CHAPITRE III
Nouvel édit de pacilicalion. — Son enregistrement à Paris et k Bordeaux. — Translation de la chambre tri-partie a Bordeaux.
Le 26 décembre 1580, Henri III s'empressa d'approuver l'œuvre de son frère et de son malin beau-frère par un édit qui relate tout ce qui a été fait sans grand succès depuis redit de pacification de 1577 et la conférence de Nérac en 1579, pour rétablir la tranquillité et l'ordre dans le pays. Il se termine par le mandement de faire publier sur-le-champ les articles « cy -attachés, qui sont ceux proposés et mis en » avant en l'assemblée et conférence faites au lieu de Fleix, )) près la ville de Sainte-Foix, entre le duc d'Anjou et le roi y> de Navarre. » — Présenté au Parlement de Bordeaux, il y fut de suite enregistré, à la date du 9 janvier 1581 {^). Il ne fut pas aussi favorablement accueilli qu'on pourrait le croire par le Parlement de Paris, où plusieurs magistrats s'élevèrent contre ses dispositions, pensant fort imprudemment sans doute, dit de Thou dans son Histoire, t. IV, liv. LXXIV, nM3, que la guerre civile qui incendiait la Guyenne ne les regardait que peu. Ce pauvre édit trouva cependant un éloquent défenseur dans le président du Faur, sieur de Pibrac, agissant sans doute à l'instigation du pre-
(1) Voir clftThou, Mém., p. 153.
(^) Voir Regist. d'enreg., A, vol. XL, ol. 225-232,
mier président Christophe de Thou, qui ne pouvait pas ne pas tenir à son idée. Il fut enfin enregistré le 7 février. — Peutêtre que plus d'un conseiller entrevoyait déjà la corvée que lui réservait le service du roi.
Un nouvel édit de pacification venait donc luire sur la Guyenne, comme une éclaircie au milieu de l'orage. En avait-on vu depuis vingt ans de ces édits éphémères! A peine en savait-on le nombre, jusqu'à celui de 1577 qui avait révoqué tous les précédents et avait été suivi lui-même de celui de Nérac. Que de prescriptions accumulées et presque aussitôt oubliées! Tout compte fait, les derniers édits présentaient ensemble plus de cent vingt-sept articles d'une rédaction compendieuse de nature à défier la meilleure mémoire.
Tantae molis erat Aquitanam condere pacem !
s'est écrié un contemporain. Aussi bien, que pouvait-on attendre de ces injonctions réitérées d'avoir à oublier les injures passées, à rester désormais unis, à servir Dieu et à pratiquer la justice?
Quelques semaines après, le 14 février 1581, Henri !![ adressait à la Chambre tri-partie un édit qui commence ainsi : c Henri...., à nos amés et féaux conseillers M^' Joseph )) d"Eymar et Jehan Chauvin, présidons en nostre court de » Parlement de Bordeaux; à M^' Gabriel de Gentils, Pierre » de Pommiers, Geoffroy de Malvin, Geoffroy de Montaigne, » Guillaume Alesme, François de Gasq, Bernard de Tustal, » Pierre de Saint-Genest, Joseph Feydeau, Jehan de Gauffre- » teau, Jacques de Gueve et Jehan de Veinière, conseillers » en icelle. — Par les articles ci-avant proposés en la confé- » rence dernièrement tenue à Fleix, lesquels nous avons » approuvés par lettres patentes, il a été résolu que nous ^ enverrions en notre pays de Guyenne une Chambre de
» Justice composée de deux présidens, quatorze conseillers, )) un avocat général et un procureur général choisi es autres » Parlemens de nostre royaume et du grand Conseil, dont
» la liste sera communiquée au roi de Navarre » L'édit,
après avoir rappelé ce qui avait été convenu à Fleix, ajoute qu'il va y être pourvu; mais en attendant, il donne Tordre à la Chambre tri-partie de se transporter à Saint-Émilion ou en autre lieu qui sera indiqué, pour continuer à procéder comme auparavant (^).
Le Parlement de Bordeaux s'empressa de publier et enregistrer, dès le 8 mars, ce nouvel édit que ses Registres secrets présentent ainsi : (( En attendant la Chambre (ordonnée), )) le roi avisa qu'il serait bon de remettre la Chambre )) tri-partie dans Bourdeàux; à ces fins, il en expédia les )) lettres patentes de commission adressantes aux présidents
» et conseillers nommés pour servir à ladite Chambre »
Évidemment, dans l'intervalle du 41 février au 3 mars, le choix de Bordeaux l'avait emporté, grâce aux instances du Parlement lui-même; aussi, comme pressé de prendre possession de ce succès, tout mince qu'il fût, se hâte-t-il, dès le lendemain 4 mars, d'arrêter que la Chambre tri-partie tiendra ses audiences le mercredi matin et le vendredi dans l'aprèsdînée, en même lieu que la Grand'Chambre et la Tournelle. On lui donnait pour chambre du conseil une pièce du greffe. Ces dispositions ne satisfirent pas, à ce qu'il paraît, les nouveaux hôtes du palais de l'Ombrière. Le 8 mars, ils vinrent remontrer aux Chambres assemblées combien l'endroit du greffe à eux affecté leur était incommode, et ils demandèrent qu'on leur donnât la chambre où les présidents tenaient leurs manteaux, et qui (( est sur la grande chambre. » — Le Parlement accorda sur-le-champ ce qui lui était demandé,
(1) Voir Regist. d'enreg., A, vol. XL, fol. 222.
c'est-à-dire « la chambre des manteaux ou tel autre lieu » que leur semblera, sans autreaient incommoder les » autres chambres que le moins qu'il se pourra (^). d
Le Parlement et la Chambre tri-partie semblent désormais vivre en la meilleure intelligence ; on croirait même que cet accord avait rendu quelque peu suspecte aux réformés la Chambre de Tédit, lorsqu'on voit dénoncé au Parlement, le l^"" juillet 1581, par le conseiller de Tivole, ce qui se passait alors dans plusieurs juridictions du ressort de Saint-Jeand'Angély qui relevaient leurs appels au Parlement de Paris et étaient même en instance pour obtenir une déclaration à cet égard. Il fut bien arrêté qu'on en délibérerait, mais il ne paraît pas que la chose ait eu aucune suite. — De plus graves préoccupations assiégeaient' alors le Parlement. La lutte, malgré Tédit de pacification que l'on respectait assez peu de part et d'autre, n'avait pas cessé dans les campagnes; les villes elles-mêmes étaient constamment menacées. Si Périgueux avait été surpris par les catholiques, les réformés se préparaient à surprendre Bordeaux, et notamment le château du Hâ, à la faveur d'une fête qui devait y être
(•) Le vieux palais d'Aliéner d'Aquitaine était loin d'offrir à ses hôtes, trop nombreux, il est vrai, toutes les commodités désirables. En 1543, lors de la création de la 2e chambre des enquêtes, ce palais, qui déjà donnait asile, un peu à l'étroit, à la grand'chambre, à la Tournelle, à la l^e des enquêtes et à la sénéchaussée de Guyenne, dut être agrandi par Tachât d'une maison « estant dans la rue du Petit- » Judas, qui est joignant la muraille du jardin de la connétabUe : • laquelle les habitants de la ville veulent donner au Roy pour accom- » moder au palais en faisant faire au-dessous un portail pour entrer » audit palais. » Voir Regist. secrets, 11 juillet 1543 et 18 avril suiv.
En 1557, lors de l'installation à Bordeaux de l'ancienne Cour des Aides de Périgueux, dont Michel Montaigne faisait partie, ce ne fut pas sans difficulté qu'on lui fit place dans le palais de rOmbrière, si encombré déjà par des juridictions de toutes sortes. Voir Reg. secrets, 3 et 21 aécembre 1557.
donnée pour célébrer certaines noces. Des informations furent commencées, et ainsi qu'aux plus mauvais jours, il fut arrêté que les conseillers eux-mêmes iraient en personne, deux à deux, visiter les quartiers, rues, hôtelleries et autres maisons de la ville (i).
C'est sous ces impressions peu rassurantes que s'ouvraient les vacations de l'année 1581. Elle ne devait pas finir sans voir se réaliser un événement depuis longtemps attendu, et dont on espérait beaucoup pour l'apaisement des esprits.
(^) Voir Regist. secrets, 9 et 17 août 1581. — Et le 5 septembre suivant, il fut ordonné, à cause des troubles, que les syndics des procureurs donneraient aux jurats les noms et surnoms des gens qui viendraient plaider en ville.