SERVICES RENDUS PAR LE PARLEMENT
Luttes incessantes du Parlement contre l'absolutisme et la violence. — § i . Sous Louis XI, lutte contre les abus et injustices des seigneurs. — § 2. Sous Charles Vill, lutte contre les abus seigneuriaux et le favoritisme de cour. — § 3. Sous Louis XII, lutte contre les pouvoirs des gouverneurs, les nombreux impôts, l'aliénation du domaine et les scandales du clergé. — § 4. Sous François I", lutte contre le pouvoir absolu et contre la licence. — \. Lutte contre les gouverneurs. — Conflits. — Mauvais état des finances. — Aliénations du domaine. — Vente des olïïces. — II. Misère des populations. — Famine, pesie. — Soulèvements partiels. — Premières agitations de la Réforme. — La cour de Nérac. — Commission spéciale pour les affaires des luthériens. —Agitations dans BorJcaux. — Relâchement du clergé, — § 5. Sous Henri II, bonnes intentions. — Agitations séditieuses. —Progrès de l'hérésie. — La gabelle.
Dans son dévouement à Tautorité royale et à la foi catholique, le Parlement de Bordeaux avait eu à combattre, suivant les époques, soit les dernières résistances de la féodalité, soit les entraînements du pouvoir absolu, soit enfin Teffervescence des passions anarcbiques : mission difficile, qui n'avait pas été sans danger pour la considération d'un corps placé presque en travers du mouvement. — Pour le magistrat parlementaire, Tordre social se résumait encore dans la double unité politique et religieuse, suivant Tan tique adage aussi ancien que la monarchie : Vnus rex, una lex^ una fides. C'était là comme un dogme auquel bien des sacrifices avaient été déjà faits et devaient être faits encore, avec ardeur, souvent même avec passion.
On va suivre, de règne en règne, cette conduite qui n'a presque plus rien de judiciaire.
Sous Louis XI, le Parlement n avait eu qu'à s'associer à la politique de ce prince contre les grands seigneurs, qui, rois sur leurs terres, ne reconnaissaient aucune loi divine ni
humaine, rançonnant le paysan et méprisant les mandements de la justice. La Guyenne, le Périgord, la Saintonge, le ressort du Parlement en un mot, étaient infestés de ces derniers survivants du régime féodal, au milieu desquels se distinguaient les puissants sires de Foix, d'Albret et d'Armagnac.
Jean de Foix, seigneur de Samadet, de Noailles et autres (^), tout cousin du roi qu'il fût, avait été des premiers à sentir sur lui la main du Parlement. Condamné pour avoir battu un sergent chargé d'exécuter contre lui des lettres de chancellerie obtenues par un certain Nicolas Adhémar, et pour avoir déchiré ces lettres, il avait reçu de la faveur royale, en janvier 1474, un pardon auquel le Parlement ne s'était pas arrêté, et sur un nouveau défaut requis par Adhémar et le Procureur du Roi, il avait été condamné, le 1^^ juin 1476, à deux mois de prison, à faire amende honorable en l'audience de la Cour, et en outre au bannissement et à diverses amendes. Il avait fallu que Louis XI intervînt de nouveau dans cette affaire, en accordant à son cousin des lettres de rémission qui sont datées du 1^^' août 1476.
L'un des plus anciens arrêts du Parlement est relatif au seigneur de Saint-Griq, dit Amanieu de Saint-Criq, qui avait été poursuivi pour plusieurs crimes, notamment pour inceste, ravissement et emprisonnement arbitraire, et aussi pour meurtre d'un certain Vincent, bâtard de Sèvres, et d'autres. Arrêté non sans difficulté et incarcéré au château du Ha, le 15 novembre 1466, pendant que ses biens étaient immédiatement séquestrés (^), il avait dû se reconnaître coupable du
(») Ce personnage, ainsi qualifié par les lettres-patentes rapportées aux Registres secrets, ne paraît être autre que Jean de Grailly, comte de Candale, de la branche cadette de Foix. L'un des plus illustres vaincus de Castillon, proscrit par Charles VU, il s'était réfugié en Angleterre, d'(Sii il avait été rappelé par Louis XI, dès son avènement au trône. (V. Baurein, Var. bordel, t. III, p. 16.)
(2) Au nombre de ces biens, dont l'inventaire avait été ordonné par le
meurtre qu'on lui reprochait, et cependant, il avait, pour ce fait, réussi à obtenir du Roi des lettres de rémission que le Parlement n'avait entérinées, le 13 avril 1467, qu'en le condamnant à donner, d'abord, 40 livres tournois, pour faire un anniversaire en l'église cathédrale de Dax pour le repos de l'âme de Vincent de Sèvres; puis, à assigner à cette église 100 sols tournois de rente annuelle et perpétuelle pour y faire célébrer des messes à la même intention; enfin, à payer 50 livres tournois de dommages-intérêts, l'action pour les autres crimes demeurant réservée.
Le Parlement n'avait pas davantage reculé ni devant Brandelier de Gaumont, qui avait cherché à échapper à la justice par la force des armes (^); ni devant Amadon de Marsan, chevalier, seigneur de Montgaillard, qui avait été condamné à rendre un prêtre qu'il détenait indûment dans les prisons du château de Morlane ('^); ni devant Guy de Pons, seigneur de Monfort, qui avait été condamné à restituer la terre et seigneurie de Ribérac, spoliée au préjudice d'Alain d'Albret, comte de Périgord et de Penthièvre, et de Françoise de Bretagne, sa femme (^); ni enfin devant Guy de Belleville, seigneur de Mirambeau, qui avait été condamné à 400 livres tournois d'amende pour rébellion armée. — Les exemples abondent.
§2. ■ Au milieu des intrigues qui s'étaient produites pendant la
Parlement, se trouvaient plusieurs chevaux remisés dans l'écurie de l'hôtellerie de VAngc, à Bordeaux, et dont l'estimation détaillée est tout au long dans le Reg. du Conseil, B, 1 bis.
(') V. Arrêts des 12 févr. 1466/67 et 27 mai 1467.
(2) 11 avait été condamné pour ce fait à 50 liv. tourn. d'amende « à appli- )> quer aux réparations de la salle du Palais de céans. » V. Arrêt du 9 juin 1467.
(3) V. Arrêts des 2 mars 1466/67 et 13 avril 1467/68.
minorité de Charles YIII, placé, comme on sait, par le testament de Louis XI, sous la tutelle de sa sœur, la dame de Bourbon-Beaujeu, le Parlement avait eu à défendre son ressort contre les brigues de la cour. Un de ses premiers actes, dès 1483, avait été de résister à l'exécution d'arrêts du Grand Conseil, rendus, en 1480, en faveur de Charles Galéas de Rodère, qui devait à sa qualité de neveu du Pape d'avoir été nommé évêque d'Agen par le Roi, quoique le chapitre eût élu Pierre de Bosco, et que l'archevêque de Bordeaux eût confirmé cette élection (^). Il avait aussi essayé de défendre, contre des entreprises déjà puissantes, l'importante prérogative qu'avaient les parlements de présenter au Roi trois candidats pour les sièges vacans (^); mais le plus souvent il n'avait pas été tenu compte de ses présentations, notamment, en 1486, à la mort du conseiller clerc Robert de Pompadour, et, en 1489, à celle d'un autre conseiller clerc Raymond Dufour. Cette fois, cependant, le Parlement n'avait pas dissimulé son vif mécontentement, tout en recevant, le 22 janvier 1488/89, M' Bertrand Piochel, qui avait été nommé à la place du conseiller Dufour, sans avoir été présenté; il ne Pavait admis à siéger au conseil et à l'audience qu'autant qu'il rapporterait déclaration du Roi de ne plus déroger à la
(1) V. Arch. histor. de la Gironde, t. I, p. 393.
(2) Par Tart. l^"" de l'Ordonnance du 28 octobre 1446, Charles VII avait dit; <( En cas de vacance, les deux chambres du Parlement, assemblées en préw sence du chancelier, devront choisir un certain nombre de membres au » scrutin, afin que le Roi puisse pourvoir à l'office en connaissance de cause. » Il y avait eu là comme une sorte de compromis entre deux modes de nomination plus anciens : l'un consacre par une ordonnance rendue en 1400 et confirmée en 1408, d'après lequel, en cas de vacance, la nomination était faite par les membres du Parlement, en présence du chancelier ; l'autre, imposé par des lettres-patentes du 2 mars 1437, qui défendaient au chancelier d'instituer aucun officier dans la Cour du Parlement « pour quelque élection » qu'icelle cour ait fait ou fasse. » On était par là même revenu, mais pour quelques années seulement, aux anciens principes d'après lesquels la nomination était faite par le Roi, en son conseil. V. Pasquier, 1. iv, c. 17.
règle des présentations. Il demandait en même temps que désormais des lays ne pussent obtenir des offices clercs. — Ce n'est pas seulement dans cette circonstance que le Parlement avait hautement protesté contre les abus qui tendaient à s'introduire. Il l'avait fait déjà, le 1^^' juillet i486, au sujet du conseiller Etienne de Lamartbonic, qui avait obtenu du Roi, par un incroyable acte de favoritisme, d'être nommé à l'office de second président au Parlement de Bordeaux, office qu'occupait déjà, depuis 1474 au moins, Pierre Bragier, sieur de Masgesir et de Puy-Jarreau. Ce dernier, sur la présentation des lettres royaux, dont l'entérinement était demandé par Lamarthonie, s'était porté opposant, et le Parlement avait accueilli son opposition, en repoussant les lettres impétrées par son adversaire.
Il n'avait pas montré moins de fermeté dans une atlaire où les Jurats de Bordeaux avaient fait appel devant lui d'une sentence émanée de certains commissaires députés par le Gouverneur. Sans s'arrêter à la maxime : A jitdice delegato appellandi est ad deleguntem, il avait, en vertu de sa plénitude de juridiction, maintenu sa compétence comme cour souveraine, et repoussé le renvoi qui était demandé (^).
Dans une autre circonstance plus difficile encore, à raison de la qualité des parties et des intrigues qui s'agitaient autour de lui, il avait su témoigner hautement de son indépendance.
Un puissant seigneur, le chevalier Ardouin de Maillé, et sa femme, Marguerite de Laroche, dame de Barbezieux, qui avaient plusieurs procès devant le Parlement, notamment avec la famille de Ghevin, au sujet de la succession de Rosine de Montault, et qui avaient été condamnés par un premier appointement du 14 août 1480, avaient obtenu des lettres
0) V. Avrct du 10 mai 1486.
royaux portant que plusieurs conseillers du Parlement de Paris viendraient participer au jugement définitif. Et effectivement, les 30 et 31 janvier 1485/86, s étaient présentés dans ce but, devant le Parlement de Bordeaux, Philippe Fosare, Robert Lozon, gouverneur de Besançon, Guillaume Roye, Jean Ra et Guillaume Leymerit, conseillers au Parlement de Paris; mais la Cour leur avait répondu sur le champ qu'elle avait déjà définitivement statué sur le procès par un arrêt rendu trois jours avant, le 28 (^). Ardouin de Maillé ayant insisté, à la faveur de nouvelles lettres qui furent présentées au Parlement par un huissier du Grand Conseil, un nouvel arrêt du 20 mars 1485 86 avait déclaré ces lettres « subreptices, inciviles et déraisonnables, y> confirmé de plus fort le précédent arrêt, et fait défense à l'huissier du Grand Conseil de faire aucun exploit^en vertu de ces lettres que la Cour avait déclaré retenir devers elle, « entendant en aviser » le Roy, et pour cause. »
Ces actes d'indépendance avaient dû indisposer, tout au moins alarmer la cour du jeune roi ; peut-être même avaitelle senti la nécessité de se rapprocher d'un corps si ferme dans l'accomplissement de ses devoirs. Charles YIII était venu à Bordeaux en août 1487, et l'on avait alors essayé sans doute sur le Parlement tous les moyens de séduction. Il en est un qui manquait rarement son effet sur les grandes compagnies judiciaires : c'étaient les dispenses et privilèges dont elles se montraient toujours aussi avides que jalouses. On n'avait fait faute d'user de cette manœuvre à l'égard de nos vieux parlementaires. Dans un édit d'août 1487, on lit : « Nous (le Roi) estant en nostre Court du Parlement de » Bourdeaux, traitant des plus grans et urgens afaires de y> nostre duché de Guyenne avons exempté le Parlement
(1) V. Arch. hislor., t. VUl, p. 283.
y> et ses officiers du ban et de Tarrière ban, etc., etc. i> L'exemption était aussi ample que possible (^). — Faut-il ajouter que le Parlement se montra dès lors plus traitable? Rien ne permet de Taffirmer, en Tabsence de documents positifs. Dans tous les cas, il n'apparaît d'aucun nouveau conflit avec le pouvoir royal, même alors que Charles YIII, dont les finances étaient ruinées par ses brillantes, mais malheureuses expéditions en Italie, imagina, au milieu de la (( nécessité et indigence du royaume » , d'emprunter à tous les corps administratifs et judiciaires. On ne sait si le Parlement de Bordeaux s'exécuta de meilleure grâce que celui de Paris, qui se rangea humblement parjni les pauvres gens. Il avait, dans tous les cas, bien des raisons pour en faire autant, et l'état de son ressort pouvait lui servir d'excuse.
Avec le règne de Louis XII avait commencé, pour le Parlement, une ère de difficultés et d'épreuves nouvelles.
A son ancienne lutte contre les abus du pouvoir féodal expirant, s'était ajoutée la tâche de résister incessamment aux empiétements des gouverneurs, aux aliénations du domaine royal, à l'augmentation des impôts, aux scandales du clergé.
Contre les seigneurs, il n'avait eu qu'à suivre ses propres traditions de sévérité. — Le 14 août 1510, il avait condamné Jean de Liste, écuyer, seigneur de La Brède, qui avait abusé de sa juridiction ; il l'avait, en outre, suspendu de l'exercice de celle-ci pour trois mois, pendant lesquels les officiers du roi lui avaient été substitués. — A la même audience, il
(•) V. Reg. secr., ann. 1487.
avait ordonné rajournement d'Oddet Daydie, du bâtard de Saint-Maurice et d'autres, accusés d'avoir attenté à son autorité, en faisant pendre un individu dans un certain lieu, où il avait ordonné qu'une croix serait élevée en commémoration de cet attentat. — Le 46 avril 1510 il, Gaston de Ségur, dit le Cadet de For eus, avait été condamné pour excès envers M' Jean Lamy, avocat en la Cour, à payer 25 livres d'amende au roi, 20 autres livres à Lamy, et à rendre un mulet à celui-ci. — Le 7 avril 4511/12, la Cour avait condamné diverses prétentions du seigneur de Montferrand, à l'encontre des liabilants de cette localité. — En novembre 1512, elle avait accueilli la plainte des habitants de Monpezat contre leur seigneur, Guy de iMonpezat, qu'ils accusaient d'excès et de délits divers. — A l'audience du 7 septembre 1514, notamment, avaient été prononcées de nombreuses condamnations à restituer contre des seigneurs accusés de violences, pillages, etc. — Le 3 juin précédent, Louis de Rillac, écnyer, avait été condamné à rendre à ses vassaux les sommes qu'il leur avait extorquées. — Pour une action moins coupable, un fort grand seigneur, Jean de Foix, seigneur de Sauviac en Bazadais, avait appris à ses dépens qu'il ne fallait pas braver la justice du Parlement. 11 s'était permis d'enlever du château du ïlâ un certain Lancelot Daure, détenu à la requête de divers créanciers; à raison de ce, il avait été condamné, le 14 mars 4513 44, en 600 livres d'amende et à remettre Daure sur-le-champ, faute de quoi il était condamné à payer les causes de l'emprisonHement de ce dernier. — Un autre grand seigneur, le sire d'Albret, avait été condamné à restituer à un marchand de Langon la cargaison d'un navire de Bayonne, allant de Saint-Sébastien à Bordeaux, qui s'était échoué à Mimizan pour échapper à l'ennemi. — Des griefs d'un autre ordre avaient fait ajourner devant la Cour, à la requête du
syndic des marchands fréquentant la rivière de Dordogne, plusieurs personnages des plus importants : Jean d'Albret, seigneur d'Orval; Jean de Foix, archevêque de Bordeaux; Oddet de Foix, seigneur de Fronsac : Jean de Durfort, seigneur de Condat; Ogier de Grammont, seigneur de Blaignac; Alain de Foix, seigneur de Castillon, et d'autres, qui avaient des pêcheries sur cette rivière et en interceptaient le cours. Dans l'intérêt de la navigation, elle avait, en août 1513, ordonné la démolition immédiate de ces malencontreuses pêcheries; mais des lettres royaux, du 4 décembre suivant, en avaient presque aussitôt ordonné le rétablissement, (( en laissant toutefois le passage compétant pour les basteaux, au dire des gens à ce connaissans (^). »
Cette intervention du roi dans une affaire plus particulièrement locale, quels que fussent d'ailleurs les droits plus ou moins fondés en titre ou en possession des riverains, avait été l'un des nombreux indices des tendances de plus en plus centralisatrices de la couronne. Le Parlement n'avait pas tardé à s'en apercevoir, dès l'avènement de Louis XII, par tout ce qui avait été fait pour fortifier l'autorité des gouverneurs de Guyenne. En 1503, au sujet de la prohibition de la traite des blés, toute juridiction avait été interdite au Parlement et attribuée au gouverneur. Bientôt ce haut fonctionnaire avait joué au vice-roi, malgré les résistances du Parlement. Celui-ci avait dû, bon gré mal gré, entériner, par exemple, des lettres-patentes du 6 mars 1511, qui, par une faveur insigne, avaient confirmé les grâces et rémissions accordées, à son entrée dans Bordeaux, par le duc de Longueville, gouverneur de Guyenne (^).
Peu après, le 16 août 1513, le pouvoir des lieutenantsgénéraux du roi en Guyenne avait fait l'objet spécial de
(1) V. Reg. secr., M janv. 1513/14.
(2 Y. Reg. secr., 1511.
lettres-patentes d'une portée considérable. Aussi, à Toccasion d'excès commis, en 1514", par des habitants de la sénéchaussée des Landes et de la vicomte de Fronsac, Lautrec, comme lieutenant-général du roi, s'était immédiatement saisi de la connaissance de l'affaire, et avait bel et bien condamné les accusés; mais ceux-ci, « sous ombre de ce que la Cour avait nommé certains avocats d'icelle pour juger l'affaire..., » avaient relevé appel devant elle. Cependant, Bertrand d'Estissac, qui avait remplacé Lautrec, comme lieutenant du duc de Valois, gouverneur de Guyenne, ayant requis que cet appel fût déclaré non recevable, le Parlement, bien à regret sans doute, avait dû reconnaître, le 15 juillet 1514, que la matière était « de la puissance dudit sieur » , et déclarer, en conséquence, qu'il « n'entendait empescher l'exécution des- » dites sentences données par le sieur de Lautrec et ses com- » missaires. »
L'affaire de la sédition d'Agen n'avait pas eu une autre issue, malgré les conclusions énergiques du procureur général, signées, ex ordinatione curiœ, par Geoffroy de Lachassaigne, comme substitué du procureur général du roi (^). Des lettres-patentes du 3 octobre 1514, solennellement notifiées au Parlement par un huissier du Grand Conseil, lui avaient interdit de connaître de cette affaire, qui était dévolue à des commissaires, savoir : Bertrand d'Estissac lui-même; Nicolas Bohier, conseiller au Grand Conseil (^^), et le conseiller Bertrand de Chassaignes.
La résistance n'avait pas été plus heureuse contre l'accroissement des impôts, qui d'abord, cependant, avaient été quelque peu diminués sous rinfluence d'une augmentation
(') V, au Reg. d'enreg., B, 30, fol. 29, ces conclusions avec la signature autographe de G. de Lachassaignc, qui demanda à. la Cour de ne pas obtempérer, avant d'en avertir le Roi, aux lettres-patentes d'interdiction.
(') C'est le célèbre auteur des Decisiones aurcœ, lequel, peu après, en lois, était devenu tiers président au Parlement de Bordeaux.
sensible des ressources; mais, par malheur^ les dépenses avaient augmenté dans de plus fortes proportions. Il avait fallu alors recourir aux tristes expédients dont il devait être fait plus tard un déplorable abus. Dès le 10 février 1499, Louis XII avait ordonné d'affermer tous les sceaux et greffes des juridictions subalternes. Il avait néanmoins longtemps cédé aux résistances parlementaires, et ses lettres-patentes n'avaient été enregistrées que le 8 mai 1508. Un peu plus tard, le 28 octobre 1511, avaient été créés huit offices de rapporteurs à la chancellerie près la Cour de Bordeaux, outre Toffice de garde du scel.
Yers cette époque, le 2 novembre 1510, le roi avait ordonné l'entretien du grenier à sel établi à Libourne et la levée des empêchements qui y étaient faits. Il avait également pris des mesures fiscales au sujet du quart de sel levé à Saint-Yrieix, en Poitou, en Saintonge et ailleurs, et interdit au Parlement toute connaissance des affaires relatives à cet impôt (^). — En même temps, il avait statué, le 22 novembre 1510 et le 5 décembre 1511, sur la valeur des monnaies. — Bientôt ces ressources suspectes n'avaient plus suffi, et, les dilapidations continuant de plus fort, on était entré dans la voie des aliénations du domaine royal (2). Le Parlement ne devait pas pouvoir arrêter la couronne dans cette voie funeste.
Il ne devait pas mieux réussir contre les scandales du elergé, spécialement contre ceux causés par la commende. En 1505, il avait condamné Benoît- Jean de Saint-Mauris, abbé de l'abbaye d'Eysses, à Yilleneuve-d'Agen, à entretenir, ainsi que le faisait Guy de Monbrun, son prédécesseur, des religieux et novices dans cette abbaye, et, en outre, à y commettre un religieux de l'ordre pour pourvoir tant à la
(^) V. Lettres-patentes, l*^"- déc. 1510. (-) V. Lettres-patentes du 10 juillet 1513.
correction des moines qu'aux autres services du couvent. — Fréquemment, il avait eu à rappeler à leurs devoirs ces déplorables abbés commendataires, la plaie du clergé, qui faisaient des revenus des bénéfices de tout autres emplois que ceux prévus par la fondation. — En 1510, il n'avait pas davantage reculé devant Tarcheveque de Bordeaux, Jean de Foix lui-même, qui refusait de payer au Chapitre de Saint- André des arrérages de rente destinés à être employés à la réparation de la nef de la cathédrale.
Devenus peu à peu plus seigneurs féodaux qu'évêques, les prélats ne semblaient plus s'inquiéter que des honneurs dûs à leurs fonctions. C'est, par exemple, Févéque de Condom, frère Jean Maire, qui obtient un arrêt, du 46 avril 15i0/11, ordonnant que sur les portes de cette ville, (c à l'endroict des » armes du Roy, à gauche, sera mis un écusson en pierre y> aux armes de févesque, savoir une crosse et une clé.... y> En matière plus grave, le Parlement avait dû, dans la même audience, faire défense au vicaire de Tévêqueet comte d'Agen, . le cardinal Léonard, d'exiger plus d6 neuf ardits pour droits d'absolution des excommuniés. Mais c'était surtout contre la conduite du clergé qu'il avait fallu sévir. Ainsi, en 1514, un chanoine de Saintes, François Goumard, qui avait enlevé une jeune fille, avait été condamné à 4-00 livres d'amende envers le roi et 300 livres de dommages-intérêts envers la plaignante. — Ce n'était certes pas trop ; mais pouvait-on attendre d'une plus grande rigueur, en ce genre, l'amendement de mœurs que les plus grands désastres devaient seuls
corriger ?
Nous touchons à l'apogée de l'autorité royale. En face de François l"", presque toutes les difficullés que le Parlement
avait rencontrées jusque Jà avaient été dès lors singulièrement agrandies. Sa résistance avait eu désormais un double objet : le pouvoir de plus en plus absolu du roi, d'une part; la licence de plus en plus générale, de l'autre. Vaincu le plus souvent dans cette lutte inégale, il n'en avait pas moins bien mérité du pays pour lequel il combattait.
1. Son éternel adversaire, le pouvoir seigneurial l'avait toujours trouvé implacable. Dans la même audience, le 7 septembre 1515, il avait sévi : 1° contre Antoine Danthon, écuyer, seigneur du lieu, convaincu de coups et blessures graves ; 2° contre Gaston de Ségur, coutumier du fait, qui avait excédé un nommé Perricault. La Cour avait en outre déclaré « icelui Perricault estre exempt de la justice et )) juridiction du Pucbagut, où il demeure..., appartenant » audit de Ségur, et ce durant le cours de sa vie seulement. » — Le iO janvier 1524, il avait donné raison aux habitants de la baconnie d'Aurimat contre le sire d'Albret qui, au mépris des usages et privilèges de cette localité, avait rendu diverses ordonnances réglementaires relativement à la juridiction et aux appels à interjeter par les habitants. — Le 4" juin 1532, il avait cependant acquitté Jean de Foix, comte de Carmaing, qui avait été, tout grand seigneur qu'il fût, arrêté et détenu pour subornation de témoins. — Il avait enfin, le 17 novembre 4540, — les exemples pourraient être multipliés à rinfini, — accueilli la demande des habitants de la vicomte de Julliac, qui accusaient leur seigneur, François de Béarn, de divers excès à leur préjudice.
Mais la lutte avait été moins heureuse contre le pouvoir des gouverneurs ou lieutenants généraux du roi. Il entrait dans les plans de François P' de fortifier leur autorité, image de la sienne propre. Peu de jours après son avènement au trône, tout en conférant, le 7 janvier 1514/15, à Oddet de Foix, seigneur de Lautrec, maréchal de France, TofTice de
lieutenant général du roi et gouverneur du duché de Guyenne, ainsi que des pays et ville de la Rochelle, il avait précisé, en les étendant, les pouvoirs et privilèges qu'il entendaitattacher à cet office. Le Parlement n'avait enregistré ces lettres-patentes que sous les réserves d'usage, notamment : (c Quod dictus Gubernator obedire teneatur arrestis » Curiœ... » Mais il avait bientôt vu ce que valaient ses réserves, lorsque François P' n'avait pas craint de déléguer à son lieutenant général un des plus hauts attributs de la puissance royale. Le 3 mai 1515, il avait permis à Lautrec, lors de son entrée en chacune des villes de son gouvernement, de délivrer tels prisonniers qu'il lui plairai t et d'accorder pardon et abolition de tous crimes et rappel de ban. Déjà, sans doute, Louis XII avait ouvert la voie à cette scandaleuse anomalie (V. suprà, p. 55); mais il devait appartenir à François P^' d'en régulariser l'application (^).
L'expédition des affaires* n'avait pas tardé à se ressentir de l'accroissement de pouvoir des gouverneurs, toujours prêts à évoquer la connaissance des affaires intéressant l'Etat de près ou de loin. C'est ce qui était arrivé, en 1516, lors des poursuites dirigées contre certaines gens de Bordeaux accusés de mutineries, et encore au sujet des fermes et des offices de la jurade. Un conflit des plus vifs s'était élevé sur tous ces points entre le Parlement invoquant la plénitude de juridiction, et le lieutenant général, sieur d'Esparrois, qui prétendait notamment avoir connaissance exclusive de toutes séditions ou mutineries commises dans les villes frontières. François P' était activement intervenu de sa personne dans ce conflit. Par une première lettre close, du 17 mai 1516, il avait mandé au Parlement de lui envoyer l'un de ses conseillers
C) V. aux Reg. secr., 24 mars 1543/44, ce qui se passa à ce sujet dans la grande audience où 3Iarguerite de France, reine de Navarre, revendiqua, comme fille de France, le droit de faire ouvrir les prisons. V. infrày p. 87.
pour l'aviser de ce qu'il y avait à faire. Par une autre missive du 9 juin suivant, il avait enjoint au Parlement de surseoir au jugement, nonobstant certain arrêt intervenu dans l'intervalle. Enfin, par ujie troisième lettre, signée aussi propria manu, il avait annulé ce qui avait été fait jusque là de part et d'autre, et très compendieusement exposé les règles de compétence qu'il entendait devoir être suivies désormais en pareil cas, tout en exhortant le Parlement à vivre en paix et bonne intelligence avec le sieur d'Esparrois (^). Pour plus de sûreté, le différend avait été peu après évoqué au Grand Conseil {^). — C'était la façon dont il avait été presque toujours procédé.
Par la suite, les occasions de conflits s'étaient multipliées. Ainsi, lorsque des lettres-patentes du 17 janvier 1535 avaient défendu au Parlement de s'entremettre aucunement dans les affaires dont le lieutenant du roi et gouverneur (qui était alors le roi de Navarre) avait charge exclusive, tant pour la police des villes que pour le logement des gendarmes, la réparation des fortifications, des châteaux, etc. ('^), il avait fallu s'incliner devant la force irrésistible de la royauté, tout en se promettant de saisir la première occasion de revendiquer ses droits. — Ainsi encore, lorsque, le 27 juillet 1538, le procureur général Lecomte avait signalé l'archevêque de Bordeaux, Charles de Grammont, lieutenant du roi de Navarre , gouverneur de Guyenne, comme ayant entrepris de connaître de difficultés élevées au sujet de la cotisation faite sur les habitants de Tartas et du Maransin, pour les étapes des légionnaires de Guyenne, la Cour avait mandé l'archevêque
(1) Ces lettres sont analysées aux Reg. secr., mai 1516; mais leur texte original a été transcrit tout au long dans le Reg. d'enreg., B, 30, fol. 170 et suivants.
(2) V. Lettres-patentes du 5 août 1516.
(3) V. Reg. secr , 13 févr. 1535.
devant elle pour, lui ouï, estrc ordonné ce que de raison (^). — Quelques mois avant, ayant appris que Jean Ganiardes, lieutenant général de la sénéchaussée des Lannes, avait fait publier sur un double certaines ordonnances royales relatives à la compétence des sénéchaux et juges ordinaires, elle Tavait faitajourner en personne à sa barre, et là, le 16 mars 1537/38, elle lui avait défendu de procéder dorénavant à aucune publication d'ordonnances royales qu'elles n'eussent 'été d'abord publiées en Parlement.
Dans une autre circonstance, cette Cour, tout en enregistrant redit du 10 août 1539 relatif à la confiscation en cas de lèse-majesté, n'avait pas manqué de déclarer quelle n'entendait pas qu'il fût par là dérogé aux privilèges et coutumes du pays de Guyenne ; et a: néanmoins que la Court y> avertira le Roy d'aucunes choses consernant ledit » Édit (2). »
Malheureusement, il est douteux qu'il eût été toujours tenu compte suffisant de ces réserves. Les conflits d'attribution avec le gouverneur n'avaient pas cessé de se produire presque constamment , même après que François P' eut déclaré révoquer les pouvoirs trop amples qu'il avait donnés peu à peu à certains grands personnages, tels que les gouverneurs et ses propres lieutenants généraux dans les principales provinces f ). — Quoi qu'il en soit, le Parlement avait du moins voulu se montrer toujours courtois envers les hauts dignitaires de la couronne. Ainsi, pour l'entrée de Lautrec, les chambres assemblées avaient arrêté, le 25 mai 1515,
(1) V. Reg. secr., 27 juill. 1538.
(-) V. Heg. secr., 21 dcc. 1539. — Certaines lettres-patentes du roi Jean avaient affranchi à perpétuité les gens nobles de Guyenne de la confiscation, en reconnaissance des services par eux rendus à la couronne de France. V. Heg. d'enreg., B, 30 bis, fol. 208.
{^) Ces lettres-patentes, datées du 21 mai loi2,- furent enregistrées par le Parlement cuni quaUpcatihus et modifîcationibus in registro curiœ conlcntis.
que le premier président et la grand'chambre iraient, mais non comme cour, au devant de ce gouverneur jusqu'à mi-chemin d'entre le palais de l'Ombrière et le « portail du y> Gaillau. d — Depuis, chaque fois que ce grand personnage était venu à l'audience, ou même en la chambre du conseil, on l'avait fait asseoir au dessus des conseillers, à main droite, immédiatement après les présidents (^).
Bien souvent, en effet, le gouverneur avait dû se présenter devant le Parlement, surtout pour les besoins d'argent. Le mauvais état des finances n'avait fait qu'empirer depuis le commencement du règne. Pour faire face à une dépense de 9 millions et demi ('^), véritablement écrasante pour un pays épuisé par des guerres incessantes, François P^ était entré, sans trop d'hésitations, dans la voie des plus tristes expédients. Il avait bien cherché d'abord à se créer quelques ressources par une perception plus régulière des amendes. Ainsi, après avoir ordonné, le 20 septembre 1535, d'employer les amendes, confiscations et autres deniers casuels à la fortification des villes, les charges et assignations ordinaires préalablement réservées, il avait prescrit, le 17 janvier 1535/36, que les greffiers tinssent un registre spécial des amendes adjugées au roi. 11 avait même écrit au Parlement à ce sujet, d'une façon très pressante, pour recommander l'exécution de ses volontés (^). — Mais ce n'était là qu'une source de revenu trop insuffisante, et il avait fallu de bonne heure s'attaquer aux biens du domaine, malgré les pompeuses déclarations de l'édit du 30 avril 1517, portant union du domaine de la couronne, révocation des aliénations antérieures, inaliénabilité de ce domaine à l'avenir, excepté pour la reine-mère
(1) V. Reg. secr., 13 mars 1532/33.
(-) Représentant en monnaie actuelle 190 millions environ. (5) Cette lettre missive, signée François, a été transcrite dans le Reg. d'enreg., 30 bis, fol. 233. Elle paraît inédite.
et la reine d'Angleterre, belle-mère du roi. Parmi les
premières ventes du domaine, dites pour Tentretien des
armées, avaient été celles ordonnées, le 2^2 juin 1521, par
lettres-patentes bientôt suivies d'autres lettres pareilles aux
dates des 3 février 1521/22, 6 mai 1522, 1" juin 1522 et
25 février 1536/37 (pour le domaine en Guyenne) ; 27 juin
1522 (pour le domaine en Lannes), etc. Un instant, le roi
avait semblé reculer lui-même devant le scandale de ces
aliénations. A la face des acquéreurs, il avait déclaré, le
30 juin 1539, ses domaines inaliénables et imprescriptibles;
et cependant, en août 1543, il avait ordonné une nouvelle
aliénation jusqu'à concurrence de 600,000 livres tournois.
Vainement le Parlement avait résisté et n'avait enregistré
ces édits désastreux que sous les réserves les plus expresses :
(( provisoqiiodnon vendere licebit plateas fortes limitrophes,
D nec licebit emptoribus dissipare et depopulare ncmora
» alte fustaye, nec aliis rébus per eos acquirendis uli, nisi
» ut boni palresfamilias . » On s'était assez peu préoccupé
en haut lieu de toutes ces restrictions, et on avait même
brisé à cet égard toute velléité de résistance. Appert ce qui
sétait produit au sujet de la commission donnée au seigneur
de la Rochebeaucourt, gouverneur et sénéchal d'Angoumois,
pour certaines ventes du domaine à charge de rachat. Le
Parlement avait bien interdit l'exécution de cette commission ;
mais le roi avait annulé cette interdiction (^), et peu après,
en dépit des appellations reçues par le Parlement, l'affaire
avait été évoquée au Grand Conseil , Vultima ratio de la
justice royale.
Avec tout cela, cependant, les dépenses n'avaient pas pu être couvertes de beaucoup, sans les ressources que François I" avait puisées dans les déplorables ventes d'ofllces
(') V. Lettres patentes du 21 mars 1522/23.
de finances (0 et de judicature. Il s'était ainsi, tout en maugréant contre les (( importunités » qui Tentraînaient à mal, procuré beaucoup d'argent, mais au prix d'une diminution considérable dans l'influence des corps judiciaires, situation qui devait peu toucher ses sentiments absolutistes. On a déjà vu suprà, p. 20 et suiv., les créations d'offices de présidents et conseillers au Parlement de Bordeaux qui s'étaient succédé en 1415, 1537, 1543 et 1544-. La vénalité des autres charges de l'ordre judiciaire s'était produite dans une proportion plus forte encore, s'il est possible (^). Présentons, pour le ressort de la Cour, le tableau rapide de ces créations nouvelles :
Février iôi^jiô. — Création d'office d'enquêteurs en chaque bailliage, à feffet d'activer fexpédition des aff\\ires et de diminuer les frais. Un règlement d'attribution entre les enquêteurs et les greffiers est arrêté le 6 mai 1517. Le Parlement fait cependant à cette nouvelle mesure une opposition si vive et si tenace, que le roi est obligé de trancher le conflit par de nouvelles lettres-patentes du 14 janvier 1518/19, que le Parlement siégeant alors à Périgueux se décide enfln à enregistrer le 25 février 1518/19. — Plus tard, les enquêteurs en la sénéchaussée de Guyenne ayant empiété sur les attributions des greffiers, nouvelles lettres-patentes du 24 janvier 1538/39, bientôt suivies d'autres lettres confirmatives données à Bordeaux le 20 mars 1539/40. — Enfin, par son édit du 17 avril 1540,
(1) La liste en serait trop longue. Citons notamment la création d'offices de trésoriers des deniers communs des villes de Bordeaux^ Libourne et, Bayonne; celle d'un office de contrôleur des blés en Guyenne; celle d'un nouvel office de contrôleur de la Bourse, des marchands fréquentant la Garonne, la Gironde, la Dordogne, le Tarn, etc.; celle d'un office de greffier des États de Guyenne, etc., etc.
(2) Dès 1522, il avait été établi un bureau des parties casuelles^ « pour » servir de boutique à cette nouvelle marchandise. » V. Loyseau, Des Offices, h\. III, ch. le'-, p. 91, et Lebret, Traité de la Souveraineté, liv. H, ch. viir.
François V% tout en condamnant à nouveau Tancien abus d'après lequel des avocats, des clercs et même des gens inexpérimentés continuaient à être commis pour faire des enquêtes, confirme de plus fort le privilège exclusif des enquêteurs.
2i mai 1522. -— Création de vingt-huit offices de sergents en Guyenne, sous prétexte qu il y manque des sergents pour les exploits et les exécutions.
Juin i522. — Création de six conseillers en la sénéchaussée d'Agenais, à Agen, sans opposition du Parlement (^).
Août i522. — Création d'un procureur du roi en chef et en titre d'office, dans toutes les juridictions, bailliages et sénéchaussées ressortissant directement du Parlement ; mesure excellente, qui ne devait rencontrer aucune opposition.
Juin i82S. — Création de trois offices d'huissier au Parlement. Cette création est fort mal accueillie, et sur l'opposition de ses huissiers, le Parlement refuse d'enregistrer le nouvel édit. Il fait remarquer que, lors de l'augmentation de son ressort par l'adjonction de l'Angoumois et du gouvernement de La Rochelle, deux nouveaux offices dliuissier avaient été créés pour son service, auquel les quatre anciens pouvaient rigoureusement suffire; qu'il en avait été de même, lors de l'adjonction de l'Armagnac et de la plus grande partie du Quercy ; que cependant, après que ces divers pays eussent été distraits de son ressort, il n'en était pas moins resté huit huissiers auprès de lui ; que l'affluence des procès, à raison de laquelle les trois nouveaux offices avaient été sollicités du
(^) V. Reg. secr,, 13 juin 1322. — Les lettres-patentes constatent qu'il était d'usage dans ce siège, comme probablement dans beaucoup d'autres, que les avocats, même les plus jeunes, qui fréquentaient la barre de cette juridiction, assistassent avec le sénéchal au jugement des procès et délibérassent avec lui, non sans quelque scandale, on le comprend de reste.
roi, n'était rien moins que notoire. — Ces excellentes raisons ne touchent pas le roi, qui évoque l'affaire au Grand Conseil (^). Cependant, il ne tarde pas à reconnaître ses torts. Que faire? il a bien rapporté les anciennes nominations, mais il s'est laissé aller à en faire de nouvelles. 11 ne reste plus qu'à décider que trois offices d'huissier seront éteints par voie de décès jusqu'à ce qu'on soit revenu à l'ancien nombre de huit (^). Ces bonnes résolutions sont bientôt oubliées. En octobre 1543, le roi, revenant sur la suppression des trois offices, en crée un nouveau. Sur l'opposition des anciens titulaires, les chambres assemblées, le 27 novembre 1543, leur permettent de faire entendre au roi les incommodités de cette augmentation. Mais le besoin d'argent ne permet d'entendre à rien. Des lettres de jussion, du 5 décembre suivant, enjoignent de publier sans plus de retard. — Longue et triste histoire de ce qui se passait trop souvent !
ii août 'i528. — Création de six offices de conseillers en la sénéchaussée de Guyenne, pour juger les procès, concurremment avec le sénéchal et son lieutenant. Cette création n'était pas précisément bien nouvelle; mais l'opposition qu'y avaient faite, dès sa première apparition, Léonard de Gay et Pierre Royre, lieutenants général et particulier du sénéchal, avait donné lieu à un procès, et même à un arrêt ordonnant une enquête sur le dommage que la nouvelle institution pourrait causer à la chose publique. — Le roi enjoint au Parlement d'enregistrer et d'exécuter son édit, et envoie même des lettres de jussion aux mêmes fins datées du 4 avril 1525. — Déjà, par arrêt du 20 août 1524, rendu entre les nouveaux conseillers de la sénéchaussée de Guyenne d'une part, les lieutenants général et particulier
(1) V. Lellres-patenles du 7 oct. 1536. (^) V. Lettrcs-putentcs du 5 sept. 1542.
et les États de cette sénéchaussée de l'autre, le Parlement avait réglé les attributions respectives des officiers de Guyenne, ainsi que le service spécial des nouveaux conseillers, qui étaient notamment Jacques de Baulon, Pierre Baune, Jean Yerthueilh et Guillaume Bourgouilh.
Juillet i524. — Création de deux offices de notaires au Parlement de Bordeaux, qui ne possédait pas encore cet ordre d'officiers, mais qui l'accueillit sans trop de difficulté... pro per didos nolarios de dictis officiis gaudendo donec per régis litteras fuerit ordinatiim.
Août i543. — Création de quatre offices de conseillers en la sénéchaussée de Bazadais, au siège de Bazas, où il n'y avait pas encore d'officiers de cette sorte. On invoque Taffluence des affaires. Par la raison contraire, ces offices sont supprimés, deux ans après, par lettres-patentes de septembre 1545, dans lesquelles François P' avoue que sa nouvelle création est parfaitement inutile, mais qu'il a donné deux de ces offices à des gens qui lui avaient compté chacun 15 écus; qu'il faut donc commencer par leur rembourser celte somme. Le Parlement enregistre, mais ahsque preju-
dicio oppositionis C'était bien le cas de faire des réserves ;
on va le voir sur-le-champ.
Décembre i54S. — Création d'un siège de sénéchaussée à La Béole, avec offices de lieutenant particulier, d'avocat et de procureur du roi , d'enquêteurs, de greffier et de garde du scel. La raison de cette érection est prise de ce que, par rapport à Bazas, le pays d'outre-Garonne est trop éloigné. Sur l'opposition des officiers de la sénéchaussée du Bazadais, le Parlement résiste ; mais sa résistance est vaincue par une seconde jussion (du 26 janvier 1543/44-), et il se décide à enregistrer le malencontreux édit, le 15 février suivant. A peine s'est-il exécuté que le roi change d'avis, et, en juin 1544, il supprime, aussi lestement qu'il Tavait érigé.
le nouveau siège de La Réole; ce qui n'empêche pas les procès de naître de ces étranges tergiversations (^).
Mars 4543/44. — Création d'un siège de sénéchaussée à Libourne, création éphémère, et qui disparaît bientôt devant les réclamations pressantes des jurats de Bordeaux, protestant contre Tatteinte ainsi portée aux droits de grande et de petite coutume. C'était, d'après le roi lui-même, trop satisfaire à l'ambition de la ville de Libourne (^).
Juillet i544. — Création d'un office de juge- mage à Sarlat, sous prétexte qu'en la sénéchaussée de Périgord, bien qu'il y eût déjà des sièges présidiaux à Sarlat, à Bergerac et à Périgueux où était le siège le plus important, les assises, qui devraient être tenues quatre fois l'an, pour les sièges qui dépendent de cette sénéchaussée, ne le sont pas régulièrement; que le Sarladais a une importance exceptionnelle qui réclame un juge spécial, comme celui de Périgueux. Sur l'opposition du Parlement, lettres de jussion du 17 août suivant, bientôt suivies de l'enregistrement forcé (29 août). Mais François V ne tarde pas à supprimer cet office, ainsi que celui de Bergerac, tout en en proclamant lui-même l'inutilité (3).
Janvier d 544 145. — Création d'un office de sénéchal de robe longue à Saint-Jean-d'Angèly, par application d'une règle générale posée dans de précédents édits et tendant à substituer des baillifs et sénéchaux de robe longue aux anciens lieutenants de sénéchaussée. Bien qu'il soit immédiatement pourvu à cet office en la personne de M® Bonaventure de Laurière, l'institution dure peu, supprimée qu'elle est quelques mois plus tard sur les attestations des avocats et (c patronisans y> de ce siège dont le ressort était
(1) V. Arrêt du 24 déc. 1545.
(2) V. lettres-patentes de juin 1544.
(3) V. Lettres-patentes de nov. 1344,
peu étendu, et aussi sur les instances de ]\P Pierre Aguesseau qui y était investi, depuis plus de dix ans, de l'office de lieutenant général civil et criminel. Seulement le roi veut que ce dernier rembourse à ]\P Laurière, les 1,200 écus de principal et 50 écus pour les frais, qu'il a versés au Trésor. Sur son refus, instance devant le Parlement, qui le condamne à rembourser (9 déc. 4545), après s'être décidé à enregistrer l'édit de suppression, sous le coup de lettres de seconde jussion (^).
d545{^). — Création d'un office de conseiller au
siège de Limoges, bien qu'il y ait déjà un lieutenant-général, un lieutenant civil, un lieutenant particulier, deux conseillers et deux enquêteurs, c'est à dire beaucoup plus d'officiers qu'il n'en fallait, pour la médiocre besogne à accomplir. Aussi le roi ne tarde pas à reconnaître l'inutilité de cet office, avoue qu'il a cédé aux importun ités de !\P Paul Gay qui lui offrait de l'argent. Il ordonne donc la suppression de ce nouvel office; mais il faut d'abord que les anciens officiers remboursent l^P Gay de sa finance (^). •
Et comme il n'avait pas suffi de vendre ainsi l'office de juge à beaux deniers comptants, François P"* avait sans vergogne ordonné, dès 4527, une cotisation assez forte sur les offices ainsi créés. Par une lettre missive, portant sa signature autographe (^), adressée au Parlement de Bordeaux, le 25 janvier 4527, il lui avait prescrit de faire faire par les baillis, sénéchaux, juges et gouverneurs du ressort, un rôle de tous les offices sans gages et de les taxer et cotiser au huitième de ce que chacun pourrait valoir en cas de vente, pour les deniers ainsi obtenus être versés aux mains des
(1) V. Lettres-patentes du ^21 sept. 1545.
(-) La date précise de cette crcafton épliciuère n'a pu ctrc retrouvée. (3) V. Lettres-patentes d'avril 1543.
(^) L'original uicme de cette lettre a été annexé au lîcg. d'cnrcg., B, 30 bis, fol. 98.
receveurs du Trésor, à Teffet de subvenir aux nécessités de rÉtat. L'affaire était d'abord restée longtemps impoursuivie; mais les besoins d'argent étant devenus de plus en plus pressants, il était parvenu au Parlement avec une nouvelle lettre missive du roi, du 16 avril 1543/44, des lettres-patentes du 7 avril qui prescrivaient un emprimt de deux écus à lever (( sur chacun personnage de sa justice (^). »
Dans d'autres circonstances, le roi n'avait pas craint de mettre* à prix la conservation dans son intégrité du siège important de la sénéchaussée d'Agen. Tout en protestant de sa ferme volonté « d'obvier à la foule du peuple », il avait, par un édit d'avril 15^8, déclaré qu'il céderait aux instances de Sainte-Foix et de Villeneuve, qui sollicitaient un siège de sénéchaussée, si la ville d'Agen ne consentait à lui offrir 50,000 livres tournois. Le Parlement ne s'était décidé à enregistrer cet étrange édit que absque prejitdicio processus pendentis inter syndicos villarum Agenii et Condomii.
François l®' avait agi à peu près de même en abolissant, le 57 mai 4538, les offices de lieutenant criminel des sièges de Dax, de Saint-Sever et de Bayonne. Sur les remontrances qui lui avaient été faites, qu'en ces villes de la sénéchaussée des Landes, où il y avait déjà trois sièges présidiaux pourvus chacun d'un lieutenant général et d'un lieutenant particulier à la fois civil et criminel, il y avait été bien à tort, à raison de l'infériorité du pays, créé en vertu de l'ordonnance générale des offices de lieutenant criminel dont trois personnages avaient été pourvus , il n'avait consenti à la suppression de ces offices qu'à charge de rembourser aux nouveaux pourvus les frais par eux faits pour les obtenir. Et comme la chose avait fait quelque difficulté, il avait bravement demandé au Parlement son avis sur la conservation
(*) V. Heg. 6ecr., 2 mai 1544.
des offices en litige, inclinant à ce qu'il fût sursis pour l'office du lieutenant de Saint-Sever (^).
Enfin, — car les exemples de ces abus pourraient être multipliés à l'infini, — le roi avait trahi, dans des lettrespatentes du 14 novembre 1544, la facilité avec hquellc il s'était laissé aller à créer a un nombre plus que suffisant » de procureurs dans les cours souveraines et autres. Il avait, en effet, trop souvent concédé à prix d'argent (n l'état de )) procureur )) à des gens plus ou moins aptes à remplir ces fonctions. Il décidait, en conséquence, que désormais ceux qui poursuivraient cet état ne devraient recourir qu'aux cours et autres juges, annulant toutes lettres contraires obtenues du roi par importunité ou autrement.
Voilà ce que les guerres incessantes de François P' avaient fait de l'honneur et des finances du gouvernement. Elles avaient eu pour le peuple de pires conséquences, c'est à dire la misère poussant à une licence effrénée en politique comme en morale.
11. La licence grandissant dans les bas-fonds de la société, tandis que s'élevait jusqu'au vertige le pouvoir absolu du roi : tel avait été, en effet, le spectacle des années 1520 et suivantes.
La misère avait tout précipité vers un dénouement fatal. Et quelle misère ! La famine et la peste s'étaient relayées pendant toute la durée du règne, au milieu des horreurs et des ravages d'une guerre presque continue. Pour parer à la famine, le roi n'avait rien trouvé de mieux que de prohiber l'exportation des grains. Dès le 14 janvier 1514/15, il avait recommandé au Parlement de Bordeaux de faire surveiller de près les marchands étrangers qui venaient acheter du blé sur notre place. Un'peu plus tard, le 21 mars 1517, il révoquait
(•) V. Lcttres-palcntes, 17 juill. 1539.
des permissions d'exportation qui avaient été délivrées tant par le Parlement que par le gouverneur et les jurats, tous plus ou moins favorables à un trafic qui était le seul aliment du commerce. Il allait jusqu'à annuler des saufs-conduits accordés à des marchands étrangers soupçonnés d'en avoir abusé (^), et imposait bientôt à ceux-là même qui s'étaient fait naturaliser, l'obligation de donner caution certifîcatrice de la destination des marchandises exportées (^). — Il semble que le Parlement eût dès lors mieux compris les véritables conditions d'un approvisionnement assuré, malgré les concessions qu'il avait dû faire trop souvent aux préjugés et aux clameurs tumultueuses du peuple de Bordeaux (^). — Il avait rendu ordonnances sur ordonnances pour faciliter la libre circulation des denrées alimentaires, soit qu'il défendît d'arrêter les blés descendant à Bordeaux par la rivière (^), soit même qu'en présence de la famine qui désolait la Bretagne, il permît à des marchands, tant bretons que bordelais, d'exporter de Bordeaux des blés à destination de cette province (^). Il ne devait pas montrer moins d'humanité envers les parties de son ressort, la Saintonge, le Périgord et le Limousin, et autres lieux où sévissait la même calamité. Il avait enjoint, tant aux gens d'église qu'aux sénéchaux, de pourvoir sans retard à la nourriture des malheureux, qui mouraient de faim sur les chemins et au milieu des
(1) V. Lettres-patentes du 20 mai 1327.
(') V. Lettres-patentes du 29 juin 1534.
(3) Ainsi, il n'avait fait faute de sévir contre les accapareurs de blé {Ord. du 5 avril 1524), et il avait retenu, à Bordeaux, des chargements de cette précieuse denrée {Ordonn. du 12 sept. 1524).
('0 V. Ordonn. du 18 févr. 1545/46. '
(S) V. Ordonn. des 8, 15 et 23 juin, 4 et 28 juill. 1534.— On y peut voir ce que raconte un marchand de Bordeaux qui, après avoir amené de Normandie à Bordeaux, pendant la stérilité de l'année 1330, une grande quantité de blé qu'on lui avait défendu de vendre quand le boisseau valait 60 sols tourn., n'avait pu, quand le blé était tombé à 40 sols tourn., l'exporter en Bretagne, à cause de l'opposition des jurais.
champs {^). — Enfin, la peste de 1546 était venue mettre le comble à cette affreuse situation.
Qu'on s'étonne maintenant de voir éclater sur différents points du ressort des soulèvements, partiels il est vrai, mais bien graves cependant comme indices des malheurs du temps.
Dès le 25 septembre 1523, François ï" avait dû lui-même ordonner de courir sus aux bandes d'aventuriers, vieux soudards des longues guerres passées, qui pillaient villes et campagnes, violaient femmes et filles, et achevaient ainsi de ruiner le pays. Par le même édit, il avait défendu de lever et assembler toutes sortes de gens, sans son exprès commandement. En conséquence, commission avait été donnée aux conseillers Geoffroy de Lachassaigne et Jean de Belcier de disperser une bande de cinq cents aventuriers réunis dans le Périgord, le Limousin et l'Agenais, par le capitaine Robin, qui se disait chargé par le roi de conduire mille hommes au delà des monts, mais qui, en réalité, se livrait au pillage. Le Parlement ordonnait en même temps, le 27 mai 1524-, d'arrêter les gens de cette bande et de procéder à leur punition immédiate. Le 9 juillet suivant, il en condamnait d'autres qui avaient pillé un seigneur du nom de Baltazar de Larochedragon. Le 26 août suivant, il condamnait encore Tun des aventuriers qui, sous les ordres du seigneur d'Eymet, dévastaient les environs de Bazas, violentant les femmes et tuant les hommes.
Dans le Sarladais, le soulèvement avait eu lieu aux cris de : Mort aux yentilshomnies et aux gens de justice! Vive la Giieyte! Au mépris des arrêts du Parlement, s'était formée une assemblée de gens armés portant enseignes, qui parcouraient le pays en pillant et en incendiant tout sur leur
f;^) V. Oraoïin, des 26 févr. 1531/32, 16 mars 1545.
passage. Commission avait été aussitôt donnée à Antoine de Montpezat, qui venait d'être nommé sénéchal du Périgord, ainsi quà son lieutenant de robe courte, Jean de Serviet, d'instruire contre les contrevenants (^).
Cet état de choses avait appelé l'attention du roi, qui, en 1528, à la sollicitation du roi de Navarre, son lieutenant général en Guyenne, avait fait marcher vers cette province une grosse armée, assistée d'un prévôt des maréchaux qui était chargé de faire justice contre les pilleries des gens de guerre et des vagabonds. Bertrand de Yideran , sieur de la Monge, avait été pourvu de cet office de prévôt (^). Tout en reconnaissant Futilité de cette création, le Parlement ne l'avait
acceptée que sous la réserve du latum super eis arresliim
ciim modificaiionibiis in regisiro consilii inscriplis cl regisiralis.
Il n'avait pas, en effet, faibli un instant dans la répression de ces désordres, qui n'avaient pas lardé à se produire jusque sous ses yeux. Les réunions tumultueuses s'étant multipliées dans Bordeaux, sous divers prétextes, à l'occasion surtout de certaines fêtes de tout temps chômées avec quelque agitation parmi la jeunesse, la Cour avait sévi, notamment en 1531, à la requête du roi de la basoche, M^ Guillaume Bayet, contre plusieurs jeunes gens qui , au non:ibre de seize ou dix-sept, avaient parcouru en armes, même de nuit, le jour de la Trinité, les rues et les tavernes de la ville (•^). L'année suivante, le roi de la basoche lui-même, nommé Flory de Rubrand, n'avait pas trouvé grâce devant elle, non plus que quelques-uns de ses suppôts accusés, comme lui, de réunion illicite (^). — Le Parlement ne s'était pas même
(1) V. Lettres-patentes du 4 janvier 1526/27.
(2) V. Lettres-patentes du 7 mars 1528/29. (=i) V. Arrêt du 12 sept. 1531.
(♦) V. Arrêt du 28 mai 1532.
arrêté devant les noms et la puissance de seigneurs tels que Pierre de Montferrand; Jean de Sainte-More, seigneur de Cadillac; Gaston de Lisle, seigneur de la Rivière, et Jean de Gères, seigneur de Caniarsac, accusés de congrégations illicites et de port d'armes. Elle les avait condamnés, le 22 février 1531/32, à 750 livres d'amende à distribuer entre les divers établissements religieux de Bordeaux, et avait même ordonné qu'ils tiendraient arrêt dans celte ville jusqu'à paiement complet de l'amende.
Bientôt après, dans toutes les parties du ressort, avaient éclaté presque à la fois de graves désordres.
Le Périgord, la Saintonge, l'Agenais, le Sarladais, le territoire de Sainte-Foy, la ville de Martel et les pays circonvoisins, étaient infestés par des bandes de malfaiteurs, vagabonds, voleurs de grand chemin, gens sans aveu, organisés sous le commandement de chefs hardis qui tenaient la campagne, et qui, quand ils étaient serrés de près par la justice, trouvaient un refuge trop favorable dans les châteaux du pays. Le Parlement avait du multiplier ses injonctions aux seigneurs justiciers de livrer les coupables, et aux officiers du roi de les arrêter sans délai (').
La ville de Saintes avait même été, en 1532, le théâtre d'une sanglante émeute dirigée contre la vie même de son évêque, Julien de Soderinis. Des plus violentes menaces, on était passé aux voies de fait; la maison épiscopale avait été assiégée, et des officiers royaux avaient même été signalés à la tête des assiégeants. Le roi s'en était ému, et il avait chargé une commission spéciale d'informer contre les coupables et de les juger {^). Il avait aussi ordonné de courir sus à tous les vieux soudards, pour la plupart habitués au meur-
(*) V. Ordonn. dt.s 19 et 26 févr. 1531/32, 31 mai 1532, 20 nov. 1533, 20 août et 5 déc. 1534.
(2) Lettres-patentes du 16 août 1532.
tre et au pillage, qui ravagaient le pays. Il fallait à tout prix rétablir la sécurité des routes, fût-ce par la terreur des châtiments spécialement atroces qui seraient infligés aux coupables (^). — Reconnaissant, d'autre part, que fabus des évocations avait eu -pour effet d'énerver faction de la justice contre les plus marquants, François l", dans des lettrespatentes du 4 novembre 1534 adressées au Parlement de Bordeaux, avait, tout en constatant de plus fort Texistence, sur les frontières du ressort de cette Cour, de grands rassemblements de voleurs de la pire espèce, déclaré que les affaires criminelles ne seraient plus désormais comprises dans les lettres d'évocation.
Le Roi et le Parlement avaient été, du reste, constamment d'accord pour faire dissiper ces réunions de gens sans aveu (^), où se tramaient les plus mauvais coups et où l'on prêchait iiautement le désordre et le renversement de toute autorité. Avec le temps, elles étaient devenues de plus en plus séditieuses. En conséquence, le 9 mai 1539, François P' faisait défense de se réunir à travers les villes et les champs, ainsi que de porter des masques et des harnais secrets ou apparents (^). A la même date, il défendait aux hôteliers de loger et héberger les gens sans aveu. Le 24 juin suivant, il ordonnait de faire vider le royaume par les bohémiens qu'on trouvait mêlés à tous les troubles. Informé de Faffluence des malfaiteurs aux environs de la ville même de Bordeaux et des embarras causés par la diversité des juridictions suburbaines, il allait jusqu à étendre les attributions du capitaine du guet
(') LeUres-patentes de janv. 1534 et du 3 juin 1537.
(2) En avril 1539, le Parlement avait enjoint aux jurats de Bordeaux de livrer sur le champ au capitaine des galères, qui « est de présent en ceste » ville, M tous les vagabonds qui s'y trouvaient. {Reg. secr., 11 avril 1539.)
(3) V. encore les lettres-patentes des 31 mai 1539 et 6 dcc. 1540, relatives aux poursuites pour port d'armes et assemblées illicites dirigées contre un certain Olivières, sieur de Bussac.
de cette ville, même au delà de la banlieue (^). — Le Parlement, de son côté, ne faiblissait pas, soit qu il défendît aux habitants non nobles des Landes de porter harnais, et de se réunir plus de trois dans le même lieu (^), soit qu il prohibât à tous clercs, pages, laquais et autres manières de gens, de porter des poignards (^).
Il semble que, dès cette époque, tout habitant, de quelque condition qu'il fût, éprouvât le besoin de s'armer pour sa sécurité personnelle; mais Farme défensive devenait bientôt oifensive dans ce conflit des plus mauvaises passions. De là, les nombreuses interdictions édictées contre le port des armes apparentes et cachées, surtout au moment où éclataient les premiers soulèvements causés en Saintonge par l'application des fameux édits des gabelles (^). Leur exécution n avait fait cependant quaccroître les désordres dans ce pays et encore sur la rive opposée de la Gironde, où des vagabonds et des bandouliers avaient pillé le Médoc, sans s inquiéter des peines qui leur étaient réservées (^). Il ny avait plus eu, depuis les monstres des clercs de la basoche jusqu'aux fréries des paysans, de réunions nombreuses sans rixes, que les armes rendaient sanglantes. Il avait donc fallu proscrire, spécialement dans les Landes, ces assemblées, qui, à certains jours de fêtes, se formaient dans les auberges ou sur les places des villages. Les scandales et les excès de toutes sortes qui s'y commettaient avaient commandé cette rigueur (^).
Aussi bien, toutes les mesures prises depuis longtemps contre ce débordement avaient échoué. La création d'un second prévôt des maréchaux, faite, le 12 janvier 1538/39, à
(1) V. Lettres patentes du 17 avril 1540.
(2) V. Ordonn. du 5 déc. 1533.
(3) V. Ordonn. du 28 nov. 1541.
(*) V. Ordonn. du 20 juill. 1542.
(^) V. Ordonn. du 20 avril 1542.
(S) V. Ordonn. du 5 févr. 1545/46.
la demande du roi de Navarre, qui avait signalé Timpuîssance de la justice en face de Faudace des malfaiteurs, n'avait pas empêché les vagabonds et les pillards de pulluler plus que jamais.
Les Grands Jours, tenus par des présidents et conseillers du Parlement, à Périgueux, en octobre 1533; à Agen, du 1" septembre au 45 octobre 1540; à Limoges, en août 1542, à Teffet de donner surtout une plus grande activité à Texpédition des affaires criminelles, n'avaient pas réussi à faire trembler les méchants. Vainement le roi, sentant la nécessité d'une prompte répression, avait-il révoqué certains édits attributifs de juridiction au Grand Conseil en matière de réunion armée (^) ; vainement encore, plus préoccupé que jamais des désordres causés par les gentilshommes et les plus grands personnages du royaume, qui, en plein xvf siècle, renouvelaient les guerres privées du Moyen -Age, avait-il prohibé, sous peine de mort et de confiscation, toutes assemblées avec port d'armes (^). Rien n'y avait fait et le mal était allé grandissant.
Il semblait qu'on vît se réaliser les sinistres prédictions du cordelier Thomas Illyricus. ce Le saint homme, » comme on l'appelait alors, n'avait-il pas prophétisé, dès le commencement du siècle, les malheurs qui fondaient sur la France et sur la Guyenne en particulier? N'en avait-il pas accusé, avec trop de raison, les puissants du jour, et plus que les autres les religieux de tous ordres, évêques et curés, séculiers et réguliers, dont il séparait la cause, si souvent condamnable, de celle de la religion du Christ? Le jour où, pour la dernière fois, il était descendu de la chaire pour aller bientôt vivre en cénobite sur les plages désolées d'Arcachon, il avait jeté sur la foule amassée devant le couvent de la Grande-Obser-
(*) Y. Lettres-patentes de mars 1545. (2) V. Lettres-patentes du 1er avril 1546.
vance, ce brûlant adieu à la Guyenne : ce Belle et délicieuse )) province, le paradis du monde, tu verseras de nouvelles » rivières de larmes ; tu verras les feux ondoyer parmy tes D riches campagnes, et ces belles maisons, marques de la » piété et dévotion de tes pères, données en proye aux ennemis » de rÉglise qui naistront dedans toy. Tu verras les exécuy) teurs et les bourreaux de la divine justice qui chasseront ï> à coup de fouet les vendeurs du temple; les loups entre- » ront dedans le bercail, déchireront et brebis et pasteurs. j> Bordeaux! tu verras de te^ murs les églises voisines » embrasées. A peine eschaperont celles qui sont dans tes 3) murailles la rage et la fureur des ennemis de TEglise de » Dieu, punition très juste, et de Tindévotion du peuple et » de la fainéantise de ses officiers, etc., etc. » (^).
Depuis lors, toutes les calamités sétaient succédé sans relâche. En 1515, en 1532, la peste avait sévi dans Bordeaux, tandis que des guerres incessantes ruinaient son commerce et portaient leurs ravages jusque sur les côtes du Médoc. En 1540, une sécheresse excessive avait grillé les vignes {^) et détruit une grande partie des récoltes. Pendant les mois de septembre et d octobre 1544, la peste avait fait à Bordeaux plus de quinze mille victimes. En 1545, la famine était venue mettre le comble à la misère des populations rurales qui, affolées de vexations et de foim, perverties par les plus tristes exemples de démoralisation, avaient déjà déserté la culture des terres pour se jeter par bandes sur les chemins, pillant, saccageant tout sur leur passage.
C'est sur un terrain ainsi préparé que les premiers prédicateurs de la réforme avaient exercé leuraction. Aux paysans, ils avaient dit : « Mettez-vous de notre religion, vous ne » payerez aucun devoir aux gentilshommes, ny au roy
(') V. Florimond de Rœmond, t. 1, p. 16.
(^) C'est l'année dite « des vins rôtis », d'après l'abbé Bellet.
éi
D aucunes tailles que ce qui luy sera ordonné par vous. » Aux bourgeois des villes, à la jeunesse de l'Université et du Palais, ils avaient prêché « que les roys ne pouvaient avoir y> aucune puissance que celle qu il plairoit au peuple (^). »
Les doctrines nouvelles avaient, en effet, pénétré de bonne heure dans le sud-ouest de la France, grâce à la puissante protection de Henri d'Albret, roi de Navarre, et en même temps gouverneur et lieutenant général du roi en Guyenne, grâce surtout à Tactif dévouement de sa femme, la célèbre Marguerite de Navarre, sœur chérie de François P'. Jacques Lefèvre, obligé de fuir la ville de iMeaux, avait trouvé un asile assuré à la Cour de Nérac, qu il ne devait plus quitter jusqu'à sa mort arrivée en 4537. Calvin lui-même sy était aussi réfugié, lorsqu'il avait dû séchapper d'Angoulême, bravant ainsi à distance le Parlement de Bordeaux, après avoir bravé celui de Paris.
Nérac était bientôt devenu un foyer très actif des idées nouvelles que la brillante Cour de Marguerite associait merveilleusement avec ses mœurs faciles et élégantes. On y faisait cependant le catholique dans les premiers temps, parce qu'il fallait bien sauver les apparences. Rien n'avait été d'abord changé aux cérémonies religieuses, ni à la manière de vivre, si ce n'est que toute dévotion était un peu refroidie. On affectait seulement de rendre à Dieu de grands hommages, afm de déprimer, plus à l'aise et par insinuation, le culte de la Vierge et des saints {^).
De Nérac, la doctrine en faveur s'était insinuée à Bordeaux avec Marguerite et sa suite, qui y faisaient de fréquents séjours. La propagande religieuse avait ainsi trouvé maintes occasions de se produire, discrètement il est vrai ; car il fallait compter avec le Parlement qui n'avait pas tardé de recon-
(*) Comp. Monluc, Comm., liv. V, passim.
(2) V. Florimond de Raemond, t. 1, p. 846 et suiv.
naître, aux agitations du peuple et de la jeunesse, les effets dissolvants des idées nouvelles. Il en était même résulté quelque aigreur dans les rapports de cette Cour avec la reine de Navarre, toute sœur du roi qu'elle fût. On avait sans doute fait de part et d'autre beaucoup de diplomatie, mais au fond, l'hostilité datait de loin (^).
Dès le 18 décembre 1534, le Parlement avait ordonné que le lundi suivant, fête de Saint-Thomas, il serait fait une procession générale pour la confirmation de la foi chrétienne.
Le 4 mars suivant, il commettait M' Guillaume de Lane, auditeur de l'archevêché de Bordeaux, et M^ Bernard de Labarrière, chanoine de Dax, pour visiter certaines balles de livres apportées dans Bordeaux, à l'effet de voir s'il n'y en avait pas de réprouvés.
Quand, cédant aux instances de sa sœur, François 1^^, qui affectait encore de croire au repentir des hérétiques et à la diminution de l'hérésie, amnistiait le passé et arrêtait les poursuites, moyennant qu'il fût fait profession de foi catholique dans les six mois (^), le Parlement s'inclinait sans dire mot; mais il n'en recommandait pas moins aux jurats la plus active surveillance, leur prescrivant notamment de s'assurer du nombre de harnais existant chez les particuliers (^).
Le 7 avril 1538, il ne reculait pas devant une manifestation éclatante, la plus ancienne que l'on connaisse de ses sentiments contre les hérétiques. — Ce jour-là, en effet, une procession générale, à laquelle le Parlement s'était joint, se rendait de Saint-André à Saint-Projet, et de là revenait sur la grande place du clocher de Pey-Berland, où était dressé un échafaud. Là, onze personnages qui avaient suivi la pro-
(*) De 1531 à 1540, les registres du Parlement manquent complètement. On en est réduit aux courtes informations des Registres secrets. (-) V. Lettres-patentes du 31 mai 1536. (3) V. Reg. secr. du 26 avril 1536.
cession, huit en chemise et pieds nus, trois tête nue et pieds nus, faisaient amende honorable « pour raison du crime d'hérésie dont estoient chargés. »
Qui les avait condamnés? Quelles peines avaient-ils encourues? Les Registres secrets ne le disent pas, et le texte des arrêts manque. Bientôt il n'y aura plus de doute en pareil cas; mais l'absence de documents laisse dans Tombre la plupart des premières années, les plus décisives peut-être. Dès la fin de l'année 1541, au contraire, les renseignements affluent. Ce ne sont guère d'abord que des informations ordonnées par le Parlement.
Le 15 novembre 1541 , il commet le président René Brinon et un président des enquêtes pour entendre les témoins qui seront présentés par le procureur général contre divers hérétiques et d'autres gens tenant des livres réprouvés et scandaleux (^).
Le lendemain, 16 novembre, c'est Jean Guyart lui-même, le célèbre imprimeur et libraire de Bordeaux, qui est condamné à détruire sur-le-champ certaines caricatures par lui imprimées et exposées en vente, où il est question de <c neuf preux de gourmandise. »
En 1542, les condamnations se multiplient. Un très jeune garçon, Jean de Pommiers, accusé d'avoir proféré des paroles hérétiques, est, après une longue détention préventive, condamné à l'exil et à faire amende honorable en plein parquet de la Cour (25 mai). — Un prêtre, Guillaume Boyer, est condamné à être brûlé vif (4 août) (^). — Un régent de Sainte- Foy, Aymond de la Yoye, est condamne à la même peine (26 août). — Un certain M^ Helie de la Yalade, pour avoir dit que les cierges ne servaient de rien, qu'il vaudrait mieux les donner aux pauvres, et qu'il ne voulait pas de
(') V. dans ce sens des ordonnancements de frais du 4 févr. 1541/42. (^) V. aux Rerj. secr. ce qui est dit de la dégradation de ce prêtre.
messe après sa mort, est condamné à faire amende honorable et à se rétracter (4- octobre). — Paule de Serville, écuyer de Normandie, est condamné pour blasphèmes et séditions à être traîné sur la claie (7 octobre), etc., etc.
Aux actes d'hérésie s'étaient joints parfois des faits graves de sédition armée, notamment à Sainte-Foy et à Pellegrue. — François Lajoanie, Giron et Jeanne Cartier frère et sœur, un certain W Denis Robbert, sont condamnés par contumace à être brûlés vifs, et, en outre, à payer d'énormes amendes dont une petite partie est affectée à des œuvres pies (17 juin). — Jean Joaul et Pierre Fergùet sont condamnés à être traînés sur la claie dans Bordeaux, à faire amende honorable devant Téglise Saint -André, enfin à être brûlés vifs devant le palais de l'Ombrière (26 juillet).
Les informations se croisent dans toutes les parties du ressort. — Un officier de la juridiction de Pellegrue, Jean Delaunay, est poursuivi pour avoir dit qu'il n'y avait pas de purgatoire, etc., etc. (26 mai). — Injonction est faite au lieutenant particulier du sénéchal d'Agenais, à Condom, de terminer les informations commencées contre les accusés d'hérésie (2 août). — Tous les évêques du ressort sont invités, sous peine de saisie de leur temporel, à faire les frais des procès d'hérésie, et ce, suivant état de répartition arrêté par la Cour (4 août). — Plusieurs prêtres de La Sauve et de Créon, Benoît Alyret, Raymond Desvergnes, Jean Galvin et autres, sont décrétés de prise de corps (1" septembre). — Ordre est donné d'informer pour hérésie contre François de Sénelanges, qui est accusé en outre de propos séditieux (19 septembre), etc., etc.
Une poursuite entre autres, et plus que les autres peutêtre, avait singulièrement préoccupé le Parlement pendant cette année 1542.
Au mois de juin, il était informé qu'un Allemand nommé
André Melanchton, venu en Agenais, sous couleur d'instruire la jeunesse, avait été arrêté pour hérésie par ordre de Tévêque d'Agen, qui le détenait dans ses prisons. Le 22 juin, il enjoignait à ce prélat de le faire conduire, sous trois jours, dans les prisons de la Cour à Bordeaux; mais il avait compté sans les sollicitations puissantesde la reine Marguerite, qui intervint aussitôt en faveur du prisonnier, en invoquant de hautes recommandations et presque des raisons diplomatiques. Il avait fallu le mettre en liberté (^). Deux ans plus tard, un des plus chers familiers de la reine, M^ Clément Marrot, avait aussi éprouvé les effets de son active bienveillance, lorsque, le 22 novembre 1544, il avait été amené devant la Cour, comme « soupçonné suivre la secte luthé-
D rienne , lequel interrogé a dit estre de Page de 28 ans,
» natif de Cahors, valet du chasteau du Roy et secrétaire de )) la Reyne de Navarre. »
C'est ainsi que le Parlement avait toujours trouvé la reine de Navarre sur le chemin de sa justice répressive. N'avait-elle pas réussi à obtenir de son frère l'évocation au Conseil privé « pour ceux de son pais accusés du crime d'hérésie? » La terre d'Albret, qui était du ressort du Parlement de Bordeaux, ayant été envahie de bonne heure par les nouveaux prêcheurs, Marguerite avait trouvé ingénieux de dessaisir cette Cour. CNi comprend ce que de tels procédés devaient mettre d'irritation dans leurs rapports respectifs. De part et d'autre, on' recourait au roi, qui alors tranchait le différend avec plus ou moins de bonheur. Dans l'affaire d'évocation, par exemple, qui avait profondément blessé le Parlement, P'rançois P' avait imaginé d'écrire à sa sœur une lettre dont le double fut lu devant cette Cour, le 5 janvier 1542/48, et qui contenait les bases d'un arrangement. Le roi y traçait,
(1) V. Reg. secr., fol. 187, verso; Florimond de Raymond, p. 849; de Bèze, Hist, eccL. p. 28; Scaliger, Pœmo/a, p. 156.
en effet, « la forme de punition quil entendoit estre gardée ï) pour ceux qui estoient accusés du crime d'hérésie, sçavoir )) que ceux qui seroient trouvés sacramentaires auroient une -)) punition corporelle; que les dogmatisans se dediroient » publiquement, avec quelque amende honorable et abjura- » tion solennelle; et pour ceux qui auroient commis quelques ]D fautes légères, ils seroient tenus de s'en confesser et D promettre à leurs curés ou vicaires de ne plus y retour- » ner. » — 11 sagissait donc, en définitive, de traiter les hérétiques de Guyenne, et en particulier du pays d'Albret, avec moins de rigueur. Le Parlement aurait eu mauvaise grâce à ne pas accepter la transaction. En conséquence, à cette audience du 5 janvier, en présence des chambres assemblées, après que M® Richard Duplessis, avocat de la reine Marguerite, eut déclaré en son nom se départir de révocation, « pourveu que la punition se fist suivant le vouloir du Roy, » la Cour avait déclaré quelle. s'y conformerait.
A vrai dire, c'était du côté du Parlement que s'étaient faites les plus amples concessions. Sa gracieuse adversaire n'avait-elle pas pour elle la faveur assurée du pouvoir le plus absolu? Tant que la cause de l'humanité pouvait y gagner, le rnal n'était pas grand. Il était plus fâcheux que la jeune princesse affectât d'abaisser devant ell^la majesté de la justice, en exigeant, par exemple, que le Parlement lui rendît des honneurs inusités. *
C'est ce qu'on avait vu, notamment, à l'époque de rentrée solennelle qu'elle avait voulu faire, et qu'elle avait faite à Bordeaux, le 23 mars 154344, moins comme femme du gouverneur de Guyenne que comme fille de France. Habile à sauver les apparences, elle n'avait rien changé à l'antique cérémonial, d'après lequel elle avait élé conduite de la porte du Cailhau à l'église Saint-André, et, le lendemain, elle était
venue dévotement entendre la messe en la chapelle du Palais. A la suite de cette cérémonie, conduite en la salle du plaidoyer, après avoir congédié tous les personnages de sa suite, seule en face du Parlement, elle lui avait fait un discours fort insinuant dont le résumé se trouve aux Registres secrets. Elle l'avait d'abord remercié de la justice qu'elle recevait de lui, cr tant en ses affaires que de celles de ses sujets. » — Ce qui n'était peut-être qu'une amère ironie. — Puis, s'élevant à de plus hautes considérations, comme pour flatter ses auditeurs en les initiant à des. secrets d'État, elle avait exprimé le désir de communiquer avec la Cour « de ce qu'il » convenait de faire sur ce que l'Anglais avait délibéré y> d'envahir ce païs de Guyenne. » — Qu'est-ce que cela voulait bien dire? Ces étranges projets de l'Anglais n'étaientils qu'un épouvantait présenté au roi pour lui donner le change sur le. caractère des agitations dont la Guyenne était le théâtre? Le moyen n'était pas trop indigne de l'esprit ingénieux de la reine Marguerite. — Cette princesse avait immédiatement après demandé qu'il fût fait le lendemain une procession générale, — qu'on doute encore de ses convictions catholiques! — ce pour la bataille qui se devait » donner demain en Piémont. » Après avoir ainsi rassuré son auditoire sur ses sentiments, elle avait ensuite remontré qu'il fallait c: se donner de garde de plusieurs, qui servaient y> d'espies pour l'Empereur, comme religieux. i> — A ces insinuations, on reconnaît celle qui poursuivait à outrance les moines ultramontains, colporteurs d'indulgences, gens peu recommandables d'ailleurs. — Enfin, elle avait prié le Parlement « de la vouloir faire joyr du privilège octroyé à » elle et à ses prédécesseurs estant de sa qualité, lequel dit » estre contenu au livre des fleurs de lys estant à Saint-Denis, 5) en France, et, en ce faisant, qu'elle puisse faire ouvrir les » prisons aux prisonniers par ses maistres des requestes et
ï> aumosniers, ainsi qu'il a esté accoutumé, protestant que D ne^y en auroit pour crime que le Roy n'a accoutumé y> remettre, et ne toucher ny entreprendre sur l'autorité dudit 5) sieur. »
Le Parlement avait dû s'incliner devant des désirs qui cachaient mal la volonté souveraine, dont il avait subi les effets dans tous les conflits élevés par lui ou devant lui, presque en toutes matières. Mais jamais, probablement, il n'avait plus déploré ses constantes défaites que lorsqu'il avait vu les droits sacrés de la famille violés pour complaire à son éternelle adversaire. — La chose mérite d'être remarquée. — L'élégante cour de Navarre brillait plus par l'esprit que par la fortune, et plus d'un de ses officiers, n'ayant que la cape et l'épée, devait naturellement rêver la richesse par le mariage. La reine Marguerite, qui était femme à expédients, avait donc imaginé d'appeler à sa cour, sous prétexte d'un honorable service à remplir auprès de sa personne, les plus riches héritières de la Guyenne, celles surtout que leur position d'orpheline livrait plus facilement à ses entreprises. C'est ainsi qu'elle avait jeté ses vues, notamment, sur la damoiselle Philippe de Beaupoil, fille de Jacques de Pons, seigneur de Mirambeau, et de feue damoiselle de la Force; sur la damoiselle Marie de Yalée, fille unique et seule héritière de feu M^ Jean de Yalée, nièce du conseiller Briand de Valée, et sur la damoiselle Galienne Danglade, fille mineure de feu le seigneur du Cos. — De grandes résistances s'étaient aussitôt produites de la part des parents de ces jeunes personnes, soit que leurs projets fussent par là contrariés, soit qu'ils ne trouvassent pas que la cour de Navarre fut l'asile le plus sûr pour la foi et la vertu d'une jeune fille. Comme toujours, on avait recouru au Parlement contre ces tentatives de l'arbitraire, et comme toujours aussi, c'était |j
sous la forme de procès que ce recours s'était exercé. Ainsi,
sur le refus fait par le sieur de Pons de livrer sa fille, le Parlement avait mis la jeune personne sous bonne garde; mais le roi, qui ne savait rien refuser à sa ce mignonne », avait évoqué l'affaire et avait enjoint de remettre Philippe de Beaupoil à ses tuteurs, Denis de Beauvoir et François d'Aubusson, ainsi qu'à la dame d'Aubeterre, spécialement chargée de la conduire à la reine de Navarre. Et comme on avait fait mine de ne pas obéir, François P^ avait, par nouvelles lettres de jussion, donné l'ordre au premier conseiller du Grand Conseil et à Saint-Aulaire, sous-maître d'hôtel, d'aller prendre la fille de Laforce (sic), en quelque endroit qu'elle fût, pour la conduire, même de force, auprès de la reine de Navarre (^). — On avait procédé à peu près de même au sujet de Marie de Valée. Seulement, le roi semblait avoir pris le rôle d'un haut protecteur à son égard. Averti, disait-il dans ses lettres-patentes du 41 février 1537, des brigues faites par quelques-uns de Messieurs du Parlement et autres, pour, par cupidité, faire contracter un mariage à Marie de Valée, il avait enjoint de faire conduire celle-ci, soit par son oncle le conseiller Briand de Valée, soit par tout autre, auprès de la reine Marguerite, qui avait « consenti à y> en prendre charge » , jusqu'à ce que, par le consentement de ses parents et amis, elle pût se marier. En attendant, il avait fait défense à qui que ce fût de l'épouser. Et comme cependant elle n'arrivait pas à Nérac, le roi, intervenant de nouveau, s'était plaint que le Parlement la retînt à Bordeaux, à la sollicitation d'un certain Jean Thibaudeau, qui avait plusieurs parents et alliés parmi les membres de la Cour. Il avait, en conséquence, évoqué tous procès à cet égard et renouvelé ses précédentes injonctions (^). — L'affaire de Galienne Danglade avait eu une plus heureuse issue. Le roi
(1) V. Lettres-patentes des 9 oct. et 3 nov. 1536, (2) V. Lettres-patentes du 27 févr. 1537.
avait consenti à révoquer l'ordre qu'il avait déjà donné de remettre la jeune Galienne à la damoiselle Bourgoiran, chargée de la conduire à Nérac, en attendant qu'on pût la bien marier. Informé qu'un parti convenable se présentait, il l'avait laissée se marier suivant le gré de sa famille (^).
Revenons aux hérétiques. — L'année 1542, qu'on a déjà vu signalée par un redoublement de poursuites et de sévérité de la part du Parlement, ne s'était pas passée sans que François P^ lui-même, malgré les influences qui l'enveloppaient, ne se préoccupât du caractère de plus en plus séditieux des agitations de la Guyenne, il semble toutefois qu'il eût voulu, tout en constatant les progrès de l'hérésie dans Bordeaux, et tout en protestant de son vif désir de l'extirper, ménager encore ceux qu'il frappait. Il avait imaginé de leur donner la garantie de juges spéciaux, qui, bien que pris dans le sein même du Parlement, étaient connus sans doute pour moins passionnés que leurs collègues. Il les avait constitués en commission pour connaître des procès des luthériens de Bordeaux et du Bordelais, pour les instruire et les juger jusqu'à sentence définitive, leurs arrêts devant valoir tout comme s'ils eussent été rendus en Parlement. Les noms de ces commissaires méritent d'être connus. Ce sont :
Les présidents : François de Belcier, premier président. Jean de Calvimont, second président.
René Brinon, tiers président.
Les conseillers lays :
Gabriel de Alis, Pierre Lavergne,
Pierre de Boichier, Guillaume Boyer,
Léonard Amelin, Guillaume Vergoing,
Etienne Eymar, Pierre Valier.
Le conseiller clerc : Raymond Balavoine.
(•) V. Lettres-patentes du 21 avril 1539. — Ces lettres sont signées : « Par » Je Roy, LA RoYîSE de Navarre. »
Il est remarquable que les conseillers clercs, sauf un seul, Raymond Balavoine, avaient été systématiquement écartés de la composition de cette commission où Ton peut voir le germe et comme un premier essai de ces juridictions exceptionnelles qui devaient bientôt se produire sous les noms divers de chambres mi-parties, chambres tri -parties et chambres de justice (^).
En dépit des qualités éminentes des commissaires, l'hérésie n'avait fait que grandir et s'affirmer davantage en Guyenne. François P% lui-même, dans des lettres-patentes adressées au Parlement, dès le 30 août 1542, avait signalé à cette Cour quelques points de son ressort devenus les centres les plus actifs de cette o. peste » qu'il fallait extirper, disait-il, en redoublant de zèle et de sévérité.
Les poursuites avaient donc continué de plus fort. — Le 7 décembre 4545, commission était donnée aux conseillers François de Caldenet et Gaillard de Lavie d'instruire sur l'accusation pour hérésie dirigée contre le bénédictin Jean Bouchier. — Troisjours après, le 40, un plus ample informé était ordonné contre un certain Raymond Chantegrie, dit Merdaille, accusé aussi d'hérésie. — Le 42, une condamnation à mort, avec accessoires atroces de langue percée, etc., était prononcée pour blasphème contre un certain Jean Maloche, de Cahuzac. — Le 19 janvier 4545/46, un prêtre de Saintes, nommé Jehannet Louhe, accusé d'hérésie, était renvoyé devant son évêque chargé de parfaire son procès, appelé le procureur du roi en la sénéchaussée de Saintes. — Le 30 janvier, Philippe Barat, qui avait prêché en Saintonge des doctrines hérétiques, est condamné à faire amende honorable devant l'église de Saint-Just, à abjurer, puis à être battu et banni. Il était enjoint au seigneur de
(') V. notre monographie sur la Chambre de justice de Guyenne en 1o82,
Saint-Just d'aider à Texécution de cet arrêt, en même temps qu'injonction était faite au sénéchal d'activer les procès de divers autres accusés. — Le 5 avril suivant était condamné un religieux nommé Jean Bernède qui, dès 1538, avait été poursuivi par l'offîcial d'Agen, pour avoir professé plusieurs propositions hérétiques. 11 avait bien consenti à abjurer ses erreurs lors des premières poursuites; mais depuis, il avait repris le cours de ses prédications, et les poursuites avaient recommencé, à la suite desquelles il était condamné à être traîné sur la claie par tous les carrefours d'Agen , puis à être conduit devant la cathédrale pour y demander à Dieu pardon de ses erreurs, puis enfin à être étranglé, son corps brûlé, etc. Ces supplices cruels n'avaient fait qu'augmenter l'agitation en surexcitant les esprits, ainsi que le remarque un contemporain C).
En certains lieux du ressort, l'hérésie avait pris un caractère militant, bien autrement grave. C'était ainsi qu'en février 1545/46, François Moysan de Liste s'était plaint au Parlement d'avoir été chassé de sa maison par un grand nombre de luthériens. 11 avait dû prendre la fuite devant leurs menaces de mort. Aussitôt, les conseillers Amelin et Gautier avaient été commis pour instruire d'urgence cette affaire (0 février). — Il était dès lors évident que les dissidents avaient pris pied dans quelques localités et qu'il ne serait pas facile de les en déloger. Bergerac et Gensac, notamment, étaient signalés, dès cette époque, comme profondément atteints par les nouvelles doctrines. Le territoire de Pessac, dans la juridiction de Gensac, s'était de bonne heure distingué entre tous (^). Bientôt, on n'en avait plus été à se cacher de l'abandon des anciennes pratiques religieuses. Le Parlement avait dû défendre aux gens de
(1) V. Fiorimond de Rcemond, t. I, p. 866. («) V. Arrêt du 22 août 1542.
Gensac de faire des mariages par parole de présent ou de t'ulur, sans le consentement des parents des filles minenres(^). Les droits de la famille et les bonnes mœurs avaient donc eu à souffrir, autant que Tordre public , de la propagande hérétique.
A Bordeaux même, les progrès de celle-ci étaient devenus inquiétants, à en juger par le caractère des agitations dont la ville était devenue le théâtre, surtout parmi la jeunesse du Palais et des écoles. Il y avait longtemps, sans doute, d'après une tradition s enfonçant en plein Moyen-Age, que les clercs et les écoliers étaient en possession de représenter des moralités et des farces où ils poursuivaient de leurs malices les moines, les curés, la cour de Rome et les vices du siècle. Les parodies souvent risquées de la plaisante familia Galiœ n'avaient jusqu'à ces derniers temps épouvanté personne; mais les doctrines nouvelles avaient bientôt donné à tous ces jeux une tout autre signification. Dès 4546, il y a trace des préoccupations du Parlement à cet égard. Ainsi, le 16 janvier 1545/46, il mandait à sa barre, le roi de la basoche, Jean Pachabelier, et, après l'avoir entendu dans ses explications, il lui faisait « inhibition de ne jouer le jeu qu'il a » fait jouer ces jours passés es maisons privées de ceste ville, » ni autre jeu doresanavant, soit en privé ou en public, que y> le dit jeu n'ait esté premièrement veu par la. Cour (^). » — Les basochiens avaient sans doute un peu trop donné dans le mouvement.
Qu'avaient-ils pu dire au surplus ces jeunes gens, que n'eût déjà proclamé, du haut de sa chaire, en plein air, le vénéré Thomas Illyricus ? Ils étaient encore nombreux ceux qui l'avaient entendu s'écrier : (c Indignes prélats et pasteurs, ». ce vous est assez de remplir vostre ventre, assembler de
(1) V. Ordonn. du 19 tévr. 1545/46.
(') V. notre Notice historique sur la basoche de Bordeaux.
y> Targent, avoir... la grasse mule à Testable, et tout aux y> dépens du crucifix, en disant : Dominus vobiscum. C'est » assez. Il ne^vous chaut, si vos brebis seront sauvées ou » damnées (^). »
Le « saint » homme avait été aussi des premiers à flétrir les ignobles marchés que les curés s'étaient laissés aller à faire avec les colporteurs d'indulgence, et les honteux partages des bénéfices réalisés sur la crédulité des paroissiens. Ses anathèmes avaient devancé de beaucoup les mesures prises par François P' contre les quêteurs ultramontains qui parcouraient le royaume, exigeant de l'argent en échange des soi-disant pardons qu'ils colportaient effrontément (^'). Ses violentes invectives contre le clergé n'avaient été que trop justifiées par les événements qui, tous les jours, s'étaient produits jusqu'à la barre du Parlement. — Dans Bordeaux, le couvent des Annonciades avait été des premiers à donner, dès 1540, le scandale de la désertion. Le Parlement avait dû enjoindre, sans trop de succès, au provincial de Tordre de Saint-François dans la province d'Aquitaine, de procéder aux corrections et punitions, tant des religieuses qui avaient quitté leur habit, que de celles qui vivaient peu conformément à leur état (^). — Dans le ressort, ce qui se passait n'était pas plus édifiant. Le 21 juillet 1542, le procureur général avait dénoncé à la Cour les religieux des abbayes de la Tenaille, de Sablonceau et de Pleine-Selve, en Saintonge, qu'il signalait comme gens malvivants, vagabonds, dissolus, ayant déserté le service divin, allant nuit et jour piller et paillarder avec armes et harnais, ce disant qu'ils ne laisse- » ront à disner et à soupper pour les excommunications . » lancées contre eux. )î) Injonction avait été immédiatement
(*) V. Florimond de Rœmond, t. I, p. 17. (2) V. Lettres-patentes du 12 janv. 1538. (') V. Don Devienne, p. 128.
faite aux abbés de ces monastères de rétablir Tordre selon leur fondation et de procéder sans retard contre les infractions.
Le relâchement du clergé avait résisté à tous les appels. Vainement le Parlement avait-il insisté pour que les chaires catholiques multipliassent des enseignements plus utiles que jamais en face des prédications de Thérésie. Il avait en même temps tenu la main à ce qu'on ne fît entendre que des doctrines parfaitement orthodoxes, se conformant en cela, du reste, aux prescriptions de Fédit du 23 juillet 1543, par lequel François P' avait sanctionné les articles accordés par la Faculté de Théologie de Paris, touchant ce qui était à croire et à prêcher sur les points tombés en controverse à cette époque. Ces prescriptions avaient été rendues particulièrement applicables au ressort du Parlement de Bordeaux par des lettres-patentes spéciales, du 7 juillet 154'4, où il était dit que les doctrines réprouvées pullulaient de plus en plus dans le ressort, « d'où ire de Dieu et afflictions advien- » nent. » Le Parlement avait bientôt rendu une sentence conforme qui traçait la conduite qui devait être suivie par les prédicateurs dans les églises de son ressort (^). — Quand étaient intervenues les lettres-patentes du 3 juillet 1546, réglant la qualité que devaient avoir les prédicateurs, et défendant de laisser prêcher quiconque ne faisait apparaître de. ses pouvoirs, doctrines et degrés, cette Cour s'était empressée d'enjoindre, aux jurats de Bordeaux notamment, de ne permettre que personne prêchât dans cette ville sans permission de l'archevêque, suivant fédit du roi (^).
Mais ce n'était pas tout d'avoir imposé, tant bien que mal, silence à Thérésie; encore avait-il fallu rappeler les prêtres de tous ordres à l'un de leurs plus impérieux devoirs. Le
(^) V. Ordonn. de .. nov, 1345.
(2) V. Rég. secr. du 28 sept. 1546.
19 février 154-5/46, le Parlement, informé de la négligence que les chapelains, prébendiers et bénéficiers des églises métropolitaines mettaient à donner les leçons de théologie dont ils étaient tenus de par les décrets apostoliques et les concordats, leur faisait injonction de reprendre ces leçons, de prêcher régulièrement, etc., etc. — A quelques semaines de là, le 12 avril, sur la plainte du syndic des ouvriers de l'église Saint-Pierre de Bordeaux, il condamnait le curé de cette église, Guillaume Duluc, à payer au syndic 6 écus d'or sol, pour être donnés aux prédicateurs de Favent et du carême dans Saint-Pierre.
Le Parlement avait eu même à s'occuper des dissentions qui avaient déchiré le couvent des Augustins de Bordeaux. Ces religieux, dignes émules de leur célèbre collègue de Wittemberg, avaient été excommuniés par leur provincial : d'où procès pour lequel avaient été commis des conseillers chargés de concilier les parties, et, en attendant, l'excommunication avait été levée. Il fallait bien ne pas déroger à la vieille habitude d'intervenir per fas et nefas dans ces questions de discipline.
Aussi bien, la justice n'allait-elle pas être mêlée plus que de raison à toutes les discussions religieuses? Le pouvoir royal n'avait pas fait en vain appel à ces vieux parlementaires pour qui l'unité religieuse se confondait avec l'unité politique dans la personne sacrée du Roi. Le règne du chevaleresque François P' s'était achevé au milieu d'exécutions sanglantes, dont la religion avait été la cause apparente. 11 était dès lors certain que les progrès du calvinisme avaient été, pour l'État, une cause de révolution plus active que les embarras de finances et les désastres de la guerre. La royauté, parvenue à son apogée, semblait assister à la ruine de la plus grande force sociale qu'on eût encore connue. Plus d'un conseiller de cette époque, plus d'un de ces savants
mûris par une longue expérience des hommes et des choses, eût pu dès lors être tenté de dire aux dissidents, comme le fit plus tard Etienne de La Boëtie : a: Je croys certainement » que les seuls vices de nos prélats, qui ont sans doubte » besoing d'une grande correction, et quelques imperfections » que le cours du temps a apportés en nostre Église, vous D ont incité à cela. Je ne vous en veulx pour cette heure y> de mouvoir; car aussy ne priai je pas volontiers personne
3) de faire quoy que ce soit contre sa conscience
» Mais je vous veulx bien advertir que vous fuyez ces
» extrémités : ne soyez pas si aspre et si violent : accomodez y> vous à eulx. Ne faictes poinct de bande et de corps à part : » joignez vous ensemble. Vous voyez combien de ruïnes ces X) dissentions ont apporté à ce roïaume; et vous respons ï qu'elles en apporteront de bien plus grandes, lo — Jamais prophétie n'eût été plus exacte !
Le règne de Henri II s'était annoncé comme un gouvernement réparateur. L'intention de réprimer les abus du dernier roi avait été manifeste; mai^ que peuvent les meilleures intentions d'un prince dont les finances sont obérées pour longtemps? Aussi avait-il bientôt fallu recourir à l'aliénation du domaine, à concurrence de 100,000 livres tournois {^). Bien plus, il avait été levé sur la Guyenne en particulier la somme de 55,624 livres 15 sols 3 deniers tournois, qui avait été répartie entre les diverses sénéchaussées du ressort {^). Ce n'était guère le cas de résister. Le Parlement s'était donc incliné devant une nécessité reconnue. Aussi bien, il ne pouvait lui convenir d'entraver la marche d'un gouvernement
(^) V. Lettres-patentes de nov. et du 4 déc. 1547. (2) V. Lettres-patentes du 11 déc. 1547,
devant lequel se dressaient des difficultés qu'il n'avait pas fait naître, mais qu'il n'en devait pas moins combattre. Sous couleur religieuse, le mouvement séditieux avait en effet persisté. Il se trahissait tous les jours par des pillages, des attaques à main armée, des meurtres trop souvent impunis. Le Parlement ne le savait que trop, lui qui avait eu si souvent à déplorer son impuissance en face des crimes • les plus révoltants.
Quant à Thérésie, elle avait continué de se répandre dans le ressort. Les religieux désertaient leurs couvents, jetaient le froc aux orties, et ceux même d'entre eux qui voulaient régulariser leur nouvelle position par une démonachisation en forme, ne craignaient pas de recourir pour cela aux fraudes les plus coupables. — En mai 1547, des conseillers étaient commis pour assister au jugement de Guillaume Plastrier, ayant ci-devant porté l'habit de Saint-François (^).
D'autre part, vers cette même époque (mai 1547), Bordeaux se relevait à peine des horreurs de la peste.
C'est dans ces circonstances critiques qu'avaient éclaté les troubles de la gabelle, et l'on a déjà vu, sitprà, pages 12 et suivantes, la conduite du Parlement au milieu de cette agitation populaire. Henri II n'avait pas moins maintenu contre lui l'interdit prononcé par le connétable de Montmorency, et il avait renvoyé au Parlement de Toulouse le jugement de ses actes. Mais, en attendant, il avait fallu pourvoir d'urgence aux nécessités de l'administration de la justice souveraine dans une province qui en était privée depuis déjà longtemps. C'est ce qu'il fit par l'institution de Commissaires dont il me reste à parler.
(') Les registres d'nrrèts du Parlement manquent pour toute la période comprise entre le 30 avril 1546 et le 9 janv. 1350, sauf pour quelques jours des mois d'avril et mai 1347. Ils furent sans doute les premiers détruits pendant les événements de 1348 et 1549.