‹ Le parfum des îles BorroméesChapitre 33 sur 53 · SON ÉMOTION LUI BROUILLAIT LA VUE · texte numérisé non relu

SON ÉMOTION LUI BROUILLAIT LA VUE

tant qu'ils fussent arrivés depuis longtemps à Cadenabbia, ils pouvaient avoir poursuivi leur promenade, ou bien s'être déjà réembarqués pour le retour.

Les portes claquaient dans tout l'hôtel; les domestiques couraient ; des ordres, des appels en toutes les langues étaient échangés, des corridor, j au hall, du hall aux salons et aux chambres ; l'escalier et l'ascenseur étaient envahis par une foule de personnes rentrant du dehors, surprises par l'ouragan, portant sur leurs vêtements

Iles Borromées

légers les traces de larges gouttes d'eau qui appliquaient la batiste blanche sur la chair des bras, en taches roses. Le vent tordait les arbres du jardin, renversait les tables et les chaises de fer. Au milieu de ce vacarme, de ce tohu-bohu, de cet enfer, quelques Anglaises, installées contre les vities, en face d'un paysage de déluge, avec leur boîte à couleurs et leur verre d'eau, continuaient l'aquarelle aux tons tendres commencée avant la tempête.

Était-ce une hallucination causée par son inquiétude, par ses ennuis, par cette heure noire où tout lui apparaissait lugubre? ou encore par les imaginations du poète? Gabriel, fixant la longue-vue sur Cadenabbia, croyait trouver une ressemblance avec M. Belvidera dans l'homme d'un des canots qui continuait à tendre les avirons, à les enfoncer dans l'eau agitée, comme dans l'espoir d'y sentir s'accrocher quelqu'un. Son émotion lui brouillait la vue ; cette lunette aussi était médiocre. Il lui semblait bien que l'homme qu'il voyait avait des moustaches fortes et noires ..Gomment était vêtu aujourd'hui M. Belvidera? impossible de se remémorer aucune particularité de son costume.

Et il avait passé une heure à causer avec lui avant son départ ! ■

Il quitta précipitamment la lunette.

Il voulait savoir, savoir tout de suite, savoir par le plus court moyen ce qui se passait là-bas. Il fallait coûte que coûte qu'il se fît transporter à Cadenabbia.

Il ne prit que le temps d'aller chercher dans sa chambre un chapeau ; donna un autre coup d'oeil à la longue-vue, qui lui fit distinguer un attroupement sur le rivage de Cadenabbia. Ces gens étaient évidemment attirés par le drame qui venait de se jouer sous leurs yeux ; mais tout secours était inutile, car les barques demeurées autour du lieu du sinistre avaient la plus grande peine à se tenir. Il traversa le jardin en courant et héla un batelier. Aucun ne répondit. La rive était déserte et tous les canots tirés très haut sur la pente sablonneuse. De grosses lames, pareilles à celles de la mer, venaient cependant les lécher, et les plus fortes, en

les secouant, faisaient rendre un bruit sourd aux avirons déplacés par le choc.

— Ohé ! ohé !...

Personne ne se montrait. La pluie pourtant avait cessé, et le vent avait moins de rage.

Il s'apprêtait à détacher lui-même une barque et à se risquer seul, quand un batelier se précipita à son service. Il ne fit qu'un bond et fut dans la barque la plus rapprochée. Il empoigna lui-même la seconde paire d'avirons, afin de ne penser à rien pendant la traversée.

* — Mauvais temps ! fit le batelier.

— Oui, oui, dépêchons-nous !

L'homme dodelina de la tête.

Le vent avait de courts apaisements mais des brusques retours si vifs, que les deux rameurs ne cessaient d'être tenus en haleine. Le batelier laissait de temps à autre échapper un juron où le nom de la Madone revenait avec insistance, dans une confusion complète de l'imprécation et de la prière. Gabriel ne se rendit aucun compte de la façon dont ils firent cette courte et brutale traversée. Un chapeau de femme balloté à la surface de l'eau, qui frappa son attention alors qu'ils approchaient de Cadenabbia, lui rappela tout à coup ce qu'ils venaient faire là. Le souci de la lutte pour sa propre défense durant tout le trajet, lui avait fait négliger jusqu'au motif pour lequel il exposait sa vie.

Ce chapeau, en tout cas, n'était pas celui de Luisa. Cette seule constatation fit virer le sens de sa préoccupation, et il ne fut plus soutenu que par la perspective de l'immense plaisir qu'il aurait à apprendre que Luisa allait bien, et qu'elle était là, tranquille et belle, à regarder de loin la tempête.

— Monsieur, dit le batelier, c'est noir de monde.

Un grand nombre de personnes les entourèrent à leur arrivée. On avait suivi les péripéties de leur traversée.

Gabriel regarda autour de lui. Il n'avait qu'un but, apercevoir Luisa.

Elle se frayait un passage, avec son mari, au travers des groupes, pour parvenir jusqu'à lui.

îles Borromées

L'un et l'autre étaient anxieux depuis qu'ils avaient reconnu Dompierre à la lorgnette, dans la barque.

— Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? s'écria madame Belvidera ; est-ce qu'il est arrivé quelque chose là-bas ?

— Là-bas ? fit-il.

Il était complètement hébété par le bonheur de la voir vivante, d'entendre sa voix. Il souriait ; il aurait voulu lui sauter au cou, l'embrasser, lui dire seulement : « Toi ! toi ! C'est toi !... » Il ne comprenait même pas pourquoi elle avait pu s'inquiéter de ce qui se passait « là-bas », c'est-à-dire de ce qui aurait pu arriver à !a petite Luisa.

— Là-bas ? répétait-il, mais rien du tout, il n'y a rien !...

— Vraiment ! vraiment ! mais il dit vrai ; il a l'air heureux comme s'il arrivait de la promenade... Mais alors, qu'est-ce que vous venez faire ici par un temps pareil ?

— Ce que je viens faire ?... Mais je ne sais pas... je ne sais pas !...

— Ne plaisantez pas tout haut, dit M. Belvidera, car tous ces gens seraient furieux ; vous leur avez donné des émotions désagréables depuis une demi-heure ; ils vous ont cru perdu ; s'ils savaient que vous n'aviez pas de motifs sérieux pour vous exposer et un homme avec vous, vous comprenez qu'ils seraient en droit de vous faire un froid accueil.

— Ah ! dit Gabriel, au diable ! mais je suis bien heureux de vous trouver là !

Il respirait avec enthousiasme ; il éprouvait une espèce d'ivresse après l'heure mauvaise qu'il venait de vivre.

II leur prenait les mains à tous les deux. Il se tenait à quatre pour ne pas faire une imprudence, ne pas dire franchement toute sa joie, ne pas dire pourquoi il était venu !

— Vous avez besoin de prendre quelque chose, dirent-ils.

Ils l'entraînèrent à l'intérieur. Une fois seuls, M. Belvidera lui mit la main sur l'épaule :

— Voyons ! dit-il, sérieusement, où avez- vous la tête ?... Est-ce un,e gageure ?

C'était lui souffler le mot. Il ne Peût

pas trouvé. Puisqu'il fallait donner une raison à son escapade, autant valait celle-là qu'une autre.

— Une gageure ! vous l'avez dit.

C'est absurde, c'est fou ; c'est peut-être criminel, tant que vous voudrez ! Une gageure !

Monsieur et madame Belvidera joignirent les mains :

— Enfant ! enfant que vous êtes ï

La vie reprit avec l'apaisement de la nature. Le chapeau de paille fleuri avait

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