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LE CHAPEAU DE PAILLE

ELEUEI AVAIT ÉTÉ EMPORTÉ AU I.OLN.

été emporté au loin, et dès avant la fin de la journée, les jardiniers avaient balayé les feuilles arrachées, les branches brisées, et jusqu'aux dernières traces de l'ouragan.

Dompierre, après le dîner, accompagna monsieur et madame Belvidera sur la terrasse. Ils étaient assis sur un même banc, sous les platanes magnifiques qui penchent jusque dans l'eau leurs basses branches. L'orage *avait rafraîchi la température ; on respirait un air léger inv

prégné de l'odeur humide des feuillages. Dans le silence, on entendait à longs intervalles le choc des dernières gouttelettes d'eau dégringolant et se grossissant de feuille en feuille, jusqu'à former la goutte énorme qui tombe à terre en claquant, ou, surprenant une nuque dégagée, arrache -aux jeunes femmes un cri.

Le lac encore agité amenait presque à leurs pieds ses petites lames clapotantes. Mille Lumières étincelaient sur le rivage de Bellagio ; de grands nuages déchirés couraient sous la lune. Tous trois regardaient fixement devant eux, au travers des feuilles éclaircies, cette belle nuit troublée qui annonçait la fin de la saison.

Dompierre, tout contre Luisa, respirait dans le vent son odeur, son souffle, et quand il tournait la tête pour regarder la tache claire que son teint pâle dessinait dans l'ombre, reconnaître seulement sa bouche lui faisait frissonner tout le corps.

Jamais, d'ailleurs, il n'avait senti une si grande tristesse.

Elle poussa la porte et entra avec son visage ordinaire. On eût dit qu'elle était sa maîtresse docile de chaque soir. Elle sourit et vint à lui en tendant les lèvres. Il lui avait saisi les deux mains et la maintenait ainsi à une courte distance, voulant s'imposer à toute force de ne pas recevoir son baiser.

— Bête !... dit-elle.

— Luisa ! Luisa !

— Bête ! répéta-t-elle, tenant toujours sa bouche tendue.

« La battre ! » se disait-il.

Elle était à peine vêtue ; elle avait passé sur ses dessous un manteau de laine, avant de se coucher. Elle avait dû dire à son mari : « Je vais embrasser la petite Luisa ». Et elle était venue là; son manteau quittait son épaule et elle tendait les bras à son amant dans l'attitude d'une amoureuse. Cependant une heure auparavant elle l'avait brisé par œ sa contenance si lointaine, û étrangère!

— Non! non! dit-il, en l'écartant, je

ne peux pas vous embrasser !;...

— Ah ! fit- elle. Je m'en vais.

— Ne t'en va pas !

Malgré l'absurdité de toute explication, il éprouvait une sorte de nécessité de lui dire : « Tu ne m'aimes plus ! » Il ne pouvait pas lui dire autre chose ; il ne pouvait pas non plus ne pas le lui dire. C'était la grande affaire; c'était tout ce qu'il y avait entre eux. C'était peut-être ce qu'elle venait cueillir sur ses lèvres, ce qu'elle cherchait à provoquer par ses moyens détournés de femme. Il fallait que ces mots-là fussent prononcés pour en finir.

— Mais parle donc ! dit- elle.

— Je ne peux pas !

— Alors dis quelque chose, dis n'importe quoi ! cela soulage !"...

Elle dit cela avec une si sublime candeur, une sincérité si éclatante que Gabriel l'embrassa et lui soutint la tête sur son épaule. Elle n'était pas étonnée de ce qu'elle avait dit; elle ne comprenait pas que ces quelques mots eussent pu toucher le pauvre garçon. Elle ne savait pas qu'elle venait de lui dire plus que n'eût fait une longue confession péniblement arrachée par lambeaux.

« Dis n'importe quoi, cela soulage ! » C'est-à-dire : quand tu as un cas de conscience qui t'étouffe ; quand tu ne sais plus où donner de la tête, ne cherche pas midi à quatorze heures. Ce qui est audessus de nos forces ne redescend pas se mettre à notre portée, n'est-ce pas ? Eh bien ! perds donc la tête, va ! étourdis-toi, fais n'importe quoi, tout ce que tu feras te sera favorable. Nous autres femmes, nous ne savons pas, la plupart du temps, ce que nous faisons... »

Et lui qui allait la secouer, la rudoyer et lui corner à tue-tête la fameuse question de l'homme trahi : « Pourquoi mens-tu ? »

— Mais embrasse-moi donc !

Voilà. Telle était sa conclusion. Tout devait aboutir à ce résultat. Il fallait qu'il fût heureux de l'avoir là, entre ses bras, il fallait profiter du moment, ne pas être troublé par l'état d'esprit qui avait pu

Âù le sien l'heure précédente ou qui comploté uniquement pour ne pas demeurer

serait tantôt le sien. en place, - puisqu'elle avait voulu que

Pourtant, i» savait qu'elle souffrait ; Dompierre en fît partie, ce qui la laissait

c'était trop visible à l'affolement auquel elle se livrait depuis l'arrivée de son mari; à ce mouvement sans répit qu'elle dirigeait elle-même, bien qu'elle en attribuât l'initiative à M. Belvidera ; à ce voyage

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