FRASCATI
Tandis que le Peintre se lamente, nous arrivons à Frascati, non en wagon, mais aristocratiquement . . . presque à pied.
Nous vîmes à Frascati, comme appendice du débarcadère, un café chantant en forme de chalet. Le goût moderne, frère consanguin de l'esprit moderne, a fait cette construction et l'a embellie de ces petits arbres qui poussent vite. Un bosquet de bouleaux et un chalet à l'huile, sous les beautés grandioses de la villa Aldobrandini !
On avait de ces villas par centaines, ouvertes libéralement aux petits voisins. Les propriétaires commencent à s'enclore. L'égoïsme de la propriété se manifeste quand la propriété disparaît. Grands chênes verts, cascades, magnificences de l'art mêlées aux magnificences de la nature, adieu! Le Code moderne va dépecer le sol, arracher les arbres, abattre les châteaux, semer des pommes de terre et des cafés chantants.
Nous pénétrâmes dans la ville par les murs crevés. Que de choses cette brèche a laissé sortir ! La première chose sortie et qui rentrera la dernière, si elle rentre, c'est la liberté. Frascati qui a tant lutté pour rester une ville à côté de Rome, la voilà faubourg.
Les Frascatanes arborent la crinoline. Les hommes pourtant n'ont pas encore la casquette.
Cela ne tardera guère, et alors on verra dans l'État romain ce qui ne se voj^ait qu'ailleurs: la figure canaille.
Au café, tapissé de papier peint français fort ignoble, nous trouvâmes un journal, le Filodrammatico, consacré à la gloire des acteurs du monde entier. Une correspondance de Paris décrivait avec enthousiasme les mérites variés de la troupe de l'Odéon.
Le débarcadère, la locomotive, le café-chalet suisse, la crinoline, le Filodrammatico! Si ce n'est point le progrès, qu'est-ce que le progrès?
« — Et, ajoutait le Peintre, moi j'ai vu la bibliothèque d'une grande maison : toute la Revue des Deux Mondes, tout Scribe, et rien qui ne fût de même famille. On s'en va, on s'en va; je vous dis qu'on s'en va! »
Nous baissons la tête, pleins de tristesse. Et cependant les sureaux fleurissent, la neige brille sur les montagnes, le printemps sourit dans les vergers.
O charme de Frascati, qui te saura dépeindre! Ton immense campagne, avec Rome au fond, tes arbres verts en plein décembre, ton soleil doux en plein été, et qui rit sur la tête, et plus encore dans le cœur !
On arrête au couvent des Camaldules, si stable sur sa pointe de colline et si souriant dans son grave silence. Point d'enivrement de la vie qui empêche de souhaiter un peu de rester là.
On traverse les splendeurs sévères des jardins Aldobrandini ; on gravit le Tusadum de Cicéron,
mais qu'il est peu question des Tusculanes! On redescend par Grotta-F 'errata, et harassé de merveilles, on admire encore les peintures du Dominiquin.
Rien ne s'oublie: ces images ne s'effacent point, ces parfums demeurent. Je sais où j'ai cueilli cette fleur de chèvrefeuille; je sais sur quel tronc de chêne vert jouait ce rayon de soleil quand je rencontrai ce regard plus clair qui illumine encore mon cœur.
h Que mes yeux aient la joie de contempler un peuple fraîchement affranchi!» Et je suis venu voir à Livourne la joyeuse entrée du prince de Carignan, représentant du roi Vittorio. Ce roi ne se donne pas de peine! Il se procure les villes par ses alliés ou par ses sequins, il les épouse par procureur.
Livourne donc est en fête, et en fièvre. Cent affiches crient sur les murs; elles commandent des drapeaux, des fleurs, de la joie. Le général de la garde nationale, signore Bel'uomo, prie ses concitoyens de faire en sorte que certains traviati qui se sont mal comportés la veille ne puissent contaminer cet heureux jour.
« — Chose triste, ajoute signore Bel'uomo, qu'il se trouve des gredins {traviati) dans un peuple de frères ! »
La consigne d'allégresse est obéie. La voie est pavoisée, jonchée de feuilles. Feuilles de laurier, s'il vous plaît! ... un peu gâtées par le crottin de cheval. — Au milieu, un arc de verdure. Des faisceaux de fusils et des tas de boulets servent de bornes. Excellentes bornes! ... Et ce sont les boulets qui n'ont pas servi pour prendre la ville, tombée au seul aspect du conquérant.
Nouvelles affiches pour chauffer l'enthousiasme des Livornesi. Ils vont être très heureux et très grands! Ils vont voir le cousin de leur bien-aimé Prince, « accompagné des preux de Magenta, » sous les ordres du « grandissime Durando ! » Durando en lettres grandissimes, comme les grandissimes acteurs.
Les bataillons toscans étalent des barbes incomparables. C'est une impression pénible de voir une troupe qui a tourné. L'on s'y fera. — Bourgeois en demi-toilette, peuple en grand négligé; haie de garde nationale, la même que partout.
Une file de petites voitures bourgeoises, bientôt terminée en misérables fiacres; c'est le cortège. Les chefs crient Viva! On répète Vivat — Le Carignan, en habit noir, n'a pas l'air d'un héros. Les princes ont tort de se couler dans l'habit noir.
Durando, en collet d'or, fait plus d'effet. Franche mine de vieux reître. Il y a plus de cris pour le collet d'or de Durando que pour l'habit noir de Carignan. Un jour, j'ai entendu les acclamations qui saluent Léotard. Voilà un triomphe!
Un Livornais se tourne vers moi: — Monsieur, comment cela finira-t-il? Vous voyez, signor,
comment cela commence. Vous avez payé? — Molto ! — Dunque, pagarete molto. — Lo credo ! — On nous distribue des sonnets imprimés en bleu.
Le batelier, patron du Dante, qui me promène dans le port, se déclare patriote, ami des Français. Il me dit que les seuls Français et Italiens, bien unis, donneraient des lois au monde, et que c'est le premier devoir de ces deux grands peuples de se soumettre tous les peuples.
Devoir qu'ils accompliraient, s'ils n'étaient trahis par leurs souverains ! . . . Pour lui, patron du Dante, il ne fait pas la guerre, parce qu'il a cinq enfants.
Tout sent le mensonge, l'horrible mensonge qui ne trompe personne et qui ne se trompe pas luimême. L'air est plein de courants de mépris, Manifestement ce peuple n'aime point ce nouveau prince; manifestement le nouveau prince n'a aucun amour pour son nouveau peuple. Peuple et prince font une opération louche en se suspectant réciproquement.
Livourne me rappelle un croquis du Dante, qu'il n'est pas possible de citer en italien et qui perdrait trop de sa couleur en français. C'est à la fin du chant xvine de l'Enfer, où le poète fait apparaître Thaïs la courtisane et son vainqueur. . . .
Et quinci sien le nostre viste sazie.1 1 Et maintenant nos yeux, je pense, en ont assez.