‹ Le parfum des îles BorroméesChapitre 38 sur 53 · AYANT TIRÉ UNE CHAISE SUR LE BALCON · texte numérisé non relu

AYANT TIRÉ UNE CHAISE SUR LE BALCON

l'un à l'autre, on pouvait causer facilement.

— Vous travaillez ?

— Oui, dit Lee, je mets la dernière main à un ouvrage où j'espère avoir enfin montré un homme !

— Un homme ?

— Oh ! je ne parle pas de l'homme tel que le conçoivent vos romanciers et généralement toute votre littérature.

Pour vous autres, vous avez créé ane figure d'homme, lorsque vous êtes assuré

Iles Borromèes

que quelques poignées de crétins, de filous ■ou de pieds-plats de vos contemporains s'y reconnaîtront comme en un miroir.

J'ai conçu, moi, un homme, grâce à l'insxinct du beau que Dieu mit en moi et que toute ma vie fut employée à éclairer, à développer, à magnifier, enfin. Si je ne mets pas au jour, par le moyen de l'art, une figure différente de celle que j'eusse pu produire plus simplement en m' accouplant avec une maritorne, je ne vois pas la raison de me priver du farniente ou des plaisirs d'un viveur. J'espère donc vous faire voir un être qui se hausse au-dessus de la conception de l'humanité que vous vous faites communément.

— Ah!

— Vous glorifiez sans lassitude l'amant! Mais l'exaltation perpétuelle de l'amant -est une honte "pour une littérature. Je sais bien que jamais vous n'obtiendrez ■que l'humanité se défasse d'une forte et secrète complaisance envers toutes les •choses de l'amour. Elle sera donc également indulgente aux acteurs de l'amour quels qu'ils soient. Il n'en est pas moins vrai que l'artiste, le poète, dont la mission est de donner des exemples de beauté, •devra s'abstenir de nous exhiber le spectacle de la passion amoureuse, c'està-dire le cas où l'homme se ravale à plaisir au niveau de la bête, dévient inintelligent, obtus, fermé à l'univers entier, prêt à toutes les bassesses, à toutes les trahisons, aux crimes les plus dégradants, dans le seul but de se vautrer sur une créature, de se perdre, de s'anéantir, soi, sa personnalité, son avenir, dans un être dont la séduction se fane dans le temps même qu'elle vous fait pâmer !... Ne m'objectez pas que j'exagère, que ce n'est pas cela ; qu'il y a un amour plein de charme, de grâce et de poésie : Roméo, Juliette, les balcons, les romances, la musique, les fleurs... C'est le piège de la nature ! qui ne sait de quoi il retourne ? Partout où l'amour atteint la passion, il y a démence, rage, cruauté, lâcheté, mensonge, infamie et meurtre. Tout amour, qui cesse d'être une bleuette, aboutit à l'épanouissement de nos plus

bas instincts!... Certes, mon héros sera celui qui, se détournant de votre idole d'Éros adorée par les siècles, aura le front de lui cracher à la face et de lui vomir son dégoût !...

— Je vois, dit Dompierre, que votre sujet vous possède... autant que le pourrait faire le sentiment de l'amour, et il vous rend. cruel comme un amoureux !...

— En effet, je suis amoureux de mon sujet !

— L'amour entre chez nous comme un voleur, et l'on est déjà à genoux avant d'avoir eu le temps de crier : au voleur !

La rage du poète contre la passion de l'amour semblait croître depuis le voyage de Bellagio, et elle s'exerçait à tout propos avec une telle violence, que Gabriel se demandait si cette haine philosophique ne provenait pas d'une sorte de dépit ou d'un combat acharné contre l'ennemi luimême qui menacerait d'enlever la place.

Gabriel quitta l' Anglais et poussa avec précaution la petite porte extérieure du bâtiment des dépendances, dont il gar dait toujours une clef en prévision de ses sorties nocturnes ; et il se trouva dan? le jardin.

Le jet d'eau, comme au temps de nuits plus heureuses, égrenait toujours ses fines perles dans le bassin, et c'était le seul bruit. Les chênes-verts tachaient l'ombre de leur masse opaque; et le malheureux amant distingua les pointes aiguës et noires du «bouquet de cyprès où il avait tant de fois tendu les bras à sa maîtresse.

Le parfum de la nuit était aussi le même. Toutes les choses qu'il apercevait avivaient l'affreuse plaie de son cœur.

La fenêtre de Lee était la seule qui fût éclairée, et il regarda d'en bas le poète, allant et venant dans sa chambre, se passant la main dans les cheveux, rejetant brusquement la tête en arrière, enfin en proie à la grande surexcitation de l'œuvre orgueilleuse dans laquelle il espérait noyer la sourde poussée de ses appétits naturels. On le voyait venir parfois jusqu'au balcon, et là, en face de la splendide nature endormie, il semblait prendre un singulier plaisir à la défier et à arracher,

Le Parium des lies Borromées

dans une lutte monstrueusement inégale, sa cervelle et sa chair à l'universel enchantement.

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