LE CARDINAL
parler français, l'on y meurt de faim, dans cette prison dorée. La cuisine d'un cardinal est rude, et le travail d'un cardinal est plus rude.
Tous les cardinaux sont membres de plusieurs congrégations, et ces congrégations se partagent le gouvernement de l'Église universelle. Ils ont de grandes affaires à étudier, de sérieuses consultations à donner. Je connais plus d'un cardinal dont la lampe est allumée avant le jour et ne s'éteint que tard dans la nuit.
Il est ordinaire d'entendre parler de l'orgueil, du faste, de l'oisiveté des cardinaux. On entend même parler de leur cruauté et de leur stupidité. «La main stupide et cruelle des cardinaux; » j'ai lu cela dans plus d'un journal.
Si l'on offrait, je ne dis pas à nos sénateurs, à nos conseillers d'État, à nos préfets, mais à n'importe quel de nos grands employés le faste et les charges cardinalices, il n'accepterait pas. Nos journalistes non plus n'accepteraient pas, et ils auraient grandement raison.
Dans la prison où la règle enferme sa vieillesse, dans la pauvreté qu'il subit, dans le travail qu'il s'impose, dans ces orages d'angoisses qui traversent les régions supérieures, parce que les proportions colossales de l'erreur y sont mieux connues, le Prince de l'Église possède une force qui manquerait à d'autres.
Il n'est pas fâché que cette pourpre si vénérée soit une gêne et un fardeau, gêne plus âpre, fardeau plus lourd que la bure du Fraie qui marche pieds nus, mais libre, sous le ciel inclément. Il n'est
point fâché d'être pauvre. L'or, les tapis, la majesté des spacieuses demeures, cela pourrait trop plaire.
Assise parmi ces magnificences, la pauvreté y retient la compagne que Dieu lui a donnée pour être avec elle la vraie maîtresse et régente des choses humaines: et cette compagne est la paix; la paix de la cellule et de la bure, l'humble et grande et triomphante paix!
La paix de l'homme à qui ces jouets et ces hochets du monde n'appartiennent pas et pour qui ils ne sont pas, qui n'a là-dedans rien à défendre et rien à prétendre, qu'on ne peut appauvrir et qui ne veut pas s'enrichir; cette victorieuse paix de la sainte pauvreté !
Le monde apporte ses séductions, elle dédaigne; il rugit ses menaces, elle ne craint pas. Ainsi la sainte pauvreté se rend maîtresse du monde, et tôt ou tard le force à subir les décrets de la vérité. Le gouvernement de l'Église demeure invincible, parce qu'il est un gouvernement de pauvres.
Le Pape est un roi pauvre, élu par un sénat de pauvres. La terreur d'être dépouillé ne le fait pas faiblir, l'ambition d'être riche ne le fait pas gauchir; et le monde, malgré de passagers triomphes, demeure impuissant.
L'Église a passé par la tentation des richesses; les conseils de l'esprit de pauvreté ont prévalu. Il fut un temps où les cardinaux étaient riches; ils se dépouillaient eux-mêmes. Rome en étale partout les magnifiques témoignages. Ces splendides églises, ces hôpitaux, ces bibliothèques, ces villas
si généreusement ouvertes, sont des libéralités de riches cardinaux.
Et alors même, le Sénat sacré, tout plein de grands noms et de grandes fortunes, appelait au trône, plus fréquemment qu'à notre époque, ceux d'entre ses rangs qui avaient fait vœu de pauvreté. Rome, encore aujourd'hui, est toute parée et brillante des dons du pauvre qui devint Sixte-Quint.
Assurément la rue où demeure Monsignore Francesco, prélat de haut rang, est une rue qui n'a pas le sens commun!
Elle est tortueuse, étroite, pavée, Dieu sait ! Sur une longueur de vingt toises, elle fait deux coudes ; elle a deux descentes et deux montées.
Des masures et des murailles mal rapiécées; de ces horribles murailles sur lesquelles courent les lézards et poussent les herbes. Pas une boutique !
La maison qu'habite le prélat ne se distingue guère des autres. Une vieille petite porte bâtarde, lourde, délabrée.
On frappe : une vieille tête de servante paraît au second étage et demande ce que l'on veut. — Monseigneur y est-il ? — Favorisca ! On entre. Quel aspect !
Un corridor mal blanchi, au carrelage usé, sans ornement, fermé d'une grille. A travers la grille,
un jardin, il est vrai: et l'on est sur le Quirinal, je l'avoue.
A travers le jardin, un dôme; au-dessus du dôme, des collines vertes; au-dessus des collines vertes, le ciel bleu. L'on pourrait tirer parti de cela. Nul n'y a songé !
Un oranger coupe la vue, on le laisse; l'herbe envahit les allées, on ne l'arrache pas. On a placé des treillis sans seulement les peindre!
La vieille servante vous sourit comme si vous étiez de la maison ou qu'elle fût votre égale. Elle est négligée en sa tenue. Chez un Monsignore de haut rang! . . .
Escalier roide, étroit, branlant; chambres sans symétrie; logis aussi barbare en sa disposition qu'en son aspect. Pas le sens commun!
Une grande chambre de livres. Oui, ils sont de taille et en nombre; mais misérablement reliés, posés sur des rayons de bois blanc !
Point de parquet, point de tapis; pour meubles, quelques chaises badigeonnées en gros bleu; point de lustres, point de porcelaines. Des livres, des livres !
Dans le cabinet, encore des livres, encore du bois blanc! Point de curiosités, rien! Il est vrai que les fenêtres donnent sur la campagne sabine.
Le prélat est doux, bon et savant. Le Pape l'a appelé au poste qu'il occupe lorsque personne n'y songeait, lui moins que personne.
Il connaît la science et la vie ; il aime Dieu et les saints; il écrit le plus beau latin du monde. Quel
sourire d'homme affermi, désabusé de la joie et de la douleur !
Quel entretien de sage patient à l'homme et aux choses humaines, mais inébranlablement épris de la vérité! Rome est le lieu des conversations incomparables.
Comme l'on y a des spectacles que le reste du monde n'offre point, l'on y tient des discours que le reste du monde n'inspire point.
A Rome, naturellement, on voit tout d'une grande hauteur. Les choses prennent leur place bornée dans ce vaste horizon; l'horizon embrasse tout.
L'un de nous dit : « Monseigneur, quand prenezvous le beau logement affecté à votre emploi ? » Il répondit: « Je ne le prendrai point. »
«Ce logement est vaste et magnifique ; ma. maison est petite et incommode. Mais quoi? Je suis né
« Ici j'ai été baptisé, ici j'ai vu mourir mon père, ici j'ai grandi, ici j'ai vieilli : je veux mourir ici. »
— Eh bien, observa Coquelet, j'aimerais mieux que votre Monsignore eût de l'ambition. Mais avec ces hommes-là, point de progrès. Ces hommes-là n'ont pas le sens commun!