L'INTOLÉRANCE GOUVERNEMENTALE
Vous direz qu'il avait besoin de sa place. Et si un serviteur que vous voudriez casser pour cause d'infidélité, d'incapacité, de scandale, vous disait qu'il a besoin de rester chez vous ? . . .
Vous répondriez que c'est votre droit de ne pas laisser vos clefs dans des mains peu sûres; que c'est votre devoir de ne pas garder chez vous le mensonge, l'incrédulité et l'immoralité;
Que si l'on peut être trompé par la feinte, il y a plus de chances encore d'être livré et trahi par le vice effronté; que l'hypocrite ne devient pas excusable en devenant scandaleux.
Ces raisons seraient bonnes chez vous ; elles sont excellentes ici. Sauriez-vous me dire pourquoi le Pape devrait insulter son peuple en le faisant administrer par des mécréants?
Je ne trouve aucune sécurité, je n'éprouve aucune allégresse, je ne ressens aucune fierté quand je viens à penser que moi, catholique, citoyen d'un pays catholique, enfant de l'Église catholique,
Je suis gouverné, administré, jugé par des hommes qui n'ont pas ma foi, qui méprisent les droits qu'elle me donne et les devoirs qu'elle leur impose, qui peuvent l'insulter impunément.
Quand j'entre dans nos vieilles églises, vrais berceaux de la France, et que je n'y vois aucun de ces fonctionnaires qui tiennent par tant de bouts mes intérêts, ma liberté et ma vie,
Je sens que je suis conquis, que je suis méprisé, qu'une doctrine étrangère est venue, s'est implantée, me domine, et que le sol de la patrie n'appartient 1 L
plus sans partage à la véritable race de la patrie.
— Laissez-moi, cria Coquelet roulant des yeux allumés. Vous déraisonnez, et je me sens plein d'indignation !
— Qui sait? dit Fra Gaudenzio, Dieu quelquefois se contente de les tourner en dérision! S'il veut rire, nous pouvons entrevoir le dénouement.
Pour perdre ces fier-à-bras, Il n'a qu'à les laisser aller; pour les tourner en dérision, c'est assez qu'il les suive: son ombre fera fleurir leurs chemins.
Alors les pierres éparses se rassembleront et formeront des édifices; ce qui a été semé pour produire du poison produira des fruits délicieux.
Depuis dix-huit siècles, que font-ils? Ils creusent des fosses. Dieu passe: dans ces fosses, Il jette les fondements des églises, palais de la vie.
Si j'étais l'ennemi de ceux qui nous haïssent, et que Dieu me demandât conseil pour les punir, je répondrais : « Seigneur, comblez-les de prospérités !
« Que leur volonté soit faite; que le miracle de Vos œuvres ne les arrête plus; qu'ils voient le dernier chrétien et le dernier juste!
« Ils vous ont dit : Retire-toi ! Eh bien, retirezvous, et cependant commandez à la nature de leur obéir. »
Oui, que seulement Dieu se retire, et qu'il fasse couler le lait et le miel ! Ce ne sera pas long.
Quand la police atteindra sa perfection, quand la science aura enfanté ses merveilles, quand partout les tables ploieront sous les viandes exquises,
Alors on mangera de la viande humaine. On ne la trouvera pas meilleure qu'une autre, peut-être; mais ne f audra-t-il pas raffiner un peu ?
En Chine, pays de grande égalité, où un simple gouverneur peut faire décapiter qui bon lui semble j'ai vu passer le plat favori du vice-roi:
C'était un vers monstrueux, une chose infecte, infâme. On avait fait pourrir plusieurs animaux afin de former ce ver. Le vice-roi seul en mangeait.
Dans les charcuteries de Canton, j'ai vu vendre du cœur humain fumé; un gouverneur de Canton s'est donné la distinction de manger le cœur d'un missionnaire.
Nous savons quelle sera la dernière scène du monde. Le Christ apparaîtra: d'un souffle, il tuera Bélial, plus puissant que jamais, non pas vainqueur.
Donc, jusqu'au dernier moment, Dieu se gardera des fidèles; jusqu'au dernier moment, Bélial, triomphant, rugira de la victoire de Dieu.
Il régnera, il opprimera, il égorgera, il insultera; mais il n'aura pas la joie de se dire qu'il est vraiment le maître, qu'il a enfin chassé Dieu.
Il sera percé de cette flèche qui a tourmenté tous les antechrists: il saura qu'il reste sur terre des hommes qui ne l'adorent pas.
Ses espions lui diront qu'il est encore des antres, des lieux inaccessibles où l'on entend murmurer la prière, où l'on célèbre les mystères de Jésus.
Traversant les foules prosternées, il tremblera de voir un esclave se lever de la poussière, et lui jeter à la face, comme un soufflet, le nom de Jésus.
Il craindra la lumière du jour et il fuira les sérénités de la nuit, car le soleil et les étoiles parlent de Dieu. Le nom de Jésus tintera dans ses rêves.
Il s'éveillera baigné de sueurs, et il enviera les martyrs de Jésus, noyés dans les eaux bouillantes ou étouffés dans la pourpre de leur sang.
Tel sera le triomphe de ces triomphateurs, de ces incarnations de Bélial, têtes couronnées d'un corps difforme et rongé de lèpre.
Mais que Jésus ne les tourmente plus; qu'ils éteignent la race des chrétiens, qu'ils restent livrés au seul supplice de leurs prospérités:
Je dis que rien ne saurait exprimer la décomposition, l'épouvante et le désespoir de cette humanité, désormais privée du sel de la douleur.
N'eût-elle plus de guerres, plus de sacrifices sanglants, elle s'ouvrirait deux gouffres et s'y précipiterait: la volupté et le suicide.
Il n'y aurait plus que deux hommes sur la terre, l'un serait le maître, l'autre l'esclave: et tous deux se craindraient et se haïraient.
Et l'un d'eux un jour, probablement l'esclave, tuerait l'autre pendant son sommeil et le mangerait, et ensuite mourrait de faim.
Ainsi Dieu se vengerait du monde, en l'abandonnant à lui-même. Mais de la folie du monde, Dieu tirera une gloire plus conforme à sa clémence.
L'Enfer fait la nuit, il ne peut faire autre chose. Dans la nuit, Dieu travaille. Quand il a suffisamment travaillé, Il ordonne au jour de paraître, et l'on voit son œuvre.
L'Enfer déchaîne la tempête, la tempête souffle où Dieu veut; l'Enfer allume un incendie, l'incendie devient un phare; l'Enfer fait le chaos, le chaos est un monde.
Il y a, dans vos Pyrénées, ce théâtre farouche qu'on appelle le grand chaos. J'en ai vu de plus sinistres, pleins de lions, de tigres et de reptiles géants.
J'ai vu des lieux où Satan semble avoir brisé l'œuvre de Dieu. Il a secoué les montagnes et les a jetées en morceaux dans des abîmes qu'elles n'ont pu combler.
Des blocs noirs et stériles s'entassent jusqu'aux nues; d'autres semblent rouler encore; d'autres penchent sur des gouffres toujours béants.
Il y a des pics d'où bondissent d'inépuisables cataractes; d'autres fument, fournaise éternelle, et leur fumée roule sur des neiges que le soleil ne dissipe jamais.
Ce que j'ai admiré dans ces bouleversements, c'est la force inviolable de l'ordre, la fidélité de la nature aux lois que Dieu lui a données.
Dans aucun chaos les lois de la matière ne sont enfreintes : les torrents suivent leur pente, les blocs roulants descendent et ne remontent pas.
II y fait jour et il y fait nuit, et l'on y observe le partage des saisons. Les plantes y croissent suivant leur loi ; les animaux et les insectes y vivent suivant leur loi.
Et l'homme, suivant la loi de sa nature royale, l'homme nu règne dans ces déserts où le rugissement de la bête fauve se mêle au tonnerre des grandes eaux.
Et moi, qui avais à combattre aussi l'homme, mais qui portais l'Évangile, j'y ai passé sans armes, j'y ai tracé des sentiers; d'autres y feront des chemins.
Le chaos! ainsi notre langue misérable désigne ce qui est pour nous la confusion et l'impossible. Devant Dieu, point de confusion, point d'impossible, point de chaos.
Il a fait des lois qui seront observées jusqu'à la fin, jusqu'à ce qu'il exécute la loi par laquelle II est maître de toutes les lois; mais le démon, l'homme et l'ange ont reçu une loi éternelle.
Cette loi ne sera pas enfreinte, et toute intelligence est à jamais soumise à la loi de Dieu. Quand l'intelligence aura choisi entre le bien et le mal, la loi suivra son cours et Dieu sera glorifié.
Le chaos humain ne s'accomplira pas en dehors des lois de la nature humaine. Dieu ne se retirera pas de sa création, et sa création gardera ses lois.
Or, la loi première de la création, c'est de connaître Jésus-Christ, et Jésus-Christ ne peut être
connu que par son Église: donc l'Église ne sera pas écrasée dans le chaos.
Elle domptera le chaos, elle y fera son chemin, elle y ramènera l'ordre visible et sensible. J'ai vu des moissons jaunissantes, des peuples qui attendent l'apôtre.
Les Amériques, l'immense Orient, les terres encore vierges et les terres abandonnées attendent la voix du Christ: la tempête leur jettera des prêtres.
L'émigration future sera catholique; elle s'ouvrira des thébaïdes et fondera des sociétés; elle créera un monde, pendant que l'Europe s'engouffrera dans la nuit.
Et après le troisième jour ou après le troisième siècle, — le Roi que l'on croyait avoir banni rentrera dans son royaume, une branche d'olivier à la main.
Il ramassera les ossements de ceux qui l'ont rejeté et leur donnera la sépulture; et les fils de ses ennemis, à genoux, crieront : — Hosanna !
Et les longs triomphes des destructeurs de l'Église rempliront un demi-feuillet dans l'histoire de ses destinées immortelles.
J'ai contemplé longtemps la noble image que l'on appelle la madone de Sainte-Marie-Majeure. De toutes les représentations par lesquelles l'Art a
essayé d'exprimer cette grande idée de Marie Mère de Dieu, c'est, je crois, celle qui me plaît le plus.
Quantité de madones célèbres sont certainement de nobles dames, et plus souvent d'aimables femmes. Il y en a de tout à fait jolies. J'avoue que la plupart me causent un véritable déplaisir. Je ne feindrai pas de dire que quelques-unes me font horreur.
Je déteste véritablement le type dédaigneux adopté par le pauvre Andréa del Sarto. Je n'ai pas été surpris d'apprendre que ce grand peintre a eu le tort de nous donner, sous le nom de la sainte Vierge, les traits d'une femme qui ne méritait pas son amour.
J'ai horreur des belles brunes du Titien, des belles blondes de Véronèse. Les Flamandes de Rubens, les gracieuses demoiselles du Guide, de Sassoferrato, de Mignard et de leurs imitateurs sans nombre, je consentirais qu'elles fussent toutes vendues aux Amériques.
Je mets à part Y Immaculée Conception de Muiïllo. Il a peint cette pensée de Dieu qui sera Marie, cette attente des prophètes et des saints dont rien encore ne pouvait exprimer l'inexprimable beauté, l'inexprimable perfection, l'inexprimable emploi sur la terre et dans les cieux.
L'œuvre de Murillo est une des grandes notes du génie humain. Dans les profondeurs de l'avenir, Isaïe dut voir ainsi la Vierge qui enfanterait. Ainsi ells lui apparut, descendant sur la terre les yeux
tournés vers le ciel, rayonnante d'amour et d'humilité.
Voilà cette âme parfaite, envoyée à la terre par ce Dieu qui a tant aimé le monde, pour être unie à un corps parfait et que nulle tache n'atteindra. Dans cette double perfection et dans cette double pureté, elle sera l'instrument du mystère de notre salut.
Elle a toute la candeur de l'éternelle innocence, toute la splendeur de l'éternelle virginité. Ses pieds sont nus, ses cheveux dénoués flottent dans l'air que n'ont pas traversé les haleines humaines, son vêtement n'est qu'un voile; les misères de la nature mortelle lui sont inconnues.
Elle descend portée sur les anges, à travers la lumière divine. Le Ciel pressent un grand dessein de miséricorde sur la race d'en bas. L'Ambassadrice du Créateur remontera pour attirer des légions de saints. Ouvrez-vous, portes éternelles!
Ces anges enfants qui l'entourent, prophétisent les moissons de fleurs pures que la terre, désormais arrosée par les eaux du baptême, germera pour les cieux. Désormais la terre donnera au ciel non seulement des fruits, mais des fleurs.
Tel est le tableau du grand Espagnol, véritable fils de cette nation théologique qui a produit tant de docteurs profonds. Murillo vivait au milieu d'un peuple qui, pour formule de salut cordial, avait adopté une profession de foi à l'immaculée conception de Marie.
Néanmoins le tableau de Murillo est l'idée de Marie, ce n'est pas encore Marie; c'est la Vierge
attendue pour donner le jour au Désiré des nations, ce n'est pas la Mère incomparable, riche de tous les dons, comblée de toutes les grâces, abreuvée de toutes les douleurs.
Mère de Dieu, mère de douleurs ! Protectrice des hommes, ennemie victorieuse de Satan! Mère de miséricorde, miroir de justice! Lis de toute candeur, océan de toute science! La Vierge de la Crèche, la Mère du Golgotha, la Reine du Cénacle!
Celle qui a vécu parmi nous dans ce corps où la vie ni la mort ne purent rien détruire : si saint que son attouchement remplit de fleurs le gouffre du tombeau; si parfait et réalisant si pleinement la conception divine de la beauté, que Dieu ne le voulut point laisser à la terre !
Le réunissant de nouveau à son âme, Dieu le revêtit d'immortalité sans rien changer à sa forme mortelle; et telle que les hommes l'ont vue, l'enveloppe virginale de Marie demeure parfaite devant les regards qui découvrent des taches dans les séraphins !
Cet idéal, Murillo ne l'a pas atteint, aucune main d'homme ne l'atteindra. Les madones les plus pures des époques les plus ferventes, celles du Beato luimême, ne présentent que quelques traits fugitifs du rêve qui se forme dans le cœur.
Je n'ose parler de Raphaël. Il a commencé par la Vierge du Sposalizio, il a fini par la madone de Saint-Sixte; mais dans l'intervalle, s'écartant du type entrevu, il a pris la voie de la beauté charnelle.
Par cette voie, l'Art est descendu. Que nous donne l'Art, maintenant ?
Des figures mélancoliques, pâles, maladives, des figures à la mode, souvent des figures tout à fait viles. On rencontre de ces dernières jusque dans les églises. Œuvres de peintres impies, qu'acceptent des juges trop peu vigilants.
Beaucoup d'artistes croient avoir atteint le but lorsqu'ils ont composé quelque doucereuse figure de jeune fille, dans les bras de laquelle ils placent un doucereux enfant. C'est une vierge quelconque, une sœur aînée. Ce n'est pas la Vierge, encore moins la Mère.
Le mauvais goût encourage ces fades ouvrages, comme il fait triompher la sotte littérature des « Mois de Marie, » et toute cette mesquine dévotion qui célèbre la sainte Vierge avec une fausse théologie, de fausses fleurs, des mélodies fausses et des vers faux.
De la très auguste Reine du ciel, on fait, — que Dieu nous pardonne, — on fait une « petite maman,» pareille d'ailleurs à beaucoup de mères soi-disant chrétiennes; une petite maman qui n'exige ni travail ni vertu, et qui pardonne tout, pourvu qu'on la caresse.
Oui, Marie est une mère, mère très clémente à ses enfants d'adoption. Devant le trône de Dieu, elle élève sa toute-puissante prière en faveur du pécheur contrit: mais elle n'est pas cette femmelette qui, par un lâche amour, trahit la gloire du Père et l'âme des enfants.
O artistes chrétiens! pour l'honneur de votre art et pour remplir les desseins de Dieu, recourez à l'Église, écoutez ce qu'elles vous dit de Marie, sortez de vos misérables conceptions. Car, en vérité, vous vous égarez et vous égarez les autres.
Marie « est l'ouvrage d'un dessein éternel. » Si Dieu avait, comme nous, besoin de temps, il n'aurait pu se former l'idée d'une créature si parfaite, à moins d'y employer une éternité. Saint Jean de Damas appelle Marie « la bonne grâce de la nature humaine. »
Rien que par sa naissance, elle a été la plus illustre dame qui se soit vue sur la terre, fille d'une longue génération de saints et de rois. A l'éclat de son visage, saint Denys l'Aréopagite l'eût prise pour la Divinité même, s'il n'avait appris de saint Paul le nom du seul Dieu.
D'après saint Épiphane, excepté Dieu, elle surpassa en beauté tout le reste; mais cette beauté était un mélange de douceur et de majesté qui la faisait aimer et craindre ; et elle portait ce caractère particulier d'élever à Dieu, d'inspirer de saintes pensées, de faire naître le saint amour.
Ainsi chante le Dante, dépeignant Béatrice, les yeux fixés sur l'image glorieuse de Marie: « L'amour qui la précède glace les coeurs vulgaires et détruit les perverses pensées. Quiconque s'arrêterait pour la voir deviendrait une noble créature ou mourrait à ses pieds.
« Et si elle rencontre un homme digne de la contempler, elle lui fait éprouver son doux pouvoir; car son regard donne la paix, humilie l'orgueil,
fait oublier les offenses. Enfin, pour comble de grâces, Dieu lui a départi un dernier privilège: celui qui s'entretient avec elle, celui-là ne saurait faire une mauvaise fin. »
N'oubliez pas, artistes, qu'il est dit qu'Elle se tint debout aux pieds de la croix; n'oubliez pas qu'Elle présidait au Cénacle et qu'Elle est la mère de la science sacrée; n'oubliez pas que son pied écrase le serpent, et qu'en Elle réside la force qui vaincra toutes les hérésies.
Elle est la Vierge très fidèle, la gardienne très jalouse de la gloire de Jésus; ses yeux ont horreur de toute souillure sur laquelle n'ont point coulé les larmes du repentir. Elle prend toute main qui lui est tendue; mais encore faut-il laver et tendre la main.
Donc, il convient d'abandonner ce style efféminé qui trahit la sévère beauté de Marie. Il faut remonter aux sources, étudier ces belles vieilles images que l'antiquité nous a laissées et dont la Vierge de Sainte-Marie-Majeure est le type à la fois doux, attirant et imposant.
Le beau couvent dominicain de la Minerve est en partie occupé par un bataillon français, en partie par les religieux. On y peut étudier, toute vive, la différence du couvent et de la caserne.
Dans les grandes salles, on voit des fusils au
râtelier; dans les vastes corridors, on entend les propos du corps de garde; dans les cellules, les jurements remplacent la prière; dans la classe de philosophie, il y a des maîtres d'escrime.
A cela près, c'est la même chose. Les soldats et les religieux sont une force dévouée, une force militante. Seulement l'obéissance du moine est volontaire et raisonnée, celle du soldat imposée et aveugle.
Le dominicain est essentiellement prêcheur. Avant de prêcher, il étudie longtemps, il prie longtemps. Il se munit de textes, il prépare ses preuves, il leur donne une forme polie. Il s'adresse à la raison des hommes, il s'adresse à leur cœur: il a bien écouté ce que leur raison peut objecter et ce que leur cœur demande.
Le soldat aussi est prêcheur, fait pour persuader. Ses procédés aussi requièrent de l'étude. Il apprend à manier le sabre, à manœuvrer la baïonnette, à faire feu dans toutes les positions. Quand il sait cela, on lui donne des cartouches : le voilà en état de résoudre toutes les objections de l'esprit et du cœur.
Le religieux va seul. Le soldat sort par bandes. C'est une belle chose qu'un régiment. Cela est plus beau que le lion et le grand serpent de mer; plus beau que Léviathan et tout ce que l'on a pu voir •ou imaginer de monstres vigoureux et redoutables.
Il a des trompettes, des aigrettes, des pompons. Son corps souple et rapide est hérissé d'écaillés aiguës, faites d'acier fin et qui luisent au soleil; et
de chacune de ces écailles, la mort peut s'élancer vingt fois en un instant avec le feu et la rapidité de la foudre.
Ce corps a la faculté de se diviser, de se rejoindre, de faire face partout, de s'éparpiller, de poursuivre l'ennemi qui fuit, d'envelopper l'ennemi qui résiste, de le couper. Il se ramasse, se serre, frappe, écrase. Il a autant de têtes que de membres, et ces têtes ne se contrarient jamais.
Mais une plus curieuse merveille, c'est la conviction où sont aujourd'hui les hommes, que la liberté de leurs opinions est plus menacée d'un seul religieux que de cent régiments; — et cela dit assez quelles opinions les hommes d'aujourd'hui se font de la liberté.
La Minerve a une bibliothèque et une église. L'église renferme le tombeau de la dominicaine sainte Catherine et le tombeau du dominicain Angelico de Fiesole, avec l'épitaphe composée par le grand Pape Nicolas V. La bibliothèque est pleine de livres et de manuscrits.
Je ne nie pas la gloire des armes, et les régiments sont des objets respectables et utiles, malgré la facilité d'en abuser; mais il faut de tout. Jamais régiment n'a laissé ni beau tableau, ni bon livre; et les moines sont aussi très utiles pour empêcher l'usage illimité des régiments.
Si les moines étaient tout à fait chassés; si les fusils envahissaient aussi la bibliothèque; si les livres servaient à confectionner les cartouches, les manuscrits à allumer les pipes ; si le tambour et la pipe venaient à remplacer la cloche et l'encens
jusque dans l'église, je doute que ce fût grand profit pour la liberté des opinions.
Qu'est-ce qu'un moine ? Un homme qui laisse sa part aux autres et qui se donne pour servir les autres. Il vit de peu; sa vie est employée à bénir et à pardonner. C'est le rôle que l'on voudrait assigner au Pape. Et ceux qui remplissent ce rôle, on aspire à les expulser pour transformer les monastères en prisons ou en casernes!
Inutiles raisonnements. Andremo alfondo. Nous détestons le moine, nous tâterons du soldat.