LUISA
Gabriel ignorait tout du mari de madame Belvidera. Ils n'avaient jamais
parlé de lui. Il attribuait ce silence chez, elle à une délicatesse qui n'était pas pour lui déplaire; chez lui, il était le résultat d'une confiance absolue dans un bonheur qui le comblait et qui écartait, comme de lui-même, toute idée qui l'eût pu ternir.
Il fut trop anéanti, à la suite du moment où un garçon d'hôtel vint lui re mettre le maudit billet, pour se livrer au travail mental par lequel, en de pareilles occasions, on veut savoir, au moyen de conjectures minutieuses, établies .sur les faits les plus insignifiants, le caractère, la figure, les mœurs et jusqu'au petit nom.
SUR LE LIT... . % j
de l'inconnu qui va se dresser soudain au beau milieu de votre route. Il retomba sur le lit d'où il s'élançait avec tant de joie pour courir à une promenade matinale, et il demeura dans une hébétude jusqu'au moment où son ami Dante- Léonard- William vint le prendre pour le lunch.
La représentation de son malheur, jointe à l'image de ce glabre misogyne, lui donna 'à la fois envie de rire et depleurer. Il revoyait ce contempteur 4 e
l'amour en train de se faire épingler une fleur d'iris à la boutonnière, et il réentendait le rire étouffé de madame Belvidera, derrière le massif de verdure.
— J'ai trouvé quelques vers que je vous dirai, fit le poète.
Gomment madame Belvidera avait-elle pu rire si franchement, hier, alors qu'elle savait, elle, leur prochaine séparation ? Était-elle indifférente à la rupture de leurs amours ? L'arrivée de son mari, quelle impression lui causait-elle donc ?
— Voici ces vers, dit Lee, qui commença aussitôt à les réciter.
— Ah ! au diable ! s'écria Gabriel en frappant violemment du pied le sol de sa chambre.
Lee était si sûr de lui, il avait une confiance si admirable dans la puissance de la poésie qu'il ne crut pas un instant que son ami eût pu, par ce signe d'impatience, •s'adresser à lui. Un sot se fût fâché.
Lee continua simplement à dire ses rers.
En descendant, Gabriel pensait qu'il allait voir le mari ; qu'il allait voir le ma?ri et la femme côte à côte. Le mari, cet inconnu du premier aspect de qui tout avenir semblait dépendre ; la femme, sa maîtresse à lui, depuis un mois sa chair même !
Sa rage venait de ne pouvoir maîtriser son émoi. Par surcroît, il lui fallut tomber sur les Chandoyseau.
— Ah ! monsieur Dompierre, que vous êtes donc heureux de vivre si près de la poésie même... C'est ce que je disais encore, il n'y a qu'un instant, à Ghislaine, en parlant de vous.
Il saluait ces dames et tournait déjà la tête. Madame de Chandoyseau le rattrapa avec un air de confidence :
— Avez-vous fait la connaissance du chevalier Belvidera ?
— Le... chevalier ?...
— Oui, le chevalier Belvidera. Un homme très bien. Voulez-vous que je vous présente ?
— Merci, fit-il en se détournant résolument du côté de la salle à manger.
Il rencontra par hasard le visage de
Ghislaine, qui était aussi bouleversé que le sien. A cause de ce sort commun, et sans savoir ce qui, chez cette jeune fille, an pouvait être la cause, il la regarda avec moins de froideur que de coutume.
— Ne trouvez-vous pas, dit Lee, qu* la dernière strophe . alourdit un peu l'ensemble de la composition, que l'on pourrait terminer sur le...
Comme on est seul, grand Dieu !
quand une douleur vous étreint !
Monsieur et madame Belvidera ne parurent pas au déjeuner. Dompierre en éprouva un soulagement d'abord, à la pensée que Luisa avait voulu lui épargner cette trop brusque rencontre, puis il trouva à cette circonstance mille motifs d'inquiétude. 1
L'air fut si lourd, l'après-midi, que plusieurs des pensionnaires, au lieu de gagner le hall trop lumineux, ou les jardins brûlants, se réfugièrent dans le salon aux volets fermés, où l'on goûtait dans une demi-ob^urité une relative fraîcheur.
Quelques-uns s'assoupissaient dans les fauteuils, et le journal tombait de leurs mains.
On ne remuait qu'avec précaution ; une jeune Anglaise ouvrait doucement la bibliothèque pour y choisir un volume dont elle avait peine à déchiffrer le titre ; sur les tables, de grandes feuilles d'album glissaient entre des doigts indifférents.
Quand les yeux de Gabriel se furent faits à l'obscurité, il reconnut, sur une chaise de tapisserie placée à trois pas de lui, le chapeau de paille blanche, bordé de dentelle, de madame Belvidera. Elle était là peut-être ! Et il osait à peine explorer la pièce. Presque aussitôt, il remarqua que le chapeau couvrait un < chapeau d'homme, en feutre mou, dont le bord souple, de couleur beige, dépassait de trois doigts la dentelle. C'était le chapeau du chevalier Belvidera !
Il était naturel que ces deux chapeaux fussent unis là intimement, familièrement, sur une chaise ou on les avait déposés en montant déjeuner, peut-être piqués l'un et l'autre de la même épingle I Les époux n'étaient pas là ; certainement
ils arriveraient ensemble ; il les verrait en même temps apparaître dans le clair entre-bâillement de la porte; ils approcheraient, ne distingueraient personne dans la pénombre ; et c'est lui qui. devrait saluer la jeune femme, se faire reconnaître, se faire présenter au mari ! Il décida qu'il ne quitterait pas sa place que l'on ne fût venu prendre les deux chapeaux.
Selon ses prévisions, le premier aspect de l'homme devait signifier clairement s'il était oui ou non aimé de sa femme.
Puisqu'elle avait accepté un amant, il était assez probable qu'elle n'avait pas de grande passion pour son mari!
Mais pourquoi ne lui avait-elle jamais parlé de lui ? Pourquoi n'avait-elle pas obéi au mouvement si ordinaire qui porte la femme infidèle à flétrir, et si souvent avec une injustice cruelle, entre les bras de son amant, l'image importune de celui qu'elle trahit ? Il tournait et retournait le sens des paroles qu'elle avait prononcées en mille circonstances; il ne trouvai v., pas d'autre allusion vraisemblable au mari, que celle qu'elle avait eue, un matin, sur la terrasse d'Isola Bella, pendant une minute de songerie : « C'est la première fois, lui avait-elle dit, que la- vue d'un beau paysage ne m'est pas gâtée par quelqu'un ». Était-ce en vertu d'une logique bien rigoureuse qu'il pouvait soupçonner le chevalier Belvidera d'être celui qui gâtait la vue des beaux paysages ? Et quand c'eût été lui ! Était-ce par le fait de sa seule présence ? alors, certes, il pouvait être détesté. Était-ce par un défaut de sensibilité, par un mot malheureux ? une femme a tôt fait d'oublier ces peccadilles !
Aui ait-elle pu accueillir un amant sans cesser d'aimer son mari? Telle était la question qu'il se posait, quand une voix connue, venant de l'autre extrémité du salon, lui fit relever les paupières, et il aperçut, dans la pénombre de moins en Jioins épaisse, madame de Chandoyseau
assise, en une pose langoureuse, non loin du révérend Lovely. Ghislaine était a a piano, dont elle caressait le clavier sans appuyer les doigts, en parcourant des yeux des partitions de musique.
Ses éternels témoins ! La Chandoyseau et Ghislaine seraient encore là quand madame Belvidera et son mari viendraîen prendre leurs chapeaux sur In chaise
(.B CHAPEAU COUVRAIT UN CHAPEAU D HOMME. 0o
tapisserie ; elles le verraient se lever à l'approche de la jeune femme ; elles entendraient les phrases de politesse banale qu'il échangerait avec l'homme qui lui broyait le cœur; elles mesuraient l'ébranlement de sa voix. L'une assisterait à l'entrevue avec sa malignité de pie borgne ; l'autre, avec son irritante complaisance !
Il voulut se lever, éviter à tout prix ces deux femmes. La vue des chapeaux superposés sur la chaise de tapisserie le fascina de nouveau, et il demeura sur place. « Ils vont venir ! ils vont venir là ! » Ailleurs ne les manquerait-il pas ? S'il remettait à ce soir, à demain, la
rencontre, peut-être n'aurait-il plus le courage de les supporter côte à côte ; peut-être aurait -il fui ! Il fallait les attendre là, en face de leurs deux chapeaux posés familièrement, presque 'Amoureusement, l'un sur l'autre.
Le révérend Lovely était aussi fiévreux que Dompierre. Celuî-ci entendait sa voix sourde- son accent ridicule, que