croiront, elle les élèvera jusqu'au ciel; ceux qui nieront ou abjureront, elle les précipitera jusqu'au fond de l'enfer. Lie et délie. Lie sur la terre pour le ciel, délie sur la terre pour le ciel, et tout ce que tu feras sera fait.
« Cela est dit à Pierre, et si les autres sont entrés en partage de cette puissance, ils la reçoivent par lui. Il est le modèle et la règle des autres.
« Le Sauveur du Monde, voyant approcher le temps de sa passion, lui dit encore: Voici que Satan a demandé à vous cribler comme on crible le froment; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point. Toi donc, converti, affermis tes frères.
« Le péril les regardait tous; tous étaient également menacés de la tentation. Cependant les soins du Sauveur ont spécialement pour objet la conservation de Pierre. C'est pour fortifier la foi de Pierre que Jésus-Christ a prié. L'assurance du chef établira la sûreté des autres et suffira pour les mettre hors des atteintes de l'ennemi. La force de Pierre fait la force de tous.
« Rendons d'immortelles actions de grâces à Jésus-Christ notre Roi et notre Rédempteur, qui a communiqué un pouvoir si ample et si absolu à Pierre, établi chef de l'Église universelle. Et il lui a dit encore: Pais mes brebis, lorsque l'Apôtre lui eut attesté par trois fois son amour. Le vigilant pasteur accomplit exactement les ordres de son
maître; il nous exhorte intérieurement, il nous guide, il ne cesse de prier pour nous.
« Le saint Apôtre est pénétré de cet amour que Dieu porte à tout le genre humain. Il n'a pas été effrayé des horreurs de la prison, du poids des chaînes, de la furie des peuples conjurés contre lui, de la puissance des t3*rans. Cette foi indomptable qui n'a jamais cédé dans le combat, ne s'est point affaiblie après la victoire.
« Si ses soins s'étendent sur tout le peuple de Dieu, comme on doit le croire, quels secours ne devons-nous pas attendre de lui dans Rome, nous, ses enfants, ses élus; nous qui gardons le dépôt de ses reliques sacrées? ... Il est là! ce même corps qui a présidé dans cette chaire où je parle, repose parmi nous . . . » 1
C'est ainsi que Léon parlait aux jours d'Atilla, et sa parole était cette parole que Dieu fait assez forte pour porter le monde, portansque omnia verbo virtutis suce.
Et la chaire de Pierre où monta Léon est là, et le corps de Pierre est là ! . . .