ELLE ACCEPTA CELUI DE GABRIEL, ET ILS DESCENDIRENT VERS LE LAC
Iles Borromées
Un matin, étant descendu dans les jardins, Gabriel vit s'éloigner vers Isola Bella une barque portant les couleurs françaises et il y reconnut, sous le toit de coutil blanc qui l'abritait du soleil, madame Belvidera. Il héla aussitôt un batelier connu de lui et fît hisser à l'arrière de l'embarcation les couleurs italiennes.
Enfantillage amoureux !
A son arrivée au petit port d' Isola Bella, il rencontra la jeune femme attardée aux environs du débarcadère et l'alla saluer.
— J'ai bien envie, dit-elle, de visiter Isola Bella ; mais les touristes et les guides, quelle engeance !...
— Qui vous a dit, fit le jeune homme, en souriant, que j'avais eu la précaution de faire demander au comte Borromée la permission de me promener dans ses domaines à loisir?... et de plus que j'avais précisément ce matin la carte du comte dans mon portefeuille?
— Oh !... ne plaisantez pas !
— Tenez, fit-il en lui tendant la carte. Prenez ce talisman, il vous suffira de le présenter au chef -jardinier qui vous laissera aller en paix... Et je ferai comme lui, madame, ajouta-t-il en s'inclinant, puisque telle est votre répugnance pour les cicérones.
— Non, dit-elle, il paraît qu'il y a beaucoup d'escaliers et de pentes : vous m'offrirez le bras ! , 9
Et elle lança son beau rire clair. L'éclat en fit retourner la tête à plusieurs hommes du port qui demeurèrent les yeux fixés sur elle.
Gabriel ne pouvait quitter de vue son visage.
— Oh ! disait-elle, il ne faut pas me regarder comme cela !...
Et il était affolé par sa lèvre entr'ouverte sur la rangée des dents pures. Il se demandait : « Gomment ferai- je pour ne pas lui tomber sur la bouche ?... »
Et il prononçait à demi-voix, à part lui : « Je t'aime ! je t'aime ! »
— Quel pays ! quel temps ! quelle beauté ! dit -elle enfin en lui arrachant son regard qu'elle promena tout autour d'elle, sur le port garni de petites barques aux couleurs vives, sur le lac lumineux, sur les montagnes lointaines dont les cimes bleues se perdaient dans l'azur.
— Je suis folle !
— Et moi !
— Dieu est trop bon, la terre est trop belle...
— Chut !
— Taisons-nous, vous avez raison.
Ils prirent le chemin du palais par où l'on gagne les jardins.
Il s'effaçait pour que la jeune femmo passât sous les portes chargées outre mesure de vignes- vierges, de lierres entrelacés «et d'une puissante chevelure de lianes aux floraisons inconnues. Parfois il devait lui tendre la main en la précédant, pour écarter les végétations encombrantes. Il lui arrivait aussi de la laisser faire quelques pas en avant, parce que ce qu'il avait voulu lui dire au moment où elle passait contre lui, il ne l'osait pas dire. Au reste, qu'a-t-on à dire dès que l'on aime? Mais la beauté, l'ampleur et la souplesse de sa taille l'accablaient de désir. Elle était grande et développée, mais assez mince encore de ceinture et d'attaches ; ses gestes avaient de la lenteur et de l'aisance ; son visage était calme et heureux ; il semblait que ses yeux eussent la faculté d'adoucir les gens et les choses ; elle répandait un bonheur autour d'elle. .
Infatigable, elle escaladait terrasses et terrasses superposées ; et son ombrelle, qu'on voyait monter si légère, était-ce l'air matinal ou une main humaine qui la soulevait?...
On s'arrêtait tout à coup.
— Dieu que ça sent bon ! Monsieur Dompierre, dites-moi ce qui sent si bon !...
Ils passaient sous des magnolias en fleurs, et des massifs de roses les entouraient ; mais, pour lui, il marchait dan* son sillage et croyait ne respirer qu'elle.
— Qu'est-ce que ça sent ? répétait-il.
— Dites ! dites ! fit- elle en lui cognant
gentiment l'épaule, du bout de son ombrelle qu'elle avait fermée pour passer sous les branches basses.
Elle le vit pâlir. Et tout à coup, elle se pencha vers lui, et lui tendit ses lèvres, toute sa bouche.
Après seulement, elle songea à regarder si personne ne les voyait, et rougit.
Ils montaient en silence les marches de marbre de la dernière terrasse. Elle ramassa une feuille gigantesque de quelque plante tropicale, et s'en servit avec grâce comme d'un éventail. Elle s'arrêta, un peu essoufflée, à la fin :
— Pas une âme dans les jardins, ce matin ; nous sommes seuls, nous sommes bien !...
Il se rapprocha d'elle ; ils n'en finissaient pas de gravir ces escaliers.
Arrivés sur la grande plate-forme aux dalles de marbre qui domine l'île entière et est comme le faîte d'un colossal reposoir, ils s'accoudèrent à une balustrade regardant le lac. Le soleil ardent l'immobilisait tout entier, et les villages avaient l'air d'être couchés, sur les rives, comme des bêtes bienheureuses. En face d'eux, Stresa perdu dans la brume de chaleur, mais dont on distinguait le drapeau du débarcadère, souvenir de leur arrivée et de l'angoisse qu'avait causée au jeune homme celle qu'il appelait la « Sirène ». Puis venaient, le long de la route, la série des jardins : les jardins de la duchesse de Gênes, et ceux de l'hôtel, témoins de leurs aveux.Vers lagauche, l'Isola Madré, la mère du groupe des Borromées, gorgée de végétation, paraissait dormir, repue, derrière son grand palais rose peuplé de jardiniers. Quelques voiles blanches filaient au loin.
Après une minute de songerie muette en face d'une des plus belles vues du monde, madame Belvidera dit :
— Mon ami !...
Elle hésita un peu, avant d'ajouter ;
— J'ai vu beaucoup de belles choses et de beaux paysages ; voici, je crois, la première fois que rien ne me les gâte !...
Gabriel pensa qu'elle faisait peut-être allusion à son mari, de qui ils n'avaient jamais parlé. Qui était-il ? Comment
était-il ? Pensait-elle à lui en ce»
moment, ou à quelque propos fâcheux qu'il aurait eu en face des lieux qu'ik avaient visités ensemble? La comparaison qui s'établissait alors dans son esprit, si favorable qu'elle parût être à l'amant, troubla son bonheur. Il vit qu'elle-mêmeavait un pli au front, qu'elle effaça presque aussitôt pour se replonger dans la rêverie en regardant au loin. Mais elle semblait ne plus rien voir. A quoi, à qui pensait-elle? Il commençait d'en souffrir, quand elle se rapprocha de Gabriel et lui saisit la main appuyée sur la balustrade brûlante, en desserrant les lèvres du geste particulier qu'elle avait pour appeler le baiser.
Il étreignit sa main, et il s'approchait de sa bouche. Un bruit les fit retourner brusquement du côté de la terrasse peuplée d'innombrables statues et d'obélisques en marbre rose.
Une faible brise venait de détacher de l'arbre deux oranges, et les fruits, ayanfc rebondi sur la paroi des caisses, roulaient jusqu'à leurs pieds.
Elle poussa un cri de surprise, et rit d'avoir eu peur pour si peu. Au même instant, les célèbres colombes des Borromées s'élevèrent ; elles passèrent en tournoyant au-dessus de leurs têtes, firent ainsi plusieurs fois le tour de l'île ; puis* leur troupe élégante alla s'abattre sur la toiture du palais qu'elle parut couvrir d'une épaisse cendre bleue.
Il se pencha au-dessus de la balustrade, d'où la vue surplombe les terrasses.
— Voilà, dit-il, la cause de l'émoi descolombes ; c'est l'heure où les premiersvisiteurs vont jeter du grain dans la grande cour du palais, et j'aperçois la première troupe de nos trouble-fête qui s'avance là-bas sous la conduite d'un jardinier.
— Ils vont venir là?
— Certainement, c'est d'ici qu'on leur fait voir le profil de Napoléon couché sur la montagne...
— Où ça? où ça? fit-elle.
— Ah ! ah ! vous aussi, dit-il, en riant le ce genre de curiosité
Et il lui fit voir le profil de Napo- mettre à courir pour éviter la troupe des
léon. Elle se haussait sur le bout des touristes.
pieds. Tout en riant, il la trouvait ado- — Où allez-vous?... mais vous allez
raBie* tomber sur eux tout juste par là !...