‹ Le Parlement de Bordeaux et la Chambre de Justice de Guyenne en 1582Chapitre 2 sur 112 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Les Origines CHAPITRE I"

Ktai de la province de Guyenne vers 1580. — Situation physique et morale. — Désastres produits par les incessantes guerres civiles. — La Réforme, — La maison de Bourbon et les Réformés. — La justice en Guyenne. — Commissaires extraordinaires.

Au moment où s'ouvre la période historique que nous allons étudier, les guerres civiles avaient dévasté la France. (( Maintenant, s'écrie un contemporain (^), nous sommes » réduits à ce point, par la longueur de cette fièvre et des » maux qui l'accompagnent, que s'ils continuent d'avantage, » nous sommes hors d'espérance et de salut. Les finances, » tant publiques que privées, sont épuisées, et néanmoins le » luxe plus grand que jamais; le domaine du roy, des aydes » et gabelles vendus et aliénés, et fauctorité de Sa Majesté » grandement diminuée et prophanée. Les biens et dignités » de l'Église occupés, ou détenus par beaucoup de gens qui » en sont indignes. La noblesse, qui anciennement rendait » la justice en ce royaume et qui en cette considération y » possède les principaux fiefs et seigneuries, la forcent et )) violent ouvertement, et une grande partie de ceux qui )) sont de Testât, la traictent avec tant d'ordures et de cor- )) ruptions, qu'il ne faut point esbahir si on ne luy porte » plus le respect qu'on soûlait. 11 n'y a pas jusques au » marchand et laboureur, qui n'ayent changé leurs loyautés » et simplicitez en desloyautez et tromperies. En somme,

(') Loysel, la Guyemw, p. 207-208.

» toutes choses sont en tel estât qu'il n'y a plus rien qui » nous puisse soubvenir, ni empescher que la ruine ne nous » accable, si elle n'est arrêtée par le commun consentement » de nous tous souz l'obéissance du roy. En laquelle, tant » que nous persévérons, il y a bien quelque espérance de » nous remettre un peu. Mais si nous nous en desbandons )> une fois, retournans à nos divisions et querelles passées, » il n'y a plus qu'un degré à descendre : il faut périr, ou » tomber en anarchie, plus misérable mille fois que la y> mort. »

Ce lugubre et énergique tableau (^), écrit par un homme qui avait à ce moment sous les yeux la province de Guyenne, n'est pas encore assez assombri si l'on veut avoir une idée exacte de l'état dans lequel était tombée cette province jadis si florissante. Tous les fléaux semblaient depuis quelques années s'être abattus sur elle : les champs avaient été ravagés, les vignes dévastées par ordre supérieur (^), les églises et les couvents ruinés pour la plupart; les crimes, surtout ceux des gentilshommes (^), restaient impunis, et une soldatesque eff'rénée jetait à chaque instant l'épouvante parmi les populations (^). Le ciel lui-même, complice en quelque sorte des sinistres prédictions de Nostradamus, paraissait lancer sans relâche l'anathème contre cette malheureuse contrée, depuis

(^) Pour se faire une iJée de la France d'alors, voii- Mém. de Nevers, t. I, p. 605-627 ; Mém. de Sully, t. Il, cliap. V.

(^) Une incroyable ordonnance du 28 décembre 1575 avait enjoint d'arracher les vignes d'une grande étendue de la Guyenne.

(^) On en verra plus loin la preuve. -- Moins coupables, des seigneurs de Saintonge s'étaient contentés de lever, de leur propre autorité, des taxes sur leurs tenanciers. Voir Regist. secrets, 15 nov, 1578; voir encore 27 mars 157 G.

(*) Il est à chaque instant question, dans les écrits du temps, de capitaines et de soldats accusés des crimes les plus odieux. Ce titre de capitaine était habituellement pris par des chefs d'aventuriers pillards.

la fatale nuit (^) où le sommet du clocher de Saint-Michel avait été emporté par la plus furieuse tempête : une sécheresse excessive avait désolé les campagnes pendant Tété de 1577; la peste, ce mal endémique du vieux Bordeaux, n'avait presque pas cessé de sévir (^) ; il avait fallu faire d'incessants appels à la bourse, sinon à la charité des bourgeois, dont le commerce était à peu près perdu (^).

Ce n'est pas cependant que l'époque se fût montrée stérile en vertus ou en talents de toutes sortes. Plus d'un citoyen courageux avait résisté à l'émeute, plus d'un acte généreux avait relevé les esprits abattus. Ne suffit-il pas de citer les noms du premier président de Lagebaston, du président d'Eymar, de Michel Montaigne, des maréchaux de Biron et de Matignon, des conseillers La Boëtie, Lachaissaigne, Caries et autres, des savants évêques François de Caudale et Arnaud de Pontac?

Mais, par malheur, le mal semblait bien au-dessus des forces humaines. C'était la Réforme, importée en nos pays par des ministres étrangers, qui avait depuis longtemps déjà allumé cet immense incendie dont la Guyenne avait été des premières à ressentir les effets. Elle le devait surtout à l'influence prépondérante exercée sur son territoire par l'illustre maison de Bourbon. Celle-ci, on le sait, s'était jetée avec ardeur dans les idées nouvelles, excitée peut-être par cet esprit d'opposition si fréquent chez les héritiers collatéraux de la couronne. La politique, plus que la religion, — qui ne fut qu'un prétexte pour les chefs, — avait du reste décidé la révolte, et le roi de Navarre n'avait pas tardé à se mettre à la tête de cette tourbe d'ambitieux, de mécontents et d'avenir) Le 5 décembre 1574, à minuit. V. Chron. de Delarbe. (2) Voir dans les Ikgist. secrets, 10 janv. 1579, les mesures prises contre les pestiférés.

(^) Bachelier, Histoire du commerce de Bordeaux, p. 58.

turiers que les révolutions de tous les temps ont fait surgir. Il y eut bientôt, parmi les chefs des réformés, un fort parti pour faire monter les Bourbons sur le trône (^).

Antoine de Bourbon, père de Henri IV, sire et même duc d'Albret, en vertu d'une érection récente, avait pressenti, dès le commencement des guerres civiles, les hautes destinées de sa maison, et il y avait sans retard conformé ses actes en faisant alliance avec Tesprit révolutionnaire de la nouvelle cause. La Guyenne, dont il était le gouverneur depuis 1560, comme prince de sang, avait été naturellement le théâtre de ses entreprises. Dès cette époque, on le voit flatter les mouvements séditieux de la jeunesse et des hérétiques dans Bordeaux, ainsi que nous Pavons montré dans un autre travail (^). Mais il rencontrait devant lui une résistance opiniâtre, celle du Parlement de Bordeaux, fortement attaché à Tordre, au roi et à la foi catholique. Tantôt l'attaquant de front, tantôt rusant avec lui, comme quand il lui faisait espérer de décider la réunion à son ressort de la sénéchaussée d'Armagnac qui en était détachée depuis longtemps (3), Antoine de Bourbon n'avait cessé jusquà son dernier jour de poursuivre ses projets politiques. Après sa mort, arrivée en 1562, son fils, qui lui succéda dans le gouvernement de la Guyenne, n'était pas homme à y renoncer quand le moment serait venu. En attendant, tenu éloigné de son gouvernement où il est remplacé par des lieutenants généraux, le prince de Navarre, comme on l'appelait alors, n'avait eu rien à démêler avec le Parlement de Bordeaux,

(*) Voir Péréfixe, Hist. de Henri IV; Comment, de MonÛuc, liv. V; Monteil, t. III, p. 172.

(') Voir notre ISolice historique sur la Bazoche de Bordeaux, du XV^ au XVIII^ siècle, dont quehiues fragments ont été insérés dans le Recueil de l Académie de législation de Toulouse, t. VII (1858), p. 447 et suivantes.

(^) Voir Registres secrets, '26 août et 13 octobre 1561.

qui, de son côté, avait assez affaire avec le prince de Gondé et les autres chefs des religionnaires. C'est sur eux qu'on le voit veiller avec une rare constance, sévissant même sur les adhérents qu'ils ont jusque dans son sein. Le conseiller Dupont, l'ami du feu roi de Navarre, le disciple dévoué de la reine Jeanne d'Albret, sa femme, est l'une des premières victimes de cette lutte sourde, mais implacable (^). La reine Jeanne elle-même est peu ménagée. Dans son ardent prosélytisme, elle avait fait traduire en langue basque, par Jean de Licarrague, ministre de l'Église réformée, le Catéchisme et le Nouveau Testament, et les avait fait imprimer en beaux caractères, à La Rochelle, par Pierre Haultin; puis elle avait installé ce ministre à la Bastide de Clarence, d'où il allait prêchant en basque par toute la contrée, dans les mêmes églises où les catholiques, à moitié dépossédés, continuaient à célébrer le service divin (^). Étendant de plus en plus sa propagande, elle avait envoyé dans le duché d'Albret, notamment pour les y faire publier, des lettres patentes permettant à ses sujets d'exercer tous actes de la nouvelle religion. — C'était pousser le Parlement à bout. Le 19 mai 1563, les Chambres assemblées firent défense aux sénéchaux d'Albret et autres juges ^ à peine de 10,000 livres d'amende, de publier aucunes lettres patentes semblables à celles faites par la reine de Navarre, sous prétexte d'expliquer le dernier édit de pacification.

L'année suivante, le Parlement alla même jusqu'à refuser d'enregistrer purement et simplement les lettres patentes du Roi, du 5 septembre 1564, qui mandaient à tous gouverneurs

(*) Y o\r Regist. secrets, ann. 1562 et suiv. — Voir encore les arrêts de janvier 1569 {Archiv. départem., B. n. ) portant condamnation à mort par contumace contre le conseiller de Vallier, avec accessoires de dégradation préalable et de prescriptions atroces pour l'exécution, si on rattrapait le condamné.

(^) Voir de Thou, Méni., édit. de la collect. univ., p. 171.

et gens de justice de garder et observer des articles accordés aux réformés de Bordeaux et du pays bordelais.

Ce n'est jamais sans danger que le juge se jette dans la mêlée des partis. Depuis que la différence de religion, a dit un contemporain éminent, avait divisé les esprits dans la Guyenne, la justice ne s'y rendait plus que par haine ou par faveur (*) : jugement sévère, que la conduite de plus d'un membre du Parlement semble ne justifier que trop bien. La poursuite de la richesse avait été pour beaucoup d'entre eux un but plus ou moins avoué {^). Aussi Monluc, dans ses Commentaires, a-t-il cru pouvoir dire que les conseillers au Parlement de Bordeaux possédaient à eux seuls plus de revenus que la moitié de tous les bourgeois. On comprend qu'avec cela la justice du Parlement fût, avec plus ou moins de raison, suivant les temps, tenue en défiance. 11 avait fallu souvent recourir à la mesure si arbitraire de l'envoi de commissaires extraordinaires chargés déjuger telles ou telles contraventions aux édits. Ainsi avait -on vu arriver en Guyenne et présenter leurs lettres de commission au Parlement, tantôt de simples maîtres des requêtes, tantôt des conseillers d'autres Cours; ainsi, en 1563 par exemple, avaient été envoyés deux conseillers du Parlement de Paris, Antoine Fumée et Jérôme Angenoust (nous retrouverons bientôt le nom de ce dernier), afin d'informer, à Bordeaux, sur les contraventions au dernier édit de pacification et pour

(1) Voir de Thou, Mém., p. 153.

(') Certains conseillers étaient accusés de tenir plusieurs bénéfices ecclésiasti([ues par des moyens illicites et frauduleux, et, ce (pii est plus tiiste encore, de vendre la justice, si Ton en croit une insinuation de Henri IV, qui, en 1598, n'exceptant que le Parlement de Paris, disuit qu'en la plupart dos autres, « qui donne Q,000 écus l'emporte •' sur celluy qui donne moins. Je le sçais, ajoutait-il, parce (pie j'ay » aidé autrefois à boursiller. » — Voir encore aux Reg. secrets, 26 septembre 1578, la verte semonce de Catherine de Médicis.

pourvoir à son exécution. Le Parlement avait tait mine de résister; mais il avait dû, en définitive, s'incliner devant cet acte de défiance du roi lui-même.

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