‹ Le parfum des îles BorroméesChapitre 39 sur 53 · IL AVAIT CRU ENTENDRE · texte numérisé non relu

IL AVAIT CRU ENTENDRE

— Grand bien lui fasse, soupirait à part lui Gabriel, et tant mieux s'il y échappe !...

Il alla machinalement s'asseoir sur le

petit banc de bois, au pied des cyprès, d'où il avait coutume d'épier l'arrivée de Luisa, de discerner sa silhouette • claire dans l'obscurité, et de bondir à son approche.

11 y sentit l'irrémédiable fin de cette vie de rêve.

Le silence accentué par le menu bruit des gouttelettes d'eau tombant i dans la vasque, ce silence qu'il avait tant aimé parce I qu'il savait quel pas chéri Fallait rompre en faisant crépiter le gravier des allées ou les feuilles de l'automne, lui donna cette fois-ci l'impression d'un désert mortel, d'un abandon général des êtres et des choses. Il eut presque peur et regarda à droite et à gauche, d'un mouvement d'enfance qu'il se rappelait avoir exécuté étant petit, quand on le faisait monter, le soir, dans l'escalier obscur.

Tout aussi puérile était la réflexion qui le ranima :

« Si elle venait ! se disaitil, s'il lui prenait l'idée de redescendre ici; même pas pour moi, puisque nousne nous y sommes paa donné rendez-vous, mais, par l'entraînement de l'habitude ou par cette complaisance que l'on a parfois pour des souvenirs qui veulent revivre ! Si elle venait !... »

Hélas ! s: elle venait, ce serait encore entre eux une de ces scènes intolérables où ils se traitaient en ennemis acharnés. Ils n'avaient plus de caresses ; ils se faisaient mal, se battaient, s'écorchaient.

Et c'était cela qu'il attendait, en se piquant la figure et les mains contre les aiguilles des sapins !

Il se souvenait de la voix de Luisa!

De tous les souvenirs de l'amour, le plus atroce est celui du son de la voix,

« Mio! mon Mio! » Ses oreilles s'emplissaient de ce chant incomparable : « Mio! mon Mio! » Puis il se releva précipitamment ; il avait cru entendre ; il fit un pas dans l'allée. Personne ! Le désert, plus vide, plus immense que jamais. Le bruit du jet d'eau l'impatientait ; il eût voulu trouver la clef pour arrêter ca murmure infatigable, lié dans sa mémoire à une autre musique, et qui contribuait à la lui rendre obsédante.

II continua de marcher dans le jardin, Là-bas, tout au fond, était le petit kiosque meublé, que la nuit lui cachait. Mais, plus près, il apercevait les branches plusieurs fois tordues sur elles-mêmes du vieil olivier dans lequel on montait jusqu'à une petite plate-forme, pour découvrir le lac. « C'est là, pensait Gabriel, qu'une nuit elle oublia que c'était dans mes bras qu'elle était, et qu'elle fut presque épouvantée quand je lui parlai tout à coup ! Elle revoyait la figure de son mari dans un jardin du Pausiiippe !... »

Jusque-là, il n'avait iamais souffert par l'amour, ou, du moins, dans la douleur sentimentale de la vingtième année, il n'avait souffert qua pour bénir la chère cause de son mal, et l'amour qui le faisait pleurer demeurait quand même pour lui un joli dieu, au visage aimable et plus beau que toutes les choses de la terre. Eh ! parbleu ! c'était ainsi que le voyait en ce moment- ci Ghislaine, cette petite fille qui s'était mise à s'éprendre de lui. Ah ! il eût eu beau jeu, celui qui se fût avisé d'aller médire de l'amour vis-à-vis de cette enfant qui en souffrait pourtant ! Gabriel ne la plaignait pas. Que n'eût-il pas donné pour être affecté de la même façon qu'elle, pour être fier de son sentiment, pour se sentir ennobli de sa propre douleur !

Gabriel monta par le petit escalier tournant, jusqu'au cœur du vieil arbre où il avait tenu dans ses bras le corps de Luisa. « Elle était là, pensait-il, je sentais sur mes genoux son poids bien-aimé ; le parfum de sa gorge et de ses cheveux m'environnait ; un de ses bras, — son bras, mon Dieu ! puis-je revoir cette image

sans mourir ! — était sorti complète ment du peignoir, et l'obscurité m' empêchant de le voir, je le parcourais lentement des lèvres, depuis la grâce vivante du poignet jusqu'au délire mortel que contient la rondeur de P épaule. Je lui dis : « Luisa,. il n'est pas possible que je survive au délice que vous me donnez ! »

La nuit s'avançait ; le lac et les montagnes commençaient à blanchir. 11 pensa : « Ce serait le moment de nous en aller, si elle était là ! » Et il se leva et partit, comme s'il la suivait.

Il prenait des précautions pour ne pas faire de bruit en marchant sur le sable. Il se souvint d'un cri qu'elle avait poussé, un matin qu'ils rentraient côte à côte, en appuyant le pied sur un limaçon dont la coque avait craqué. Quelques oiseaux lui avaient répondu et les massifs s'étaient éveillés autour d'eux. /

Gabriel remarqua que Dante-Léonard William était encore à son balcon. Il avait éteint sa lampe. Il était debout et regardait au loin. Sans doute voyait-il l'aube répandre à flots son lait matinal sur les collines et sur les eaux!... Peutêtre acceptait-il enfin la dangereuse invitation que ce dernier matin d'octobre répétait, une fois suprême !...

Madame de Chandoyseau et monsieur Belvidera, qui n'avaient vu ni l'un ni l'autre Y Isola Madré, ayant exprimé chacun séparément leur intention d'y faire une excursion, on apprit pendant le déjeuner que des barques avaient été retenues de part et d'autre pour l'après-midi.

Dans ces circonstances, il se trouve toujours un M. de Chandoyseau pour s'écrier :

— Quel heureux hasard ! nous ferons route ensemble.

Dompierre avait voulu se soustraire à cette promenade ; mais on savait que lui

Iles Borromées

seul pouvait avoir de ses amis les jardiniers Fautorisation de rester dans l'île après le coucher du soleil, et c'eût été bien peu aimable à lui de refuser son précieux concours. On emportait une collation et des rafraîchissements. C'était une très jolie partie de plaisir. Qu'est-ce qu'il y a de plus agréable qu'un pique-nique entre amis?

C'était une de ces journées radieuses où l'automne semble semer ses trésors à profusion, jeter la chaleur et la lumière à pleines mains, comme s'il vous disait : « Allez, allez ! c'est la fin, je donne tout ; nous n'avons plus d'économies à faire; nous mourons demain ! »

Gabriel courbait les épaules sous la pesanteur des arbres où il avait passé à l'époque heureuse de son amour, au bras de Luisa. Le palais couleur d'abricot, les balustrades fleuries, les lianes encombrantes des allées, le parfum des plantes exotiques, et la présence encore de celle qui lui avait divinisé tout cela, mais aujourd'hui suspendue au bras d'un autre, lui versaient un enivrement qui s'accentuait pas à pas. Il fouettait de sa canne la tige des plantes, et il se redressait parfois, tout en marchant, comme s'il eût senti que sa taille ou ses membres fléchissaient.

Madame de Chandoyseau s'exclama en passant devant la fenêtre de la chambre des fleurs. Il y en avait une quantité en pots, et quelques-unes, déjà cueillies et humectées d'eau fraîche, étaient disposées fiur les paniers et faisaient avec le mobilier rustique le plus gracieux effet.

Madame Belvidera et Dompierre étaient demeurés en arrière.

— Venez donc ! venez donc ! leur diton ; il faut absolument voir cela, c'est délicieux !

— Ah ! dirent-ils.

Et ils s'avancèrent jusqu'à l'appui de la fenêtre, pendant qu'on se retirait pour leur faire place.

Ils durent se pencher, explorer la pièce du regard.

Gabriel murmura :

— Je veux vous avoir là, une dernière fois, quand la nuit tombera, là l

Elle ne lui répondit pas et s'écria comme tout le monde :

— C'est délicieux ! c'est délicieux !

On goûta sur l'herbe, à l'endroit précr

sèment où les deux amants avaient été le plus touchés par la beauté du paysage. C'était au milieu de camphriers, d'arbres à thé, de houx frisés et de chênes-verts. Un vieux cèdre étalait au-dessus d'eux, comme l'implacable main de la destinée, sa branche plate, gigantesque. On voyait Pallanza toute blanche, au travers d'une fenêtre de feuillage. A cinq heures, la grille de la grande entrée fut fermée et le bruit de fer en retentit.

— A présent, nous sommes absolument tout seuls dans l'île ?...

— Tout seuls, avec les jardiniers.

On battit des mains, ce fut un bonheur

pour tous de profiter d'un avantage exceptionnel.

Au moment du coucher des oiseaux, l'air fut déchiré par un grand vacarme, et l'on vit passer les paons qui rentraient.

Puis vint la promenade à la nuit tombante que hâte l'ombre des arbres séculaires. Dans le demi-jour, on marchait sur la couche profonde des feuilles sèches. Elles étaient en si grande abondance dans certaines allées que les pieds s'enfonçaient très avant et sentaient les arrière-couches déjà fermentées. Une odeur de fermentation s'en dégageait. A la moindre brise venue du lac, les feuilles tombaient en neige d'or voletante qui s'attachait aux chapeaux des femmes, ou se plaquait sur les poitrines et les visages, en furtifs et inquiétants baisers de lèvres froides. Mais, çà et là, une grande trouée s'ouvrait sur le couchant coloré encore, et la braise des feuillages ranimée par les restes de l'incendie céleste, réchauffait soudain, faisait rire quelqu'un sans qu'il sût pourquoi.

On joua à cache-cache. On se perdit.

Gabriel se trouva vis-à-vis de Luisa au hasard du jeu. C'était dans la proximité du palais. Il empoigna la jeune femme par la main sans lui rien dire et l'entraîna. Ils parcoururent toute une allée sans prononcer une parole. L'ombre était

déjà partout assez épaisse. Il souleva le souffles très émus, et au loin, dans le lierre, poussa la porte de la chambre des parc les longs cris du jeu. Gabriel ver-

— Ah ! je t'ai ! dit-il, en la baisant comme une bête vorace.

Elle était hébétée, folle, absente. Elle ne songea qu'à dire :

— Prends garde ! je suis pleine de feuilles.

Mais il mordait, avec le corsage, les feuilles rouillées au goût corrompu de chose morte.

Ils roulèrent parmi les fleurs dont ils entendaient se rompre les tiges sous leur poids.

— Oh! oh! disait Luisa. c'est fini ! c'est fini !

Il est temps de s'arracher à tout cela.

On entendit à nouveau les cris et les appels lointains des joueurs.

— On nous croit peidus, dit Gabriel.

— Perdus, en effet! répétaitelle.

— Ah ! donne !

donne ! criait-il, en lui écrasant la gorge de ses baisers.

Et tout le corps de la malheureuse se cabrait.

— Tu vois, tu vois ! criait-il, il y a tout de même un Dieu qui nous protège, puisque je t'ai encore ce soir, puisque je t'ai là, dans cette chambre qui nous attend depuis des semaines, dans cette chambre que j'avais fait aménager pour nous, où je m'étais juré de t 'avoir... Tu vois, nous y sommes chez nous ! Ah ! je t'aurai encore, je t'aurai encore ici !...

— Non, je me sauverai !

■ — Mais si ! vois donc comme c'est fait exprès : on dirait que tout le monde s'est

entendu pour nous laisser ici... Lee n'est pas là aujourd'hui, et jusqu'à la Garlotta qui devrait venir chercher ses fleurs à cette heure-ci et qui ne vient pas !...

— Mais elle viendra : elle va venir.

Allons-nous-en !

Reste encore

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