TIVOLI
Jusqu'à Tivoli ce fut une fête. A Tivoli la fête ne cessa point. On doit voir certaines choses, nous les vîmes, et ce n'est pas la peine d'en parler. Il y a plusieurs beaux joujoux à Tivoli: le temple de Vesta, les grands oliviers, les cascades, les cascatelles, la villa d'Esté, et tout Tivoli.
On apprend à Tivoli, par des documents certains, que le style rocaille est un des styles de la nature. Le temps, rongeant la pierre avec la lime des eaux, a produit cet avorton. Je l'aurais cru fils de l'imagination humaine. L'imagination n'a fait que copier: il en est résulté la villa d'Esté et beaucoup d'autres chinoiseries.
Quand nous étions sur les terrasses de la villa d'Esté, le soleil se couchait. Nos guides l'avaient bien prévu, ils savaient l'heure. A la vérité, la villa d'Esté est une création baroque, et je ne peux déguiser que le temps l'a tournée en crapaudière. Mais le soleil se couchait!
Jamais ces magnificences ne furent belles. Les princes d'Esté, quoique protecteurs des arts, étaient de vrais princes rocaille. Cependant, s'ils ont eu l'idée d'établir les fastueuses terrasses de leur villa pour voir le coucher du soleil, il y eut de l'argent plus mal employé.
Il reste des pins très sombres, des lauriers très verts; le soleil couchant remplit d'étranges splen-
deurs ce grand espace peuplé de souvenirs. Nous subissons le charme des noms sonores. C'est ici Tibur: là demeurait Horace, là Mécène, là Catulle. Tous vauriens. . . . Ma la gloria ! Où vous voyez cette chapelle, sur l'autre versant du ravin, ce sont les jardins de Varus: Varus, rends-moi mes légions !
Au fond, un dôme: c'est Saint-Pierre, c'est Rome! Cette ligne unie et lumineuse à l'extrême horizon, c'est la mer! Le soleil se couchait derrière un nuage de velours écarlate, les pins semblaient tout noirs, le ciel était tout bleu; un grand silence planait sur le mugissement sourd des cascades.
Une vieille, qui nous conduisait, signalant certaines dégradations, manifestes outrages du temps, s'avisa de les attribuer à la malice des soldats français. « Dunque, dit monsignore Agostino, ce sont les soldats français qui font toutes les ruines ? Si, Signore. — Et toi, qui es toute rovinata ce sont encore les soldats français qui t'ont ruinée ? »
La vieille devint aigre. En vain monsignore Agostino lui donna double bonne main; elle lui garda rancune, et le salua pour adieu d'un Accidente très serré. Accidente, c'est-à-dire: Que tu meures sans sacrement !
Ce fut le seul malheur de ce beau jour. Le dîner de la Sibylle se trouva bon. Le seigneur fourrier l'avait organisé en connaisseur des ressources locales. On ne saurait trop louer les délicats pigeons des cascatelles, les saucisses de tre qualité, et le feu doux du vino aleatico.
Après le dîner, monsignore Pietro-Paolo lut dans
Chateaubriand la description de la campagne romaine. Il y a des beautés, des enflures et des chutes. Parfois Chateaubriand choppe d'une façon qui étonne.
A Tivoli, il parle d'un « pauvre homme qui avait l'air très malheureux. » Cet air très malheureux fait l'effet d'un emplâtre sur un visage fardé. Mais aussitôt le poète se relève, jetant de belles fleurs à pleines mains.
Il cite quelques pages de Bossuet sur saint Paul. Nous les lûmes. Quelle différence entre cet homme de lettres qui ne veut rien dire que de beau, et cet évêque qui ne songe uniquement à ne rien dire que de vrai ! Rien n'est beau que le vrai.
Nous partons de grand matin pour Subiaco. Le jour nous apparaît dans ces aimables montagnes, et chaque pas nous les montre sous des aspects plus charmants. L'Anio coule au pied des rochers que la main de l'homme a fertilisés par des travaux sans relâche. J'atteste que la campagne romaine est cultivée!
Déjà les cultivateurs besognent. J'atteste que ce peuple n'est pas dévoré par la paresse! Les crêtes sont couronnées de hardis villages dont les vieux remparts font encore bonne mine. L'homme a été longtemps sur le pied de guerre au milieu de ces jardins. Mais heureux les peuples, lorsqu'ils
faisaient la guerre et gardaient leurs murailles! On leur prépare une paix plus gênante.
L'air est tranquille. Malgré le givre qui couvre la terre partout où les rayons du soleil n'ont pas encore touché, il fait frais plutôt que froid. Dans quelques champs on brûle des herbes; la fumée s'élève droite et fine, elle nous fait penser aux sacrifices du patriarche dans la vallée de Mambré.
A San-Cosimato, nous rencontrons celui que nous allons voir et honorer, notre bienheureux père Benoît. Le monastère de San-Cosimato est bâti sur les premières grottes où saint Benoît s'est réfugié. Les Franciscains qui l'habitent n'y sont guère moins pauvres que lui.
Don Luigi nous dit la messe dans l'église du couvent. Après la cioccolata, cordialement offerte et cordialement acceptée, nous visitons les grottes ouvertes dans les flancs du roc, sur le bord de l'Anio, à une grande profondeur. Site violent et âpre, plus beau que le précipice soigné de Tivoli.
Et sans vouloir blesser en rien, ni les oreilles longues, ni les oreilles saintes, qui ne peuvent entendre déprécier Horace, — avec le plus grand respect pour les gens de bien qui goûtent la morale d'Horace,
J'oserai dire qu'autre chose est de voir les lieux où acheva de chanter Horace, et les lieux où commença de prier Benoît! — C'est donc ici le premier berceau de l'ordre monastique en Occident.
Ici, déjà, des compagnons de saint Benoît, trouvant que la discipline à laquelle il les soumettait s'éloignait trop de « l'esprit moderne, »
essayèrent de l'empoisonner. A présent on est plus expert; on fait des brochures. Puisse l'exorcisme faire sortir le venin de la brochure, comme il le fit sortir du vase, sous forme de reptile ! Et il ne restera qu'un breuvage très plat.
Depuis Tivoli nous trouvons encore du costume. Ces paysans sont réfractaires au goût moderne. Culottes et vestes bleues, veste jetée en manteau, chapeau mou, bas blancs ou bandelettes, souliers carrés et robustes, et le tout de grand style.
L'allure est fière et forte, digne, parfois, jusqu'à la majesté. Donnez à ces paysans le pantalon, la casquette et la blouse, je réponds qu'ils ne tenteront plus les peintres. Le costume est un grand élément de dignité. Il doit dessiner la forme ou l'envelopper magnifiquement.
Nous nous sommes faits des habits qui n'enveloppent pas et qui ne dessinent pas, — commodes seulement pour le travail. Et le travail, qui en a réglé le dessin, en a encore imposé la matière, qui est vile, et la couleur, privée de joie. L'ignoble travail, le dieu de Voltaire!
Ces paysans ne connaissent encore que le travail imposé de Dieu, et ils ont encore des habits nobles et souriants. Tant que Dieu leur sera laissé, ils conserveront leur costume, coloré comme le ciel et comme les fleurs. Je m'attriste à penser qu'ils finiront par prendre aussi la livrée du travail « économiste, » les cotonnades couleur de terre ou couleur de fumée.
Le Piémont leur donnera cela, avec sa cocarde illustre et les journaux à un sou, qui leur appren-
dront que Dieu, s'il existe, ne s'occupe pas d'eux, et que c'est une chose entièrement inutile de prier les saints, et entièrement absurde de les vouloir imiter.
En ce temps-là, on leur mettra un fusil sur l'épaule, et on les enverra passer leurs belles années dans une caserne au loin, ou pourrir dans un camp, ou tuer et se faire tuer ils ne sauront pourquoi ; et ils payeront en impôts un peu plus qu'ils ne toucheront en pension de retraite, s'ils reviennent.
Les femmes sont en robe courte de couleur vive, la taille serrée dans un corset extérieur rouge ou vert égayé de rubans. Un voile blanc à plis et brisures est posé sur leurs cheveux lourds. Elles apprendront à vendre leurs cheveux ; — et si c'était tout !
Arrivés à Subiaco, tout de suite nous escaladons la montagne. Maintenant nous sommes chez saint Benoît. Il est présent, il est vivant. Je renvoie à l'Histoire des moines d'Occident ceux qui voudront connaître la vie du patriarche européen. C'est un beau livre, quoique j'aie mes raisons pour y trouver quelques défauts; mais les pages consacrées à saint Benoît sont sans défaut.
Nous nous les rappelons en gravissant la montagne. Je les ai relues depuis, non sans pleurer. L'amitié de Benoît et de sa sœur Scolastique est peinte de couleur céleste. Quels adieux se firent
sur la terre ces deux âmes saintes! Elles s'aimaient tant, que la certitude d'être réunies au ciel ne pouvait arrêter le cours de leurs larmes.
Scolastique, pour garder son frère quelques instants de plus, pria Dieu de faire un miracle qui contraignît Benoît d'enfreindre sa règle; et Dieu, docile à l'amour, déchaîna soudain un tel orage, que Benoît fut bien forcé de rester. Il gronda sa sœur, mais je me persuade qu'il ne reprocha rien au bon Maître. O Père qui êtes dans les deux, que votre douceur est reconnaissable à ce trait!
Il y a deux monastères principaux sur la montagne. Le premier porte le nom de Sainte- Scolastique. Il est très ample, très noble et très beau. Le second est le Sacro Speco, la grotte sacrée. Benoît s'était réfugié dans ces hauts rochers; il y avait trouvé un coin où il pouvait se blottir.
Benoît était un jeune patricien qui n'avait rien fait d'éclatant en aucun genre. Il fuyait le monde, uniquement pour n'être pas pécheur. Il jeûnait, il priait, il veillait, il châtiait sa chair. Il ne se proposa ni d'instituer une école, ni de laisser sa mémoire parmi les hommes ; il se proposa seulement de vivre pur seul sous le regard de Dieu.
Mais ce qui sortit de là, par la grâce de Dieu, fut plus grand que le chêne sorti de la graine qu'un enfant a jetée sur le bord du chemin; plus grand, plus durable que tout ce qu'ont ouvré le génie et l'épée; après l'arbre de la Croix, Dieu n'a rien
planté sur terre qui soit devenu plus magnifique et qui ait donné tant de fruit.
C'était au cinquième siècle. Dans le monde, il n'y avait plus que des forces destructives. Dieu jeta parmi ces rochers ce jeune homme, cet enfant nu, pour épouser la pauvreté et engendrer d'elle une race de héros qui résisteraient à tout, vaincraient tout, sauveraient ou reconstruiraient tout.
L'on pouvait se demander où serait l'abri de la civilisation, l'outil de l'Église? Tout était là, en germe, dans ces roches de Subiaco. Là s'était élevée une maison de plaisance de Néron. Là, avec Benoît, se formait le grand séminaire de Jésus-Christ; pépinière des évêques, des papes, des docteurs, des conquérants pacifiques, des invincibles martyrs, des civilisateurs du monde.
Voilà pourquoi, autour de la grotte de Benoît, l'amour a bâti, a suspendu ce monastère, sur la paroi du haut rocher, comme l'hirondelle plaque son nid au flanc d'un mur. Construction étrange et téméraire. Puisqu'elle existe, il faut bien comprendre qu'on l'ait faite. Ce qui demeure inexplicable, c'est qu'on l'ait tentée. Il y fallait l'amour.
Tout a fleuri. On a apporté les marbres précieux, les métaux précieux; on a revêtu de toutes les magnificences ces pierres qui ont été l'encensoir où l'âme de Benoît s'est consumée comme un parfum précieux. Voyez ce que peut la prière : elle a tout transformé, tout transfiguré; et voilà que cette tanière est devenue l'une des brillantes demeures de Dieu !
Partout où Benoît a reposé son corps meurtri par la pénitence, il y a une chapelle. On a conservé le lieu où il se roula dans les épines pour vaincre un assaut plus périlleux du démon. Les épines y sont ; les siècles n'ont pu arracher ces broussailles. Un jour François d'Assise y vint prier; il pleura, et les épines ont donné des roses.
Que l'âme se sent bien ici, et que Dieu la travaille d'une main forte et tendre ! En le remerciant de ces faveurs, il faut lui demander pardon d'en garder si peu le fruit. C'est l'occasion de savourer la miséricorde qui nous fait part des mérites infinis de Jésus et des mérites surabondants des saints: Filii sanctorum sumus, nos pères nous ont laissé des trésors. Avec allégresse, nous puisâmes l'indulgence au large trésor de notre père Benoît.
Nous visitons l'intérieur du monastère. Je ne suis jamais entré dans un monastère sans avoir le cœur inondé de délices et de reconnaissance par la pensée du grand nombre d'âmes qui, à l'abri de ces murs, ont trouvé et goûté la paix, et reçu le don de répandre la paix. Le païen disait: Homo sum, je suis homme, et rien de ce qui intéresse l'homme n'est indifférent à mon cœur.
C'était un de ces beaux vers comme les païens en savaient faire, et qu'ils se récitaient au cirque, dans les entr'actes. Un instant après, on baissait le pouce pour ordonner au gladiateur vivant de tuer le gladiateur blessé.
Assurément, je me sens homme lorsque je vois souffrir; mais, après tout, la souffrance est le juste lot de l'homme, et même elle est sa grande richesse.
Je me sens plus touché quand je vois comment Dieu a su s'y prendre pour multiplier la paix dans cet abîme de contradictions qui est notre cœur, dans cet abîme de misères qui est la vie. Cette paix, ce bien si peu mérité, cette lumière qui crée l'ordre dans le chaos et la joie dans les ténèbres, il l'a mise ici, pour être goûtée et pour être répandue.
D'une cour intérieure, nous vîmes un quartier énorme de roche qui penche sur le monastère. Le moindre choc le ferait crouler, et il écraserait tout. Les moines ont placé dans la cour une statue de saint Benoît, la main levée vers le péril. Sur le piédestal sont ces mots: « Arrête, rocher, garde toi de nuire à mes enfants! » Résumé de l'histoire monastique et de l'histoire de l'Église. Que d'écroulements imminents arrêtés par une parole désarmée !
Nous revînmes par ces beaux et doux chemins, toujours favorisés du même doux et beau ciel, causant de saint Benoît, remerciant Dieu qui nous avait donné saint Benoît et ces heureux jours. A Tivoli, nous tombâmes d'accord de supprimer la villa d'Adrien, et de ne point faire visite à cette maison morte d'un vieux tyran, lorsque nous venions de goûter la vie du Sacro Speco.
Si j'ai par hasard un lecteur qui craigne la société des prêtres, je lui dirai en passant qu'il a grand tort. Le prêtre est instruit, il est doux, il est gai.
Il est gai indépendamment de son caractère propre, par la raison qu'il n'a point d'affaires d'argent, ni d'affaires de ménage, ni d'affaires d'ambition; par la grande raison qu'il possède son âme.
Le prêtre est un homme qui ne craint point la banqueroute, ni l'insuccès des œuvres de son esprit, ni le hasard. Ce monstre du hasard ne persécute pas la pensée du prêtre: il ne voit que la main de Dieu. Si elle se cache, il la sent. Le chemin où elle l'engage peut lui être inconnu, le but ne l'est pas; il marche dans la largeur; ambidabam in latitudine, quia mandata tua exquisivi. Quelle parole!
La conversation du prêtre est sereine. Tout ce que saint Paul conseille de bannir en est banni, et c'est pourquoi elle est joyeuse. Elle a ce charme fortifiant de l'air pur qui joue autour du visage dans la pesanteur d'un jour d'été; elle est un cordial comme la bonne senteur des champs. Elle ne tarde guère à se diriger vers Dieu; Dieu lui-même y intervient par quelque texte des saintes Écritures, lumière de tout.
Je parle du commun. Chez les esprits distingués, incomparablement plus nombreux dans le clergé que dans toute autre classe, les mêmes vertus, plus douces et plus humbles, la même aménité joyeuse, accompagnent des clartés que n'ont point les intelligences du siècle.
Grâce à Dieu, j'ai pu voir dans le monde à loisir, des hommes non seulement de grand esprit, mais encore de bon cœur, sans quoi nul esprit n'est vraiment grand. J'ai vu dans l'Église des hommes de même ordre: ils sont supérieurs. Tout ce que l'on 1 K
sait dans le monde, les prêtres le savent aussi bien ; ils savent mieux la vie humaine; ils savent seuls les choses de Dieu.
Un seul laïque, parmi ceux que j'ai connus, possédait cette vue complète et tranquille qui caractérise l'esprit sacerdotal. C'était Donoso Cortès; mais Donoso Cortès était théologien. Toutes ses aspirations le poussaient au sanctuaire, lorsque Dieu l'appela pour lui donner « ce que l'œil de l'homme n'a point vu. »
Peu de personnes en France savent ce que c'est qu'un théologien, et ce que c'est que la religion catholique. La lumière nous est distribuée d'une main parcimonieuse. Nos catéchismes sont à peine le calque décoloré de quelques parties de la divine doctrine. Sans doute, dans cette réduction, la doctrine domine encore toute philosophie, et le moindre commentaire nous porte plus haut que le plus haut vol de l'esprit humain livré à lui-même.
Mais quand le théologien parle, quels horizons par-dessus tous les horizons aperçus ! quels torrents ! Alors on se sent à l'abri de cette fatigue, pour ne pas dire de ce dégoût, où nous laisse souvent le vide de la parole humaine, même la plus sonore. Ce n'est pas seulement une couche d'or et de lumière qu'on emporte de ce bain de vie : le fluide divin a pénétré dans l'intérieur, allumant des foyers que l'on n'y connaissait pas.
Je ne nommerai point ici les vivants, mais je peux indiquer deux hommes qui ne sont plus, quoique immortels dans le souvenir de ceux qui les ont approchés. L'un était un politique célèbre, l'autre un
prêtre beaucoup moins connu. Je veux parler du prince de Metternich et de M. de Salinis, archevêque d'Auch.
Ils avaient beaucoup de traits semblables. La sagacité, la patience, la connaissance des hommes, le goût des affaires, la bonne grâce étaient caractéristiques en tous deux. Tous deux savaient beaucoup ; ils causaient avec un égal agrément. J'ajoute que M. de Metternich, qui ne fut jamais impie, à l'époque où je l'ai vu, était bon catholique.
M. de Metternich a gouverné l'Autriche pendant quarante ans, et son influence a dominé en Europe. Il n'a rien créé, rien amélioré, rien conservé. Arrivé au terme, il en convenait. Il ne niait pas qu'il eût fait des fautes, et il en avouait plusieurs; mais il ajoutait que la grande faute était au temps, et sans remède. Il croyait sincèrement que rien ne pouvait être créé dans l'esprit délétère de ce siècle, rien amélioré, rien conservé.
Questionné sur ce vice du temps, il disait des choses ingénieuses, mais ce n'était point cela. Sur sa propre politique, il expliquait bien ce qu'il avait fait, les conseils qu'il avait pris, l'impossibilité de faire autrement. On ne savait quelle objection proposer: et ce n'était point cela. On s'en allait avec un malaise dans l'esprit. Était-il possible de faire mieux que cet homme si habile, si puissant, si conciliant? Et pourtant il n'avait pas fait ce qu'il fallait faire; car les nations sont guérissables, et pourtant leur maladie a empiré.
Je ne sais pas si M. de Salinis, laïque et ministre, aurait gouverné mieux que M. de Metternich ; mais
M. de Salinis, évêque et théologien, savait beaucoup mieux que M. de Metternich en quoi et pourquoi M. de Metternich et les autres régents de l'Europe avaient failli. Il rendait compte des causes du mal et de l'impuissance des remèdes, qui n'étaient souvent qu'un surcroît du mal. M. de Metternich avait manqué de vue, parce qu'il avait manqué de foi ; et quand il avait vu, alors la décision lui a manqué avec la foi. Il avait considéré ce que l'on pouvait ou l'on ne pouvait pas faire; il n'avait pas vu qu'il y a des choses qu'il faut et d'autres qu'il ne faut pas faire.
C'est à Rome que je racontais à M. de Salinis mes conversations avec M. de Metternich et avec quelques hommes d'une égale renommée qui, accusant un peu les autres, s' excusant un peu, exposaient enfin les mêmes doctrines, confessaient les mêmes impuissances, rendaient le même son d'absolu découragement. — « Et pourtant, disait M. de Salinis, ce sont des hommes de mérite, même des hommes de bien. Rarement l'Europe a vu dans les conseils des souverains un personnel de ministres si généralement réguliers. (C'était en 1853.)
« Tous ces gens-là, poursuivait-il, sont sages, modérés, pères de famille. Ils n'ont pas de violentes ambitions ; ils parlent couramment et il y a parmi eux des orateurs. Ils savent beaucoup de choses du grec, de la chimie, jusqu'à de l'histoire. . . Mais il leur faudrait de la théologie, et ils n'ont pas même de catéchisme; il faudrait, dans les conseils des prêtres, et l'on y trouve à peine des chrétiens Voilà pourquoi les nations ne guérissent pas.
« Rois, gouvernez hardiment. Bossuet savait sa langue; il ne voulait pas dire: Gouvernez durement, gouvernez cyniquement; mais: Gouvernez avec la vigueur du bon droit et de la bonne conscience, comme ministres de Dieu pour le bien. Or l'unique source de cette mâle hardiesse, c'est la connaissance approfondie du droit, du devoir, du bien ; et voilà où nos hellénistes, nos chimistes, nos historiens, ne sont plus si savants. Ce discernement entier du droit, du devoir et du bien, la seule théologie le procure. Faute de théologie, ils tâtonnent, hésitent, sont durs, sont tremblants; ils brutalisent, ils pactisent, ils succombent.
« Ici, à Rome, dans un état de faiblesse matérielle incomparable et permanent, on s'est tiré d'affaire depuis dix-huit siècles avec majesté et avec habileté, parce qu'on est théologien. Les Papes ont franchi de terribles rencontres, par cela seul qu'ils ont toujours su ce qu'il ne fallait pas faire. Non possutnus, Non licet ; Nous ne pouvons pas. Il ne t'est pas permis ! Deux formules bien brèves, avec lesquelles on encloue le canon adverse, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de mettre sa propre artillerie en ligne.
« Si M. de Metternich et quelques autres politiques honorables avaient su se dire à propos Nonpossumus, et dire aux autres Non licet ; s'ils avaient su parler en théologiens et tenir en chrétiens résolus de n'être pas de craintifs serviteurs du bien, et encore moins de lâches complaisants du mal; s'ils avaient su cela, — certainement, ils auraient sauvé beaucoup de choses qui vont périr, et même ils en auraient créé qui eussent vécu. »