MAIS, EMBUA S SE- MOI DONC
toujours entre son mari et son amant. — Elle souffrait parce qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer son mari, et parce qu'elle croyait en même temps aimer son amant.
Celui-ci était certain qu'elle était tout*
à son mari quand il la possédait ; et il était évident qu'elle se montait la tête pour se croire toute à son amant chaque fois qu'elle était dans ses bras. Mais la malheureuse devait souffrir des transitions atroces entre ses sentiments contradictoires. De là ses tentatives de fuite avec son mari seul; de là son peu de honte à revenir parfois se livrer à son amant.
Il fallait à tout prix qu'une solution intervînt.
Us étaient appuyés contre le lit. Elle avait perdu son manteau et il soutenait d'un bras sa taille. Ses doigts agités se brûlaient au contact du linge sur la chair brûlante. C'était la première fois qu'il ne se précipitait pas comme un fauve sur ce corps qui contenait pour lui toute la volupté. Il écartait le plus doucement possible ses caresses. Elle commençait à se moquer de lui. Il ne l'avait jamais autant aimée.
— Vous rappelez-vous, Luisa, une matinée d' Isola Bella?... C'était un de nos premiers jours. Vous aviez monté un peu vite les marches des terrasses et, tout en haut, vous êtes restée une longue minute pensive en face du paysage magnifique. Je vous regardais respirer, sous votre ombrelle; vos lèvres étaient entr'ouvertes, on apercevait un peu vos dents, et votre poitrine se soulevait...
Il vit son regard se retirer de lui tout à coup et s'enfoncer dans le monde des images. Elle lui dit :
--Ne me rappelez pas cela!
— Ce fut à ce moment-là que j'eus le premier sentiment de crainte pour l'avenir de notre amour. Il ne m'était pas venu jusque-là à l'esprit qu'un homme avait dû tenir et tenait encore une grande place dans votre vie... Vous fîtes la remarque, obligeante pour moi, que, jusqu'alors, vous n'aviez jamais pu contempler un paysage sans être interrompue par quelqu'un. .
Elle comprit qu'il voulait la faire parler de son mari ; elle para cette attaque :
— Voulez-vous que je vous dise à quoi je pensais quand je vous ai dit cela sur la terrasse ?... Oh ! je revois tout comme si i'y étais encore. Vous étiez à côté de
moi, accoudé à la balustrade, et vous ne me regardiez pas tant que vous le dites ; vous me regardiez de temps en temps par petits coups, mais ce que vous regardiez c'était le paysage, et si vous me regardiez, c'était parce que vous vouliez voir si je l'admirais... Oh ! je vous connais ! si je ne m'étais pas pâmée devant ce que vous trouviez magnifique, vous m'auriez prise pour une sotte... Alors je vous ai modulé cette pnrase, savez-vous pourquoi ? parce que je savais que cela ferait bien!...
— Luisa ! Une nuit que nous étions montés sur la petite esplanade de notre olivier, dans le jardin de l'Hôtel des Iles- Borromées, j'ai senti que je vous perdais ; vous vous en alliez de moi ; je vous ai fait horreur un moment ; qu'aviez-vous ?
Elle se passa la main sur le front.
Il ne désirait plus quê de nouvelles blessures à son amour-propre et à son amour. Il voulait qu'elle le torturât en lui parlant de son mari.
— Vous tenez à le savoir ? dit-elle.
— Oui !
— C'est absurde. Tant pis pour vous !... Il y avait dans le jardin d'une de. mes tantes, sur le Pausilippe, un vieux chên9 vert dans lequel on montait à peu près de la même façon, et où l'on avait la plus belle vue de Naples. Le soir de mes fiançailles avec monsieur Belvidera, on nous laissa nous promener tous les deux, et nous montâmes par enfantillage dans l'escalier ménagé au cœur de l'arbre. Ce fut là qu'il me donna son premier baiser, et à ce moment, il me sembla que le monde entier était changé pour moi. Quand je relevai les yeux, je ne reconnus rien de ce que j'apercevais, ni la mer, ni le Vésuve, ni la longue ville étalée à nos pieds, sauf lui qui me soutenait la taille et me regardait. Il effaçait tout ; je ne voyais plus que lui...
— Mais pourquoi, si souvent, m'avezvous entraîné vous-même dans Polivier ?
— Est-ce que je sais ?
— Luisa, vous me trahissiez au milieu de vos meilleures caresses !...
— Qui dites- vous que je trahissais ?
Il n'osa répéter que c'était lui qui
se plaignait d'être trahi.
La pendule sonna. Gabriel dit :
— Il vous attend !
— Oui.
— Luisa ! et vous allez passer comme cela toute chaude, dans son lit !
— Toute chaude ! fit-elle, ce n'est pas T entretien que nous avons, je suppose, qui me vaudra cette qualité.
Et elle se laissa tomber tout d'une pièce, sur le dos, en travers du lit, ses beaux bras relevés et noués sous la nuque. Il détournait la tête pour ne pas voir la chair de ces bras, ni cette gorge, ni ce ventre, ni ces belles jambes adorées ; mais le parfum de tout ce corps montait, l'environnait, l'étourdissait.
Il ne pensait plus; sa volonté était tombée; l'enivrement devint tel que les jarrets lui tremblaient.
Il avait préparé une phrase courte et nette à dire, à cette femme, les yeux dans les yeux, tout à coup, sans avoir revu ni son bras ni son sein. Après quoi, tout serait fini.
Quand il attéignit son visage, il dit tout autre chose que ce qu'il avait décidé ; il répétait stupidement :
— Il vous attend !... il vous attend !...
— Il m'attend ! dit-elle. Mais, vous ne pensez donc qu'à lui ?... En effet, ajoutat-elle, vous êtes tellement son ami !
— Oh ! dit Gabriel, suffoqué par la surprise et la colère.
Il ne pouvait plus entendre de mot plus cruel et plus irréparable ; et il en cherchait en vain un plus atroce à dire, lui, et qui pût incendier jusqu'au souvenir de leur passion.
Elle eut une sorte de rire sourd, et lui happa les lèvres, en étouffant le mot qu'il allait dire, dans un baiser où il sombra tout entier...
A l'heure où la Reine- Marguerite avait apporté aux îles Borromées Dante-Léonard-William Lee, son ami Gabriel Dompierre et la mystérieuse « Sirène », le même bateau ramenait aujourd'hui à
Stresa le groupe de personnes que sept ou huit semaines de villégiature avaient formé autour de ces trois premiers passagers.
On était à la fin d'octobre ; l'automne autour des lacs italiens étale à cette époque sa luxuriante magnificence; mais les journées déjà courtes devaient priver les voyageurs de la vue des jardins qui descendent en terrasses au flanc des collines, pareils à de gigantesques escaliers que les vignes-vierges et les pampres teintent d'or, de rouille et de sang. Dès Luino, le point de départ, presque à l'extrémité septentrionale du lac, le vapeur avait allumé ses feux et filait en pleine nuit.
Ce fut une surprise lorsque, aux approches de Laveno, on entendit une voix de femme s'élever, de l'avant du bateau.
Gomme un oiseau heureux de revoir l'arbre où son nid s'abrite, Carlotta chantait, parce qu'elle se retrouvait sur l'eau et dans l'endroit où chaque soir elle avait coutume de conduire sa barque et ses fleurs.
Elle chanta comme à l'ordinaire, la même chanson étrange, éclatante et douloureuse, aux paroles de mort et d'amour, et dont l'accent était tantôt celui de l'innocence, et tantôt celui d'une impudeur effrénée.
Ce chant, si beau par lui-même, était tellement inattendu, et produisait, dans la nuit, et par cette fuite du bateau au milieu du lac sombre, un effet si puissant, qu'il n'y eut personne qui ne se tût pour écouter. Beaucoup s'avançaient afin de discerner la figure de celle qui chantait.
Gabriel et Luisa se regardèrent. Il semblait que ce n'était que d'aujourd'hui qu'ils comprenaient la force secrète de ce rythme et de cette mélodie, qui était la première chose qui les eût émus le soir même de leur arrivée, lors de la rencontre avec la barque fleurie. Ils l'écoutaient ce soir avec colère, avec terreur, et avec un triste plaisir. Ce n'était plus pour eux la voix d'une fille quelconque, ni telle chanson plus ou moins harmonieuse et touchante, mais c'était l'expression
sensible, de toutes les choses de ce pays et de ce ciel, coalisées en vue d'une fascination des créatures, dont le but secret nous échappe. Est-ce que cette Carlotta, toute beauté et tout inconscience, n'était j as l'imago merveilleuse du mystérieux
belle enfant des îles qui ne croyait répandre pour un peu d'or que des fleurs et d'innocentes paroles ! Les bravos gagnaient, s'élargissaient ; on accourait de toutes parts, et lorsque le bateau vira on frôlant les jardins des villas emplies
génie qui gouvernait J ici ?
Quand le bateau stoppa à Laveno, Carlotta ne s'était pas interrompue. Les gens du port, accoutumés à cette musique, cherchaient sa barque et sa cargaison.
Comme on ne l'avait pas entendue depuis plusieurs îours, on se pressait aux abords de l'embarcadère, et beaucoup applaudissaient à cet heureux retour de la marchande de fleurs.
Combien de femmes, combien d'amants, combien de ces rêveurs solitaires que l'on voit promener sur ces rives leur spleen ou leur chagrin, avaient manqué ces jours derniers de cette jolie chanson du soir ! Combien d'âmes animait et charmait, sans qu'elle s'en doutât, la