QUELQUES MOTS SUR L'ÉDUCATION
l'emploi rationnel des engrais chimiques, la sélection des graines et la motoculture. C'est en partie grâce à ces écoles et à leur bonne influence que la France produit aujourd'hui assez de blé pour nourrir tous ses habitants.
Quant à l'enseignement supérieur, il est certainement, 5 avec l'enseignement secondaire, celui qui fait le plus d'honneur à la France. Les étudiants et étudiantes ont habituellement une culture générale plus étendue que les étudiants anglais par exemple, dont l'ignorance est parfois effarante. Ils ont l'esprit plus philosophique, ils 10 savent mieux réfléchir, ils savent mieux critiquer ce qui mérite d'être critiqué. Aussi les professeurs peuvent-ils véritablement leur donner un enseignement supérieur, tandis que, dans les universités américaines par exemple, trois cours sur quatre ne sont pas des cours d'université, 15 mais de simples classes d'écoles secondaires.
Autre particularité, l'enseignement supérieur en France fait surtout appel à l'intelligence et à la réflexion, ce qui vaut mieux que de faire uniquement appel à la mémoire. Les examens ne comportent pas d'innombrables questions 20 de détail, auxquelles même un étudiant médiocre peut fort bien répondre, s'il a une bonne mémoire: les examens comportent le plus souvent une seule question, un seul sujet dans chaque matière. Le sujet choisi est assez général. Et pour le bien traiter, il ne faut pas seulement 25 savoir des faits, il faut mettre de l'ordre parmi ces faits, et prouver qu'on a réfléchi sur ces faits.
Il y aurait encore bien des choses à dire sur l'enseignement supérieur. Il y aurait notamment à regretter que
les universités françaises se soucient si peu de la vie matérielle de leurs étudiants et qu'elles ne se préoccupent pas de leur offrir, elles-mêmes, des maisons claires oii ils puissent trouver des chambres propres et à bon marché.
5 Jusqu'à ces dernières années, la Sorbonne ne possédait rien d'analogue aux admirables dormitories des universités américaines, à l'exception d'une fort jolie maison d'étudiantes, Concordia.
Mais naturellement, ce n'est pas une de ces maisons
lo qu'il faudrait, c'est dix, c'est vingt. Et il en faudrait aussi pour les hommes. Et il serait bon qu'elles ne fussent pas toutes situées dans le Quartier Latin, mais quelques-unes au moins dans la banlieue parisienne, là où l'air est plus pur et l'espace moins mesuré.
15 Cette idée semble d'ailleurs faire son chemin. Plusieurs éminents professeurs de la Sorbonne en sont partisans et des initiatives intéressantes surgissent de temps en temps.
C'est ainsi qu'on a inauguré tout récemment un « Foyer
20 international des Etudiantes ». Comme pour bien montrer que l'idée n'en vient pas de France, on l'appelle « Student Hostel ».
Les étudiantes trouvent là des salons de lecture et de repos. Elles peuvent s'y faire servir le thé. Des repas
25 sont préparés à des prix très modiques; enfin, c'est ce Foyer qui permet à l'étudiante étrangère d'avoir un chez soi, une maison accueillante oii elle peut travailler et se reposer.
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Quand un Français fait mention de !'« Académie » tout court, il veut parler de l'Académie Française, la plus célèbre des cinq académies qui ont leur siège à Paris.
Tous ceux qui connaissent un peu l'histoire de la littérature classique savent que l'Académie Française a 5 été fondée en 1635 par le Cardinal de Richelieu. Ce dernier lui assigna comme but d'établir fermement les règles de la langue française, de donner à cette dernière plus de grâce et d'élégance, et de mettre la littérature en quelque sorte dans la main du roi. C'était en effet le 10 roi qui était le patron de l'institution. Personne ne pouvait être élu sans son assentiment. Chaque nouveau membre reçu devait présenter ses remerciements au souverain maître. Le nombre des membres était limité à quarante, et, en fait, il n'a jamais été dépassé. 15
L'une des tâches principales des académiciens consiste à pubher de temps en temps un dictionnaire (la première édition en parut en 1694). Mais les académiciens ont pour habitude de travailler lentement; la Commission du Dictionnaire ne siège que rarement, et généralement, 20 avant même que ces Messieurs aient atteint la dixième lettre de l'alphabet, il faut recommencer, parce que dans l'intervalle, la langue a évolué, certains mots ont presque
disparu, d'autres mots ont été créés et sont devenus d'un emploi constant.
Le plus souvent, les académiciens sont des « puristes » et hésitent à admettre dans la langue française acadé- 5 mique certains mots « vulgaires », mais très expressifs et très usités. C'est ainsi qu'il y a une dizaine d'années, il y eut à l'Académie une séance restée fameuse, où ces Messieurs se demandèrent gravement s'il fallait admettre le mot « embêter ». Or ce mot, et l'expression « ça m'em-
lo bête », sont devenus si communs dans la langue quotidienne depuis plus de cinquante ans que l'hésitation était vraiment comique. Comme chacun sait, c'est le peuple qui forme les mots, et qui décide s'ils vivront ou non, et les académiciens n'ont qu'à s'incliner. Finale-
15 ment le mot fut admis. Aussitôt la nouvelle en parut dans tous les journaux, les petits marchands de gazettes la crièrent dans les rues, et les chroniqueurs ne manquèrent pas d'écrire de spirituels articles sur cette importante décision.
20 L'Académie Française tient ses séances à l'Institut, situé au bord de la Seine, juste en face du Pont des Arts. Quiconque a visité Paris connaît ce vénérable édifice, surmonté d'un dôme — d'une coupole, comme on dit plus souvent — et c'est l'ambition de beaucoup d'hommes de
25 lettres d'avoir leur place « sous la Coupole ».
Il ne faudrait d'ailleurs pas s'imaginer que cette coupois, qui jouit de tant de prestige, ait rien d'extraordinaire. Au contraire, c'est une salle fort exiguë, mal conçue, maussade, et oii les meilleures places, en très
petit nombre, sont encore fort médiocres. Le téléphone y était encore inconnu peu de temps avant la guerre (l'a-t-on installé depuis? Je ne sais); le dix-neuvième siècle faillit se terminer sans que l'électricité y fût posée, et nul ascenseur n'existe pour conduire au lieu de leurs 5 réunions ces savants, dont la plupart, étant déjà des vieillards, ou au seuil de la vieillesse, ne sont plus très ingambes. Et pourtant, près de cinquante marches séparent du sol la salle de réunion.
Mais peu importe le local. Il s'est entendu sous la 10 Coupole, et il s'y entendra vraisemblablement encore, des discours d'une incomparable éloquence, souvent nuancée d'ironie. Nous faisons allusion aux Discours de Réception, qui se prononcent chaque fois qu'un nouvel académicien, élu quelques mois auparavant par ses confrères, 15 est solennellement « reçu » membre de l'Académie.
Ces discours de réception sont de véritables événements sociaux, d'une importance presque nationale. On s'arrache les cartes d'entrée, distribuées assez parcimonieusement, car le nombre des places est fort limité. Les 20 discours sont au nombre de deux à chaque réception. Il y a d'abord le discours adressé par un ancien membre au jeune membre. L'ancien félicite le nouveau de son élection et le complimente sur ses écrits. Parfois, si l'ancien se trouve ne pas fort goûter le nouveau, il fait 25 des allusions voilées aux imperfections et aux travers qui se remarquent dans l'œuvre du tout frais académicien, et ce dernier ne se sent alors pas très à l'aise dans son fauteuil, à être ainsi ridiculisé sous prétexte d'être loué. Puis le nouveau membre prend la parole à son tour, 30 pour faire l'éloge de son prédécesseur décédé.
Ce ne sont d'ailleurs pas toujours des hommes de lettres qui sont reçus académiciens. Ce peuvent aussi être de hauts dignitaires de l'Eglise — cardinal, archevêque ou évêque — ou bien encore des généraux auxquels 5 l'Académie veut rendre hommage. On se souvient peutêtre encore que pour mieux glorifier les victoires du Maréchal Joffre et du Maréchal Foch, l'Académie s'est annexé ces deux illustres généraux. Au demeurant, il y a eu un très grand nombre de nouveaux académiciens lo au lendemain de l'armistice qui termina la guerre, car pendant les quatre années de tuerie, il en est mort six ou huit de mort naturelle, et on ne s'est naturellement préoccupé de les remplacer que lorsque la paix fut revenue.
Les fonctions des académiciens ne se bornent pas à 15 travailler, ou à faire semblant de travailler, au dictionnaire, ni à préparer la Grammaire de l'Académie, qui est toujours en préparation depuis 1635, ni à « recevoir » ou à « être reçu ». Les académiciens continuent à écrire et à publier, et certains publient beaucoup, car tous les 20 éditeurs acceptent leurs œuvres, tonnes ou mauvaises: en fait, il est impossible de rêver une meilleure publicité que celle contenue dans ces quatre mots magiques: « X . . ., de l'Académie Française ». On est assuré de toujours trouver un éditeur. On est assuré d'obtenir de ce dernier un con- 25 trat avantageux, c'est-à-dire qu'au lieu de vous céder 5% de la vente, il vous abandonne 15 ou même 20%. On est assuré de trouver des conférences à faire, et d'être très grassement payé pour ces conférences. Bref, impossible de mourir de faim, quand on est académicien'
Il y a d'autres avantages encore à être académicien: on a le droit de porter une épée au côté, et un bel habit vert à queue, tout chamarré de brillants ornements. Il est d'ailleurs convenable de ne le porter qu'aux jours de réceptions solennelles. 5
Cet habit, reconnaissons-le, est peut-être glorieux, mais il est assez comique, et les Français, qui aiment rire et se gausser, sont les premiers à s'en moquer.
Peu d'années avant la guerre, une comédie intitulée U Habit vert eut beaucoup de succès sur une scène pari- 10 sienne: l'auteur, — récemment fait académicien, — s'y moquait impitoyablement des quarante, de leurs quarante fauteuils, de leurs quarante épées et de leurs quarante bicornes; car, comme les généraux en grande tenue les académiciens ont leur bicorne! 15
Parmi les innombrables plaisanteries que les Parisiens ne cessent pas, depuis des siècles, de décocher aux académiciens, quelques-unes valent la peine d'être citées.
La plus ordinaire, naturellement, consiste à assurer que la plupart des nouveaux académiciens, quand ils 20 ceignent pour la première fois leur épée, se trompent de côté, et la mettent à droite, au lieu de la mettre à gauche. Cette erreur implique que la carrière des armes leur est moins familière que la carrière des lettres, car le soldat le plus stupide sait qu'une épée se met à gauche, et non 25 pas à droite.
La façade centrale de l'Institut — l'édifice, avons-nous dit, oii siège l'Académie — donne sur le Quai Conti. Elle est décorée, si l'on peut ainsi parler, de lions en fonte, d'aspect bête et piteux, qui sont évidemment tout à fait 30
mal à leur place, et, pour tout dire, assez ridicules. Peints en vert, ils servaient autrefois d'ornements à une fontaine aujourd'hui disparue. Les Parisiens — qui, selon le mot de Marie- Antoinette, « sont des grenouilles, et qu'il faut S laisser chanter » — n'ont pas manqué de composer, et de chanter, un plaisant quatrain à leur sujet:
Superbe habitant du désert.
En ce lieu, dis-moi, que fais-tu?
— Tu le vois à mon habit vert, lo Je suis membre de l'Institut!
Ce qui, en langage courtois, signifie: « une bête vaut bien un académicien! »
D'autres bons mots dont l'Académie fait les frais sont
dus à la verve de Piron, spirituel écrivain du dix-huitième
15 siècle. Il est inutile de dire qu'il ne fit jamais partie de
l'Académie! Avant de mourir, il fit graver sur sa tombe
une inscription assez méchante: