LA QUESTION MATÉRIELLE
Rome, ce pays de la paix, est aussi le pays de la science et des arts!
Et l'on ne sait plus que ce gouvernement de la paix, de la science et des arts, est davantage encore le gouvernement de la justice et de la miséricorde! On nie la miséricorde à des hommes dont la principale fonction en ce monde est d'offrir la Victime qui ôte les péchés du monde !
En même temps qu'on leur nie la miséricorde, on leur reproche la faiblesse. Eh ! sans doute, ils sont faibles ; ils veulent l'être. Pourquoi seraient-ils forts comme on l'est chez vous ? Ils demandent à n'avoir point d'armée, point de flotte, et aussi peu que possible de police. Ils voudraient, sans tous ces engins et sans tous ces fouets, conduire un peuple de laboureurs et d'artisans.
Ils demandent à ne point verser le sang, ni dans les guerres étrangères ni dans les guerres civiles; à se trouver désarmés même en face de la sédition, aimant mieux pacifier lentement par la raison que réduire immédiatement par le fer. Ils demandent à n'avoir que peu d'industrie, pour n'en venir pas aux corruptions et aux immolations qu'exige la production à bon marché.
Vous envieront-ils la gloire des manufactures, des mines, de ce que vous appelez les « armées industrielles? » Pour maintenir la discipline dans l'armée industrielle, il faut la discipline de l'armée permanente. Entre ces deux disciplines, la liberté râle, et elle mourra.
À l'entrée du paradis, désormais fermé, la colère de Dieu mit un ange, le glaive à la main, pour dire à
l'homme coupable: Tu n'y rentreras pas! Quand vous avez quelque part creusé une mine ou bâti une manufacture, un peuple s'y engouffre, et vous mettez à l'entrée un corps de garde pour dire à ce peuple: Tu n'en sortiras pas!
Le Pape ne veut point que son peuple perde la douce vue du jour. Il lui réserve le travail des champs, le travail des arts, le libre et pur atelier de la famille, où l'air pénètre, où les enfants jouent, où l'épouse et la jeune fille gardent leur pudeur. Cet atelier clément, la liberté vient le fermer tous les dimanches, de la part du bon Dieu.
Pourquoi le gouvernement du Pape condamnerait-il ses sujets au travail forcé de la mine et de la manufacture? Pourquoi les obligerait-il à déterrer le charbon et à respirer le coton pulvérisé, puisqu'il y a des Anglais et des Français, des protestants et des libres penseurs qui font cela pour boire de l'eau-de-vie?
Et quand même les Romains aspireraient à ces belles choses, quand même ils détesteraient ce gouvernement paternel pour les corps, respectueux pour les âmes; quand même ils voudraient un maître qui pût les sabrer, qui leur donnât des commissaires de police au lieu de leur donner des prêtres, et qui leur ouvrît la mine, la manufacture, la caserne et le cabaret, au lieu de leur ouvrir l'Église:
Qu'importe au bon sens chrétien, ce vœu d'une folie qui ne peut avoir satisfaction qu'aux dépens de la paix et de la liberté du monde? La chrétienté ne doit s'en occuper que pour y mettre ordre
par la force, dès que la folie entreprendra d'employer la force pour atteindre son but.
Si quelque petit peuple, unique possesseur d'une plante nécessaire au genre humain, voulait arracher cette plante, sous prétexte que le sol lui appartient et qu'il préfère y cultiver autre chose, c'est ce peuple lui-même qu'il faudrait arracher du sol. Et on l'arracherait plutôt que de le laisser commettre son parricide.
La Pape, gardien de la vérité de Jésus-Christ, est plus nécessaire au genre humain qu'aucun fruit de la terre et qu'aucune autre bénédiction du ciel. C'est lui qui est la grande bénédiction du ciel, puisqu'il est la lumière qui mène à Dieu. Il est la lumière et la liberté. Otez Pierre du monde, et la nuit se fait, et dans cette nuit se forme, grandit et s'installe Néron.
M. Thouvenel, ministre des Affaires étrangères en France, réfute officiellement une lettre encyclique du Saint-Père.
Ce Ministre veut faire peser sur le Saint-Père la responsabilité des déprédations piémontaises. Le gouvernement de Pie IX est accusé de faiblesse, d'imprévoyance, d'obstination, d'ingratitude ! On l'accuse aussi d'ignorance touchant les vœux des populations soustraites à son autorité.
On le presse de se rendre à ce que réclament de
lui « la raison et la religion elle-même » pour éviter, « s'il en est temps, » de « plus grands malheurs » et mériter certaines « protections qui pourront le sauver. » C'est le style de Byzance, le style des schismatiques de tous les siècles.
Les conditions d'aujourd'hui sont les mêmes qui furent toujours proposées, que le Pape a toujours refusées. Il devrait céder ce qui n'est pas à lui. Ce qu'il ne tient que sous le serment de le transmettre; il devrait, en abandonnant ce qu'on lui a pris, compromettre ce qu'on lui laisse, et du même coup blesser irréparablement les droits des autres souverains.
Le Ministre n'attache nulle importance à ce point. Selon lui, c'est « mystique, » c'est-à-dire niais. « Si, dit-il, le Saint-Siège se décidait enfin à quitter les régions mystiques, où la question n'est pas réellement placée, pour descendre sur le terrain des intérêts temporels, seuls engagés dans le débat ; si, à l'intelligence de la situation il joignait de la modération dans les procédés, peut-être apporterait-il, quoiqu'il soit bien tard, un changement favorable à sa cause. » Grand Dieu, c'est notre France qui parle ce français!
En conservant l'intégrité du domaine temporel, le Saint-Père défend la propriété du monde catholique, propriété instituée par le peuple chrétien pour la garantie d'une indépendance nécessaire à la religion du peuple chrétien. C'est dans ces hauteurs uniquement que réside l'intérêt matériel. Tel que le Ministre le considère, l'intérêt matériel ne mériterait pas d'être discuté.
UN DIPLOMATE 18g
Le Ministre regarde la sédition survenue dans l'Etat pontifical comme un mouvement spontané des populations. La vérité est que les révolutionnaires romains relèvent de l'étranger. Le génie de ce temps est à fausser même le faux. On érige un prétendu principe de « non-intervention, » et à peine érigé on le viole. On l'a érigé contre le droit, on le viole au profit de l'injustice. La pauvre conscience humaine n'aura pas un moment l'illusion d'être respectée!
Cette théorie de la non-intervention est d'ailleurs contraire à l'intérêt général des peuples. Dans la famille chrétienne, le droit du souverain représente les lois, les traditions, les mœurs, la propriété, l'ordre légitime. Les souverains ont des alliés pour défendre ces biens contre les ennemis du dedans et du dehors, et leurs alliés sont aussi ceux de la nation. La non-intervention réduirait les peuples à n'avoir point d'alliés ou à n'en avoir que contre eux-mêmes.
Le Pape ne veut pas avoir un État militaire qui plie les populations à l'obéissance craintive. Il gouverne par la raison, par la douceur, par la coutume plus encore que par la loi. Chez lui n'existent ni majorité, ni minorité, ni ambitions qui puissent prendre les armes; il n'a pas besoin d'armer les uns contre les autres ses sujets, ses enfants.
D'un autre côté, étant le père commun, les alliés qu'il appelle ne sont point des étrangers; ils n'entrent point pour lever des contributions, pour ôter au peuple son nom, ses foyers, ses autels, ses
igo LE PARFUM DE ROME
coutumes. Ils viennent au contraire maintenir la justice. Comme enfants de l'Église, ils assurent ainsi leur propre liberté.
L'indépendance du chef de l'Église catholique est le bien des nations baptisées. Lorsque le Saint- Père sollicite un peuple chrétien à le défendre, il demande à ce peuple de défendre ce qui est à lui. Le domaine de Saint-Pierre est la borne de tous les héritages. Qu'elle soit arrachée: ni un roi n'est sûr de garder sa couronne, ni un propriétaire de conserver son champ, et les morts eux-mêmes n'auront plus la propriété de leurs tombeaux !
Pie IX voit parfaitement que son refus d'accepter le « fait accompli » ne peut rien aujourd'hui contre la violence, mais il sait parfaitement aussi que la violence ne consacre rien. L'adhésion qu'on lui demande consacrerait tout. Alors, véritablement, le fait serait « accompli. »
Telles sont les considérations que le gouvernement pontifical va puiser dans les « régions mystiques. » Les dépêches de Pombal et de Choiseul étaient remplies de ces mots-là.
Mais, enfin, il est vrai que le Saint-Père, avant tout Vicaire de Jésus-Christ, et qui ne veut être souverain temporel qu'à ce titre, prend les règles de sa conduite politique à la source divine de ses droits et de ses devoirs. On ne lui persuadera pas de les chercher ailleurs.
De tout temps les politiques, ces parfaits modèles des fidélités du cœur, ont accusé l'Église d'ingratitude. C'était une des thèses de Frédéric IL
Quelle idée se font-ils de l'Église? Ou elle est pour eux ce qu'elle est pour tous, l'œuvre de Dieu, la mère des nations: et ils sont des enfants qui accusent d'ingratitude leur mère, parce qu'elle se refuse à leur parricide;
Ou ils considèrent l'Église comme une institution purement humaine, faible, mais indépendante, et avec laquelle ils sont forcés de traiter: et alors ce sont des relations d'affaires, en dehors des questions de sentiment.
C'est une grande chose aux yeux de l'Église que la royauté; c'est une grand dignité, un grand fardeau. Si l'Église pouvait croire qu'il y a des hommes tentés au-delà de leurs forces, elle le croirait des rois. Elle est clémente à ces hommes fragiles et surchargés, elles les plaint beaucoup et demande à Dieu de leur remettre beaucoup. Elle se souvient d'une bonne volonté, d'une simple tolérance, même d'un bienfait retiré.
Le captif de Sainte-Hélène ne fut plaint que du captif de Fontainebleau. Il le trouva miséricordieux à son âme, miséricordieux à son sang. Pie VII ne pardonnait pas seulement, il se souvenait. Il voyait encore la main qui avait rouvert les églises, il ne voyait plus la main qui avait tiré les verrous sur le Pape.
Pie IX ne sera point ingrat. Mais il ne recevra point de nos diplomates les règles de la reconnaissance.
Comment! parce qu'un homme a été défendu contre les voleurs, la reconnaissance envers son protecteur l'oblige à lui abandonner sa maison,
pour que ce protecteur y installe de plein droit les voleurs qu'il avait chassés?