‹ Le parfum des îles BorroméesChapitre 9 sur 53 · APRÈS UNE MINUTE DE SONGERIE MUETTE EN FACE D'UNE DES PLUS BELLES VUES · texte numérisé non relu

APRÈS UNE MINUTE DE SONGERIE MUETTE EN FACE D'UNE DES PLUS BELLES VUES

— Je suis enfant, dites? — Par où faut-il aller alors?

— Mais non : femme, simplement. — Venez, venez de ce côté !

— Ah ! trop ! trop ! dit-elle avec un Ils descendirent quatre à quatre des gros soupir et l'embrassant avant de se marches et des marches ; d'autres oranges

tombaient et leur roulaient sur les talons.

— Ne riez donc pas tant ! mais ne riez donc pas ainsi ; vous allez vous couper souffle !

La chaleur et la course animaient la

peau de ses joues. Par le simple caprice de fuir les touristes, elle se faisait une peur de les rencontrer et, à chaque tournant d'allée, poussait des cris d'affolement. De grands lézards fuyaient derrière les espaliers. Elle écrasait du pied les extrémités débordantes de lourdes plantes grasses. Les colombes avaient repris leur vol tournant et semblaient jouer comme eux.

— Les voilà ! criait madame Belvidera.

— Qui? les touristes?

— Non, les colombes !

Et elle était tout heureuse de lui avoir communiqué sa peur : car il en arrivait à partager la crainte de tomber dans cette agglomération compacte de malheureux réunis autour d'un guide qui leur récite durant une heure le catalogue complet de l'horticulture. Il s'arrêta en face d'une portière de lierre qui devait fermer l'entrée d'une grotte, et fit signe à la jeune femme de venir se réfugier là-dessous.

Il souleva l'énorme rideau végétal, et ils se trouvèrent dans l'obscurité.

— Oh ! oh ! comme il fait noir !

Alors, il la saisit dans ses bras. Il lui baisait confusément les cheveux, h cou et le visage, et ses lèvres ivres lui happaient la gorge dont la forme otait sensible au travers de la chemisette légère.

LES COLOMBES AVAIENT HEPR1S LEUR VOi

L'odeur Je sa peau moite se mêlait assez bizarrement à un relent de terreau déposé dans la grotte, et à la saveur âpre du lierre et du buis.

— Écoute, écoute ! fit-elle, oh ! cette fois-ci ce sont eux... Nous allons les voir passer à travers le lierre J

Iles Borromées

— Ah ! mais... ah ! mais... il ne faudrait pas tout de même qu'ils s'avisassent d'entrer ici !

— Il ne manquerait que cela ! par exemple !

, — Mais cela serait très possible !

— Oh ! que j'ai peur ! que j'ai peur ! Elle allait se blottir au fond de la grotte.

Elle renversa des outils de jardinage dont l'acier se choquant fit du bruit, et elle vint plus morte que T.ive se jeter au cou de Gabriel.

Fort heureusement, un éclat de / rire général, parti du groupe des touristes, avait couvert le bruit malencontreux. Le guide répéta en italien le plaisant propos qui avait valu cette forte hilarité de la part d'une dizaine d'Allemands qui étaient là. Il expliquait que cette grotte portait le nom de « chambre de Vénus » et que la tradition voulait que le manteau de feuillage y fût poussé naturellement et pour protéger la pudeur.

Ce disant, le guide secouait le manteau de lierre de la façon la plus inquiétante pour les amants. Pendant une des soudaines irruptions de lumière que produisait le balancement, Gabriel faillit pousser lui-même une exclamation : il venait d'apercevoir, derrière le groupe des Teutons, monsieur et madame de Chandoyseau ! Si par malheur une tige de lierre se rompait, madame Belvidera était compromise, et aux yeux de cette pie-borgne de Parisienne qui tenait à sa merci tout l'Hôtel des Iles-Borromées.

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