‹ Le Parlement de Bordeaux et la Chambre de Justice de Guyenne en 1582Chapitre 7 sur 112 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les commissaires clioisissent le couvent des Jacobins à Bordeaux. — Première reunion de la Chambre. — Organisation. — Députation envoyée au Parlement. — Réception des députés. — Réclamation des jurais.

Dès le retour de Jacques de Thou à Bordeaux, les commissaires s'occupèrent de trouver un local pour y tenir leurs audiences. Leur choix tomba sur le couvent des Jacobins, qui leur était indiqué d'avance par d'anciennes traditions parlementaires. Plus d'une fois le Parlement y avait siégé quelques jours, lorsqu'il avait fallu pourvoir dans le vieux palais d'Aliéner d'Aquitaine à des réparations ou des aménagements intérieurs (^).

Ce couvent était dès-lors un édifice ancien, et même historique, puisqu'il remontait au XilP siècle et réveillait bien des souvenirs divers : il rappelait notamment l'établissement des Pères Jacobins dans Bordeaux, grâce aux libéralités de deux bourgeois (^). De quelle ressource n'avait-

(') « Le 23 février 1577, a été arresté, disent les Reg. secrets, que » pendant le temps qu'on demeurera à nétoyer les privés de la con- »' ciergerie, la Cour exercera la justice au couvent des Jacobins. » Cependant elle ne veut pas qu'il soit fait mention de ce lieu dans les expéditions de justice qui s'y feront. Voir également Regist. secrets, 22 juin 1581.— Peut-être même le Parlement avait-il déjà siégé en 1561 dans ce couvent, auquel il fait, en avril de cette année, payer 16 liv. 5 s. tourn. pour « six vingt dix messes » qu'il y avait fait célébrer. Voir Arch. départem., B, 146.

1^) Voir Chron. de Delurbe, année 1230. ~ L'église Saint-Dominique a été bâtie sur l'emplacement de l'ancien couvent des Jacobins.

il pas été fréquemment, suivant les destinations variées qu'il avait reçues, comme devaient l'être plus tard tous les bâtiments analogues, dont la Révolution de 89 a fait de nos jours des casernes, des préfectures ou des collèges? A tel moment critique, on était heureux d'avoir sous la main ces longs cloîtres qui pouvaient contenir de grandes foules, et dont les murs, solides comme des forteresses, auraient facilement défié les mouvements populaires les plus terribles. — Un jour néfaste, le 31 janvier 1577, on avait pu apprécier la solidité des portes du vieux couvent jacobin, où, par ordre de l'amiral de Villars, lieutenant général du roi en Guyenne, avaient été renfermés quelques jours avant (le 6) grand nombre de réformés de la ville, y compris deux conseillers de la Cour (^). Cette mesure avait, en définitive, tourné à la sécurité de leur personne et leur avait sauvé la vie, tant l'irritation était alors grande contre eux dans les rangs inférieurs de la population. Mais un horrible complot y avait été tramé, celui d'aller les massacrer, et le 31 janvier, l'un des capitaines de la ville, le nommé Maroc, à la tête d'une bande de fanatiques, avait essayé de forcer la garde du couvent, qui, composée de bourgeois résolus, avait repoussé énergiquement l'attaque, grâce sans doute à l'utile résistance que présentèrent aussi les fermetures du vieux monastère (^).

Le mercredi 24 janvier 4582, les commissaires de la

(') L'amiral de Villars, interpellé en plein Parlement sur ses intentions, avait hautement protesté contre tout projet de massacre, déclarant « qa encore que le Roy luy commandât de le faire, il ne le » voudruit avoir faict. » Noble parole, presque au lendemain de la Saint-Barthélémy!

p) En 15G2, le Parlement avait ordonné à tous les mendiants de la ville de se réunir dans ce même couvent pour y fournir leurs noms aux commissaires de la Cour chargés de pourvoir à leur nourriture et entretien. Voir Arch. départem , B, 169.

Chambre de Justice se réunissaient donc enfin aux Jacobins, en séance préparatoire, pour se compter et s'organiser. Voici les noms des présents (nous les connaissons déjà) : le président Séguier, Fleury, Angenoust, de Montholon, Scarron, Benard, Dudrac, Pierre Séguier, Coquiiley, de Thumery, Dupuy, de Thou et Michel Huraut de Lhospital; en tout treize, quatorze avec le maître des requêtes Séguier. immédiatement ils procédèrent à la réception d'Antoine Loysel, comme avocat du roi; de Pierre Pithou, comme procureur général du roi, et enfin de Charles Poussemothe, notaire et secrétaire du roi au Parlement de Paris, nommé greffier (^).

Ainsi constituée en Cour de justice, la Chambre ordonna la publication des lettres patentes portant établissement de sa juridiction dans la province de Guyenne, ainsi que d'autres lettres patentes, en date du 27 décembre 1581, par lesquelles était « mandé à ladite Court faire ouverture » d'icelle, nonobstant l'absence d'aucun des juges y dénom-

» mes (^). — Elle fixa enfin cette ouverture au vendredi

suivant, 26 janvier.

Voulant ensuite témoigner de leur déférence envers le Parlement, dans lequel, d'après Loysel lui-même (^), les commissaires devaient voir leurs supérieurs, ils députèrent deux d'entre eux, Angenoust et de Montholon, pour l'aller saluer. C'était au moins une démarche de haute convenance envers des gens qui pouvaient bien ne pas considérer sans déplaisir l'entreprise faite sur leur juridiction souveraine.

Se conformant enfin à une coutume pieuse des Parlements de l'époque, la Chambre arrêta que chaque jour, à l'issue de

C) Les lettres-patentes d'institution relatives à ces trois personnages sont transcrites en tête du Reg. du Conseil de la Chambre. (•) Voir suprà, cliap. P'', p. 381.

(3) Voir Reg. aud., 16 février.

Taudience, il serait célébré une messe dans Téglise des Jacobins par Tun des religieux. — Le Parlement de Bordeaux, lui aussi, n'avait cessé, malgré quelques relâchements, de rester fidèle à cet usage, qui remontait à rétablissement même des Parlements. Il y avait alors deux messes. Tune à rentrée, l'autre à l'issue du Palais. D'après une ordonnance de Charles YII, de l'année 1453, la messe d'entrée devait être célébrée, chaque matin, incontinent après six heures avant Pâques, et avant six heures après Pâques (^). — On sait que l'audience commençait à sept heures {^). — Avec le temps, on se relâcha de ces pieuses pratiques, et l'on n'exigea plus que l'assistance à l'une des deux messes. En janvier 1564, le Parlement de Bordeaux, prévenu que la messe de chaque matin, à l'entrée de la Cour, était suspendue faute de paiement du curé, ordorme aux receveurs des amendes de le payer sur-le-champ, et que la célébration de la messe soit continuée comme précédemment (^). — Dès la fm du siècle, il semble qu'il ne reste plus que la messe de l'issue de l'audience, si l'on s'en rapporte aux injonctions réitérées des mercuriales. — La Chambre de Justice, initiée aux usages du Parlement de Paris, paraît confirmer cette appréciation par l'ordonnance que nous rappelons et qui en même temps témoigne de ses sentiments religieux.

Le lendemain (^), les conseillers Angenoust et de Montholon se présentaient devant le Parlement. Après qu'ils curent fait à l'entrée de la Grand'Chainbre trois révérences, l'un après l'autre, on les fit asseoir près les deux plus anciens conseillers du côté des fenêtres (côté d'honneur, vu la dis-

(*) Voir Laroche Flavin, liv. VIII, chap. IV.

(^) Les Ilcg, secrets abondent on mercuriales adressées aux magistrats qui arrivaient trop tard au palais. (3j \oW Arch. départem., R, 180.

(*) La date (23 janv.) des lieg. secrets semble erronée.

position de la salle), et M^ Angenoust prit la parole pour adresser à la Cour les compliments d'usage, auxquels le premier président dut répondre dans la même forme.

A peine furent-ils sortis de la Grand'Ghambre que se présentèrent deux jurais, qui dirent « qu'un nommé Pousse- » mothe, secrétaire du roi, était venu en l'Hôtel de Ville de y> la part des sieurs de la Chambre de l'édit pour leur » demander deux choses : l'une de leur faire délivrer les » trompettes de la ville aux fins de faire publier leur première » entrée; la seconde, admonester lesdits jurais de se trouver » à icelle entrée qui se devait faire vendredi prochain aux » Jacobins : ce que lesdits jurats n'avaient voulu faire sans y> prendre l'avis de la Cour. »

A cette démarche diplomatique, inspirée sans doute par le maire lui-même, le^Parlement, non moins prudent que les jurats, répondit « qu'ils étaient assez sages et advisés pour )) sçavoir comment ils devaient se conduire. »

On ne pouvait moins se compromettre. Ce que firent les jurais, nous ne le savons pas pertinemment. 11 est cependant à présumer qu'ils acceptèrent, comme Michel Montaigne, l'invitation d'assister à l'ouverture de la Chambre. Et quant au prêt des fameuses trompettes d'argent (^), celles-ci pouvaient-elles avoir une meilleure occasion d'annoncer la bonne nouvelle!

(*) Ces deux trompettes, longues de deux mètres, et auxquelles pendaient de petits étendards aux armes de la ville (V. Darnal, p. 35), étaient portées devant la jurade, dans les cérémonies publiques, par deux hommes habillés comme du temps de François \^^. Elles ne servaient que pour la proclamation des actes importants. — Les trompei-tes-jurés avaient le privilège des publications à sons de trompe : vente de poissons et de vin, ajournements de contumax, nouveaux Édits, etc. — Les trompettes de Bordeaux se tenaient pour des personnages importants auprès des pauvres petits crieurs de la plupart des villes. Voir Monteil, t. III, p. 8 ; Chenu, Antiq., Uourô.caux, Bernadau^ p. 403.

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