LE «LAMENTO» DU PEINTRE
Rome était belle au temps de Grégoire ! Quel peuple fier et joyeux! En certains jours, vous n'auriez pu trouver un commissionnaire. On chantait, on dansait, et l'on envoyait promener vos baïoques. « Que votre Excellence elle-même se serve ! » Mais voici qu'ils deviennent arrogants et serviles.
« Depuis vingt ans, la Révolution a détruit jour à jour la meilleure ville et la meilleure vie qui fussent au monde. Vous voyez Rome mourir. Le luxe a pénétré partout; il a corrompu les mœurs, il a ravagé la magnificence.
« Les Romains se trempent de bourgeoisisme. La liberté vraie n'en a pas moins souffert que la belle vieille simplicité. L'esprit municipal chasse des rues les ouvriers et les petits marchands; on impose des patentes pour se donner des trottoirs. Encore un peu, ils défendront aux arbres des jardins de pencher sur la rue !
« Mais le mal est plus grand ! Sans mauvaise intention, Consalvi a perdu l'État en le jetant dans le système moderne. Le gouvernement ecclésiastique est devenu séculier. Ce mérite que l'on prétend vouloir lui donner, il l'a, c'est précisément son défaut.
« Le Pape régnait, il ne gouvernait pas, et l'on ignorait la plaie bureaucratique. Le pays s'administrait sous des légats. Le prélat qu'on faisait ministre prenait un secrétaire, c'était tout le bureau. Maintenant chaque ministère entretient son bataillon d'employés, fort entendus à vexer le contribuable qui les nourrit.
«Ils s'entêtent de la science matérielle; cette
science jadis si justement méprisée, qui machinise tout ! Dites-moi en quoi ses adeptes se distinguent du castor, du ver à soie et de l'épinoche ? Toutes les bêtes sont très avancées en civilisation utilitaire! Et elles ont sur le matérialiste une grande supériorité; elles ne troublent point les lois constitutives de leur espèce.
« Ah ! les barbares imbéciles, qui donnent le pas à la matière sur l'esprit, et qui croient qu'ils vivront et que même ils grandiront !
« Et nous, pauvres artistes, quel sera notre sort ? Il nous faudra devenir employés, photographes, dessinateurs de prospectus.
« Si le bon Dieu, pour mes péchés, me laisse vivre encore quelques années, je serai chassé de la campagne de Rome. Cette belle campagne était à moi, ils la couperont de murailles; déjà l'horrible locomotive y jette ses fumées infectes et ses hurlements.
« Avez-vous remarqué comme cette machine déplante les populations ? Elle les jette dans la ville, les y laisse pourrir, ou les ramène pourries! Elle arrache les tombeaux, elle arrache les autels; l'homme est déraciné.
« La campagne se hérisse de barrières. Nous serons dépossédés; dépossédés de l'espace, de la solitude, de l'air vivant. Je vous dis qu'il faudra croupir dans un bureau !
« Les belles villas tomberont, les beaux arbres seront coupés. Les riches étaient des gens qui faisaient de belles choses pour nous< et par nous ! »