LA CHANTEUSE Y ÉTAIT SEULE
Iles Borromées
à quelque deux cents mètres de la rive... La chanteuse y était seule, et elle manœuvrait les avirons avec force et en cadence régulière. Parfois,* elle suspendait tout mouvement et se laissait glisser sur l'eau unie.
— Où va-t-elle ainsi, le soir, en chantant ? demanda-t-on au batelier.
— Signore, elle porte lès fleurs des îles à Pallanza et à Baveno. Pour le moment, elle vient de faire sa provision à l'Isola Madré pour la vente du matin.
— Ainsi ! s'écria madame Belvidera, la barque que nous apercevons est en ce moment-ci remplie de fleurs!... Ôh !
comme je voudrais voir cette fille !
Gabriel, qui brûlait de nouer connaissance avec la jeune femme, proposa hardiment une excursion en commun.
Grâce à l'étiquette facile des réunions cosmopolites, tout le monde fut promptement d'accord, Dante-Léonard- William lui-même qui, malgré les réflexions chagrines prodiguées à son galant compagnon, fermait promptement les yeux à toutes les contingences humaines, pourvu qu'on favorisât ses rêves par des spectacles attrayants. Cinq minutes après, ils voguaient à la rencontre de la Carlotta, d'Isola Bella.
Quand ils ne furent plus qu à une courte distance, le parfum des fleurs leur arriva en une véritable nuée épaisse qu'ils traversèrent, puis retrouvèrent à plusieurs reprises, comme si elle serpentait à la surface des eaux.
— Doucement ! doucement ! faisaientils au batelier, tant il y avait de plaisir à prolonger l'approche de la barque odoriférante.
Carlotta s'était tue, et, comprenant que l'on se dirigeait vers elle, elle laissait, elle aussi, flotter mollement les rames. On vit, à la lueur de la lune, sa figure régulière et ses beaux y eux qui paraissaient teintés par le bleu pâle des montagnes lointaines et regardaient fixement les étrangers Elle avait le cou libre et les bras nus. A l'avant comme à l'arrière, les roses, les lourdes branches de lauriers fleuris, les camélias, les tubéreuses cou-
vraient l'embarcation. C'était une rencontre si étonnante, si étrange, qu'ils abordèrent tous cette jolie fille presque avec respect, et eurent une certaine gêne à lui adresser la parole, comme à la présence soudaine d'un génie ou d'une fée dans un rêve.
Pourtant, ils lui firent quelques questions sur son beau métier de marchande de fleurs des Borrom ks. Elle leur dit de sa voix musicale le plaisir -u'elle avait à ce£ courses nocturnes sur le lac.
— Et vous allez, comme cela, toujourr seule ?
Elle répondit simplement :
— Je chante !,
Ils voulaient acheter toutes les fleurs. Carlotta fit des difficultés à cause de la vente du lendemain qu'elle ne pouvait manquer.
— Qu'est-ce qui vous arriverait, Carlotta, si vous manquiez votre vente?
— Je serais battue.
— Par qui donc ?
— Par Paolo !
— Paolo, dit le batelier, c'est son promis ; c'est lui qui a le commerce des fleurs. Il ne la battrait pas ; il l'aime trop.
. — Pourquoi prétend-elle qu'il la battrait ?
— Oh ! fit l'homme en dodelinant de la tête, c'est parole de femme !...
Carlotta défendait sa magnifique cargaison.
— Combien d'argent tirerez- vous de tout cela, Carlotta ?
— Vingt lire, signore, répondit-elle avec aplomb.
Ce nouveau mensonge enchanta tout le monde : elle triplait, au moins, la valeur de sa journée.
Dante-Léonard- William, qui avait jusque-là gardé le silence et que la rencontre nocturne semblait profondément émouvoir, s'agita tout à coup, et, tirant de sa poche trois petits billets de vingt lire chacun, il se pencha hors de la barque et les mit dans la main de Carlotta.
— Prends ceci, dit-il, non pour tes fleurs dont je ne me soucie pas, mais pour m'avoir si parfaitement donné l'image
Iles Borromées
de la nuit sereine et charmante, semeuse de songes et de mensonges !...
Puis, quelques strophes vinrent à sa mémoire, et il entremêlait, non sans àpropos, de ses* propres vers à des lambeaux superbes de Pétrarque, de Shelley et de Byron. Madame Belvidera, qui était sensible au charme de la poésie anglaise, le félicita des belles choses qu'il disait. Il lui répondit en vers, continuant d'affecter de ne pouvoir la considérer comme une réalité vivante et de ne la tenir que pour la « Sirène » apparue à la chute du jour sur le pont de la Reine- Marguerite , •
La jeune femme soariait de cette originale et gracieuse manie.
Mais cette idéalisation n'était en discordance ni avec la beauté de la Florentine, ni avec le romanesque de la promenade improvisée, de la rencontre de la barque de fleurs et de la majesté grandiose du paysage sous la nuit.
Carlotta avait passé à leur bord toute la flore des Borromées en échange des billets du poète. Ils lui dirent adieu et revinrent à Stresa au milieu de ce parterre odorant.
Quand Gabriel toucha la rnam que madame Belvidera lui tendait, en lui disant au revoir avec une intonation déjà presque familière, il doutait lui aussi de la réalité. « Est-il vrai que je lui ai parlé, se demandait-il, que j'ai tenu sa main dans la mienne ? »
petites tables, prendre avec nonchalance des rafraîchissements.
Madame Belvidera, avant d'avoir achevé sa toilette, regardait par la jalousie entre-bâillée de sa fenêtre, ce monde venu de tous les points de l'Europe et de l'Amérique, jouir, quelques semaines ou
M.VDAME BELVIDERA, AVANT D'AVOIR ACHEVE SA TOILETTE, REGARDAIT PAR LA JALOUSIE...
L'après-midi, quand le soleil a tourné de l'autre côté du grand bâtiment de l'Hôtel des Iles-Borromées qui forme ainsi un vaste écran contre la chaleur torride, les pensionnaires avides d'air quittent leurs chambres et viennent, autour de
quelques jours, du plaisir de ces rives de lacs dont la séduction ardente est incomparable à l'automne. Elle était prise déjà, depuis cinq ou six jours, par la magie du paysage et du climat, et, habituée à h spirituelle gravité du pays florentin ou aux jeux sévères de la lumière et del'ombre romaines, elle s'abandonnait avec
délices à la douceur nouvelle qui semblait 3'élever de l'immense nappe d'eau avec les vapeurs du matin et du soir.
Tout en boutonnant la blouse de batiste qui faisait la toilette ordinaire de presque toutes les femmes sous le ciel embrasé de septembre, elle laissait erre? ses yeux sur les figures nouvelles ou déjà connues des buveurs. Un clergyman anglais et sa femme, qui étaient ses voisins de table et avec qui, cependant,
nomie de Dante-Léonard-William l'intriguait beaucoup. Elle avait été charméede l'imagination du poète, de ses beaux vers et de son excentricité ; le souvenir de la marchande de fleurs sur le lac où l'Anglais s'était montré si original, \ui laissait un reste d'émotion étrange On disait que la belle Carlotta avait fait tourner la tête au poète...' Qu'était-ce que cet homme ? Un être grotesque ?
ou supérieur, comme le prétendait soe^