‹ Le Parlement de Bordeaux et la Chambre de Justice de Guyenne en 1582Chapitre 6 sur 112 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Départ des commissaires pour Bordeaux. — Leur voyage. — Leurs démarches. — Condé. — Le roi de Navarre. — Choix de Bordeaux pour lieu de séance. — Accueil fait aux commissaires.

Revenons vers les commissaires de la Chambre de Justice, qui, dès les premiers jours de la nouvelle année 1582, se disposent à se rendre à leur poste. Le chancelier, après avoir formé cette Compagnie, avait mis tous ses soins à préparer sa mission. H voulut môme la présenter en audience de congé au roi et à la reine-mère, qui lui ce recommanda » l'honneur de Dieu, le service du roi et le bien de la justice » en un pays qui en avait grandement besoin (^). » Tous ses

(') Voir Beg. secrets, 22 janvier 1582. (') Idem, 5 janvier 1582.

(^) Voir Loysel, loc. cit., p. 26 et suiv.

membres avaient trop le sentiment du devoir qu'ils assumaient pour avoir besoin des recommandations de Catherine de Médicis. Ils avaient pris pour devise cette pensée imitée d'Orphée, qu'ont adoptée depuis bien des restaurateurs d'ordre et de paix publique :

Ennemis aux méchants et aux bons débonnaires.

Leur départ néanmoins n'avait pas été sans préoccuper beaucoup le grand Conseil, très soucieux du succès de cette nouvelle expérience, et le Parlement de Paris lui-même, qui ne voyait pas s'éloigner sans regret et sans quelque inquiétude des collègues aimés. Ceux-ci eux-mêmes ne quittaient pas Paris, leurs familles, leurs relations, sans des appréhensions fort légitimes. Sans parler de ce que pouvait être d'ordinaire, vers la fm du XYP siècle, un voyage de Paris à Bordeaux, ils allaient l'accomplir en plein hiver, au milieu des difficultés et des dangers qui tenaient aux circonstances mêmes du moment : presque sur toute cette longue ligne, des routes infestées de bandes fanatiques ou pillardes, des villes ne présentant guère plus de sécurité, surtout pour des gens suspects, comme eux, à tout un grand parti.

Rien ne nous apprend Titinéraire qu'ils durent suivre. Cependant, il est à présumer qu'ils se dirigèrent, d'après l'usage constamment suivi alors et qui s'est continué encore longtemps après, de Paris sur Blaye (sept à huit jours de voiture), et de ce port de la Gironde sur Bordeaux (*). Il est néanmoins fort douteux qu'ils pussent voyager ensemble, bien qu'ils n'aient pas eu sans doute à souffrir de la défense faite par lettres patentes du roi, du 9 décembre 1581,

(*) C'était l'itinéraire suivi jusque-là par les rois, les princes et les députations envoyées en cour par le Parlement. De nombreux ordonnancements, émanés de ce dernier, nous apprennent ce qui était alloué, à cette époque, pour les frais d'un pareil voyage.

adressées aux officiers du siège de Guyenne, de donner des chevaux de poste à qui que ce fût sans son exprès commandement {^). Plus d'une cause de découragement devaient donc les atteindre en route, ce Nous étions partis de Paris » avec une telle incertitude, dit Loysel (p. 49), que nous ne » sçavions par manière de dire où nous allions, ni où estait » notre rendez- vous. La compagnie s'estant écartée çà et là, ï) en un temps pluvieux et fangeux, et au milieu de Thyver, » le nombre de messieurs défectueux et imparfaict, en somme » toutes choses si descousues, qu'il y avait plus d'apparence » de rupture et de déconfiture que d'aucune ralliance ou

» establissement de la Chambre »

Gomment les commissaires parvinrent-ils cependant à se retrouver presque tous à Bordeaux? Loysel fait honneur de ce succès au président Séguier, qui remonta les courages : (( Ge fust un chef d'œuvre de fils de maître, dit Loysel, » c'est-à-dire d'un des plus grands et heureux présidents qui » se soient oncque veus en Gour souveraine. » A peine réunis, ils envoyèrent de Thou saluer le prince de Gondé ('^), qui faisait sa résidence à Saint-Jean-d'Angely. d Ge prince y> le reçut avec toutes les marques de distinction dues à ceux » qu'il représentait, mais en son particulier avec beaucoup » de bienveillance, fondée sur l'estime qu'il avait pour le 3> premier président son père : ce prince et les autres pro- » lestants n'avaient pas perdu la mémoire de preuves que )) ce magistrat leur avait toujours données en son équité; il » l'entretint souvent de ce qui pouvait contribuer au bien » de l'État et des motifs qui devaient porter les dépu- » tés à rétablir par leur justice la tranquillité dans la » Guyenne (^). »

(') \'q\v Reg secrets, 15 février 158Î.

(*) Mort le 5 mars 1588, aïeul du grand Condé.

(3) De Thou, Mém , p. 151.

J. de Thou revint à Bordeaux rendre compte de son voyage à ses collègues, et tous ensemble ils se rendirent à Libourne, où ils avaient quelque idée, — suggérée, du reste, par le roi de Navarre et les cbefs protestants, — d'établir le siège de leur juridiction. Ils ne s'arrêtèrent cependant pas à cette première pensée, malgré Tinsistance des réformés, qui prétendaient ne pas trouver de sécurité à venir plaider à Bordeaux. Ils se préoccupèrent surtout, entre autres considérations, (( de la pauvreté des procureurs et des avocats )) qui seraient obligés de se rendre de cette ville ou des lieux voisins à Libourne. Et cependant, « jà instruicts des mérites d'iceux (^), » ils tenaient à s'assurer de leur concours, qui devait effectivement leur être d'un grand ce soulagement. )) Il y avait aussi à considérer que plusieurs prisonniers attendaient depuis longtemps dans les prisons de Bordeaux; que. les sacs d'un grand nombre de procès restant à juger de la Chambre tri-partie se trouvaient au greffe du Parlement; que l'assistance du maréchal de Matignon ne serait pas inutile à la nouvelle Chambre, dont il fallait que les arrêts ne fussent pas vains et illusoires. — A ces divers titres, la capitale de la Guyenne leur sembla donc avec raison le lieu le plus commode pour tout le monde (^). Cette résolution, qui devait mécontenter quelque peu leur plus haut protecteur en Guyenne et leur faire subir par la suite ses récriminations, modérées il est vrai, était due surtout à Tinitiativc du président Séguier, qui d'un coup d'œil avait apprécié la vérilable situation des choses.

Peut-être même l'accueil que les commissaires parisiens

{^) La vieille réputation des avocats de Bordeaux datait déjà de loin. Depuis Ausone jusqu'au XYI^ siècle, que de grands exemples d'éloquence et, — ce qui vaut mieux encore, — de beau caractère, n'aY9Îent-ils pas donnés!

{*) De Thou, Mém., p. 152 ; Loysel, loc. cit., p. 48 et 49.

reçurent à Bordeaux des hommes éininents qui s'y trouvaient alors, entra pour beaucoup dans leur décision à cet égard. De Thou témoigne hautement de cet accueil dans ses Mémoires, où il avoue avec reconnaissance tout ce qu il dut à la fréquentation de ces grands hommes, par exemple de Michel Montaigne, maire de Bordeaux alors, « homme franc, )) dit -il, ennemi de toute contrainte, et qui n'était entré dans » aucune cabale, d'ailleurs fort instruit de nos affaires, » principalement de celles de la Guyenne, sa patrie, qu'il » connaissait à fond, » — Il cite encore le premier président de Lagebaston, « vieillard vénérable par son âge fort avancé et par sa doctrine. » Cet éminent magistrat avait été protégé dans les troubles précédents par le premier président Christophe de Thou, (( toujours prêt à secourir les illustres affligés, » ajoute son fils, qui rappelle aussi que Lagebaston satisfit sa curiosité (c avec une complaisance au-dessus de son âge. » — Il parle également de son amitié avec le doyen du Parlement, Jean Malvin de Cessac. — Loysel rend à son tour témoignage de ce bon accueil, même parmi les membres du Parlement, mais surtout de la part du « bonhomme Vinet, » comme il l'appelle, dont il admire la grande science archéologique, — chose pour laquelle il avait lui-même un goût prononcé, « tellement, dit- il, que je recognoy » ingenuement tenir de luy la plus part de ce que j'en puis )) sçavoir (^). »

La Chambre, quoique bien décidée à ouvrir à Bordeaux sa première séance, — c'est l'expression ancienne remplacée depuis par le mot session, — choisit encore de Thou pour aller en conférer avec le maréchal de Matignon, qui avait déjà su conquérir une grande autorité dans la province, et

\}) Voir Loysfil, p. 46; de Thou, p. 156. — Voir encore le savant cliscoLirs de M. R. Dezeimerii-, De la renaissance des lettres à Bordeaux au XVl^ siècle, p. 63.

de là se rendre sur-le-champ auprès du roi de Navarre, qu'il rejoignit effectivement à Casteljaloux. Ce prince Taccueillit à merveille et l'amena avec lui à Nérac, au milieu de sa cour, sans oublier de lui faire admirer ses beaux jardins et ses belles allées palissadées de lauriers : emblème d'une gloire prochaine!

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