‹ Le Parlement de Bordeaux et la Chambre de Justice de Guyenne en 1582Chapitre 99 sur 112 · I. — Aperçu historique · texte numérisé non relu

I. — Aperçu historique

Aussitôt après la capitulation de Bordeaux (^), Charles VII s'était empressé d'organiser sa nouvelle conquête avec des éléments français. Les Gascons avaient été écartés avec autant de soin que les rois d'Angleterre en avaient toujours mis à leur donner, au contraire, toutes les fonctions les plus importantes en Guyenne.

Olivier de Coëtivy (^), le favori du roi, était immédiatement nommé sénéchal de la nouvelle province dont Joachim Rouhaut (^) devenait le connétable.

(1) La capitulation avait eu lieu le 12 juin 1451, et le 24 du même mois ou plutôt le 30, les Français avaient fait leur entrée dans Bordeaux. (V. Ribadieu, Histoire de la conquête de Guyenne, p. 242etsuiv,) — On peut consulter, comme document curieux, un récit de la première et de la seconde réduction de la Guyenne qui se trouve dans les Archives historiques (t. XII, p. 3i2). On y lit que le maire de Bordeaux, le sous-maire et les jurats, dont la conduite en ces circonstances suprêmes est sévèrement qualifiée, livrèrent realiter la ville de Bordeaux au comte de Dunois et autres, ultima die mensis junii.

p) Breton d'origine et frère de l'amiral Prégent de Coëtivy, il avait succédé à celui-ci dans la faveur de Charles YII, qui lui accordait sa plus entière confiance. — On trouve dans les Archives historiques (t. XIV, p. 84) un fragment du compte des dépenses faites par Olivier de Coëtivy, comme sénéchal de Guyenne, du 23 juin 1451 au mardi 13 juillet suivant. — On y remarque que, parti de Talmont pour Bordeaux le mercredi 30 Juin, il séjourna dans cette ville du 1" au 13 juillet, jour où s'arrête le manuscrit.

, (^) Joachim Rouhaut, sire de Gamaches, originaire du Poitou, avait été d'abord écuyer du Dauphin (Louis XI). Il avait,Mès 1449, pris part

A la tête de la cité, était mis, comme maire, le célèbre ar tilleur Jean Bureau (^), avec Jean du Puy de Fou pour sous-maire, assisté, en outre, d'une foule de nouveaux venus, le sire Naudo, le sire de Messignac, toute une colonie française qui allait administrer la ville, en écartant les bourgeois, au mépris des franchises solennellement garanties.

L'administration de la justice n'avait pas moins préoccupé Charles Vil. Le chancelier de France, Juvénal des Ursins, était venu de sa personne en Guyenne pour aviser à l'organisation des juridictions. Il y avait, en effet, beaucoup à faire pour amener aux habitudes et aux pratiques françaises un pays où la juridiction ecclésiastique dominait depuis longtemps la juridiction laïque (^). Les nécessités politiques commandaient même d'imprimer sans retard à la justice, surtout à la justice répressive, une activité et même une rigueur en harmonie avec les circonstances du moment. Le chancelier semblait avoir voulu révéler ses intentions à cet égard, lorsqu'il s'était montré, dans le cortège de l'entrée en ville, le 30 juin, vêtu de son corselet d'acier sur lequel était jetée une jaquette de velours cramoisi. — Une telle attitude, qui rappelait trop l'ancien capitaine de gendarmes, avait ému les habitants de Bordeaux, et cette émotion ne devait pas s'effacer de longtemps.

à la conquête de la Normandie, puis à celle de la Guyenne. Il mourut en 1478 maréchal de France.

(^) Jean Bureau, trésorier de France, était le gouverneur des artilleries et mines du roi de France. « Il estoit, dit Jehan Ghartier, fort » subtil et ingénieux en telles matières, et en plusieursautres choses... »

(2) On a vu suprà, I'"^ partie, la part importante faite au clergé séculier et régulier dans la Cour supérieure de Guyenne. A vrai dire, les clercs étaient alors plus versés que to'.is autres dans la connaissance du droit canon et du droit civil qui en dérivait. «Une grande parti© des avocats étaient ecclésiastiques, » a dit Montéil.

Malgré tout, il eût été peu politique de se mettre en hostilité déclarée avec le clergé aquitain dont la puissance était ancienne et bien établie. — Le Chapitre de Saint- André, malgré ses attaches françaises bien connues, avait été des premiers à souffrir des entreprises des Français. Un habitant de la vicomte de Lège, dont le Chapitre était seigneur, s'était plaint à lui que, le 16 juin, il avait été contraint par force de promettre 20 nobles d'or au mandataire de Poton de Xantrailles et de Jean Bureau, commissaires du roi de France quant à la réduction de la Guyenne, pour qu'il ne fût rien innové relativement aux terres et aux personnes de cette vicomte. — Le Chapitre, après en avoir délibéré, décida que cet engagement devait rester sans effet parce qu'il était postérieur au traité de capitulation (12 juin) (^).

L'archevêque Pey Berland qui avait été mêlé très activement aux dernières négociations, et dont les sentiments pour les franchises de la patrie bordelaise étaient bien connus, avait eu, lui aussi, à se plaindre des entreprises des officiers du roi de France; mais celui-ci, qui avait déjà mis l'archevêque dans son Conseil de Guyenne, nliosilait pas à le placer sous sa sauvegarde, lui et les siens. 11 mandait, en conséquence, dès le mois de septembre 1451, aux gens de son Conseil et de sa Cour soiiraine de Bordeaux, au Sénéchal et autres justiciers de Guyenne de maintenir l'archevêque et ses sujets dans les droits, franchises, libertés, juridictions et coutumes dont ils avaient joui jusque-là, entendant qu'il ne leur fût fait injures, violences, griefs et molestations indues (^).

Il faut bien reconnaître qu'à ce moment critique l'état des esprits à Bordeaux était loin d'être favorable à la

(1) V. Ardiioes historiques, t. VII, p. 350, et t. XIII, p. 24.

(2) V. Archives historiques, t. VIIF, p. 330, et t. XIII, p. 58.

domination française. En écartant systématiquement les Gascons, Charles VU entretenait des causes permanentes d'irritation. Que de gens qui avaient perdu à ce changement de régime leur position et leurs chances d'avenir! Barons et bourgeois, mis à Técart, se reportaient volontiers vers répoque où la domination anglaise leur laissait tant d'importance dans la gestion des affaires du pays. Ils ne voyaient donc pas sans inquiétude se développer sous leurs yeux les tendances manifestes de la centralisation française dont les effets commençaient dès lors à se faire sentir.

Parmi ceux dont les regrets les plus vifs n'hésitaient pas à se traduire par des manifestations d'une incontestable gravité, se trouvent au premier rang les officiers des anciennes juridictions. Ils ne craignent pas de s'adresser au roi d'Angleterre pour lui demander des faveurs ou la conservation de leurs charges, comme si son retour eût été prochain. On verra bientôt un ancien conseiller de la Cour supérieure, Etienne des Brosses, solliciter et obtenir de Henri YI TofTice de juge des appels civils et criminels en la Cour de Gascogne, qu'il avait déjà occupé sous les Anglais (^), Un autre magistrat, personnage des plus importants à cette époque et qui avait été, lui aussi, en 1441, juge des appels en la même cour, le chanoine Guillaume Bec, obtiendra du roi d'Angleterre la confirmation de cet office {^). — Le célèbre Bernard Angevin, cet ancien conseiller de la Cour supérieure, qui a été aussi fun des commissaires du traité de capitulation, n'hésitera pas, en février 4452, à se faire reconnaître par Henri YI pour vrai seigneur de Rauzan et Pujols. . Ce mouvement de réaction contre la domination fran-

('--) V. Catalogue des rôles gascons, t. I, p. 135 et suiv. (Février et mars 145'7.)

çaise, lequel avait commencé à se produire dès le mois de juillet 1451, devait se continuer par la suite avec un redoublement d'intensité. Les plus grands seigneurs donnent l'exemple. Gaston de Grailly, captai de Buch (^), et son fils, le comte de Caudale, reçoivent de Henri VI de nouvelles seigneuries (26 juillet). 11 en est de même de Jean de Rostang, bourgeois de Bordeaux (26 juillet), de Jean Castendet, de Louis Brutailhs, écuyer (29 juillet), de Jean Despoy (26 août). — Le captai de Buch reçoit en outre du même roi la garde de la ville et du château de Bazas (20 octobre 14-51), et bientôt après, la confirmation de ses droits sur les bailliages de Mios, du Porge, de Salles et de Salaunes (31 janvier 1452). — Au mois de juin suivant, un an après la capitulation, les lettres royales viendront de Londres plus nombreuses et plus variées que jamais (^).

Mais revenons en arrière pour rechercher comment, dès les premiers jours de l'occupation française, avait été organisée l'administration de la justice en Guyenne.

A Bordeaux, notamment, qu'est devenue la cour du maire, la Co?'t de Sent-Elegi? Le maître d'artillerie Jean Bureau avait alors autre chose à faire que de juger les contestations des bourgeois. Ce soin avait été sans doute dévolu au sous-maire, Jean du Puy de Fou, qui, d'après la règle, devait juger avec les jurats. Par malheur, la liste des jurats de cette époque troublée est perdue, et l'on est réduit aux conjectures sur la façon dont il était procédé à l'hôtel-de-ville. — Tout ce qu'un document

0) Gaston P»" de Grailly, fils cadet de Arcliambault de Grailly et d'Isabelle de Foix. Il était alors âgé de soixante ans environ, et sa fidélité à la couronne d'Angleterre lui valait la réputation d'un preux chevalier. — Son fils, Jean IV de Grailly, fut le proscrit de 1452.

(2) V. pour plus amples détails sur ces agissements suspects, Ribadieu, op. cit., p. 260.

permet d'affirmer, c'est qu'en février 1551/52, Pierre Gaston (^) était procureur-syndic de la cité de Bordeaux.

Pour la cour du sénéchal, au Castet de Bordcu, Olivier de Coëtivy, qui vivait au milieu de ses troupes, ne pouvait évidemment la présider, ni en surveiller le fonctionnement. Ce soin avait dû être remis à un lieutenant, probablement à Pierre Bragier i^-) qui, dans tous les cas, dès le 13 février 1451/52, prenait le titre de conseiller du roi et de lieutenant général de Guyenne. 11 était à ce moment assisté de plusieurs légistes français, notamment de M^ de Villa-Ghristi et de M^ Jean d'Amel; ce sont les seuls noms que nous connaissions.

Reste à savoir ce qu'était devenue la promesse de Charles VU d'établir à Bordeaux une Cour souveraine. Bien des mois s'écoulent sans qu'on trouve trace de la réalisation de cette promesse solennelle. En sera-t-il de cet engagement comme de celui, non moins solennel, (jui affranchissait les Gascons de tout impôt qui n'aurait pas été librement consenti par les trois états de la pro-

(*) p. Gaston était uu bourgeois de Bordeaux, propriétaire dans le quartier de La Rousselle d'une maison dont l'entrée était rue Jofian Sanlz (rue Gensan). — Il appartenait probablement à li famille du capitaine Gaston, dont le navire armé en course fut affrété, en 1378, pour transporter les vivres et les engins de guerre envoyés aux Anglo- GascoQS qui faisaient alors le siège de la tour de Saiut-Mambevt, en Médoc. (V. Rymer, t. III, part. 3, p. 1% et suiv.)

(2) Les frères ou cousins Pierre et Jean Bragier furent du nombre des légistes français qui arrivèrent à Bordeaux à la suite de l'armée de DuDois. — Pierre y acquit bientôt une certaine importance. Après la seconde réduction de la Guyenne, on le retrouve lieutenant du sénéchal de cette province en 1456, puis sénéchal de Saintonge en 14G2. Seigneur de Masgesir et de Puyjarreau, il devint plus tard second président au Parlement de Bordeaux vers 1472. — Jean, venu, comme lai, à Bordeaux dès la première réduction, y était encore au moment du retour des Anglais. Il fut fait alors prisonnier par un bourgeois de Bordeaux qui le rançonna : à'o\x un curieux procès qui fut plus tard porté devant les Grands-Jours de 145G et 1459. Il était devenu alors receveur do Bordeaux. (V. infrà, p. 73.)

vince? L'accueil fait par Charles Vil aux remontrances présentées à ce sujet, la théorie qu il avait manifestée, d'après laquelle le roi avait droit de lever des tailles de son autorité, en cas de nécessité urgente (^), ne permettaient guère de compter sur tout ce qu'il avait promis dans un moment où un triomphe inespéré l'avait porté à toutes les concessions.

Cependant, à une date qu'il est difficile de préciser, mais qui peut aller de juillet à septembre 1451 {^), Charles Yll signait à Taillebourg les lettres-patentes instituant en Guyenne une Cour souveraine qui devait être bientôt le Parlement de Bordeaux (^).

Yoici le texte de cet important document :

«Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, à tous ceuls qui ces présentes lettres verront, salut.

» Savoir faisons : comme après le recouvrement par nous faict, en cette saison passée, de nos duchié en Guienne et pais de Bourdeloys et de Gascoigne, qui par longtemps

(*) V. Ribadieu, op. cit., p. 264 et suiv.

(2) V. Vallet de Viriville, t. III, p. 215, note 1.

(3) Les historiens depuis La Roche-Flavin jusqu'à M. Grùn ont tous cru et dit que l'institution de cette Cour avait été ajournée à cause du soulèvement de la Guyenne en octobre 1452. (V. Boscheron-Desportes, Histoire du Parlement de Bordeaux, t. I, p. 7.) — On verra plus loin comment cette erreur a été dissipée. On comprend même difficilement qu'elle ait si longtemps subsisté en présence de la déclaration très expresse contenue dans les lettres-patenies de Charles VIII du 13 septembre 1483, portant confirmation des officiers du Parlement de Bordeaux. On y lit, en effet, que : « ...pour laquelle justice distribuer, » faire et administrer à tous nos sujets de nostre pais de Guyenne, feu «nostre cher seigneur et aïeul (Charles VII), tantost après la réduction » par lui faite dudit pais..., eust establi et ordonné une Court de Parte- » ment audit pais de Guyenne et autres pais, baillages et seneschaus- » sées ressortissans en icelle Court, laquelle a depuis été confirmée par » feu nostre très cher seigneur et père (Louis XI). » — Ces lettres se trouvent dans le commentaire de Dussaut sur VUsance de Saintes, in fine, et aussi aux Registres secrets (o. 3G9) de la B.bliothèque de la ville, 1. 1, i'°s 40 et suiv. — Rien ne dit mieux comment lo Parlement de I40i ne fut que la suite de la Cour souveraine de ii5l .

avoient esté occupiez par nos anciens ennemis et adversaires les Anglois, Nous, pour mètre et donner ordre de vivre entre nos subgetz desdits pais en bonne police et justice, et donner à plusieurs voyes de faict suppramises et autre abuz qui y ont esté faictes et comises durant le temps de ladite occupation, avons par grant et meure délibération de plusieurs des seigneurs de nostre sang et gens de nostre grant conseil, ordonné et délibéré establir une Court souveraine esdits pays; savoir faisons que, en suivant nostre ordonnance et délibération, et considéré que nostre cité de Bourdeaulx est la principalle de tous nos susdits païs et plus convenable pour l'établissement de ladicte Court, avons, par l'advis et conseil que dessus, ordonnée et establie, ordonnons et establissons, de plaine puissance et auctorité réial, par ces présentes, une Court souveraine en nostredicte ville et cité de Bourdeaulx, pour tous nos susdits pais dernièrement par nous recouvrez et reduiz en nostre obéissance et les ressors d'iceulx, selon les limites qui par nous seront sur ce ordonnées et declairées; laquelle voulons être tenue et gouvernée par liuic conseillers, desquels deux présideront et seront appeliez premier et second président et par aultres officiers par nous à ce commis, ordonnez et establitz; et auxquels nos conseillers nous avons donné et donnons par les dictes présentes, et ceulx qui après eulx y seront audict estât, plain pouvoir, auctorité et mandement spécial de toutes causes civiles et criminelles entre quelques parties que ce scient demourant esdict pais, et icelle décider et déterminer par leurs arrestz ou jugemens; et de donner toutes aultres provisions de justice à nos subjetz desdits pays, et aultres illec survenant quant le cas y escherra, comme font et ont acoustumé et peuvent faire nos autres conseillers de nostre Court de Parlement et leurs dits arretz, jugements et provisions de justice exécuter et faire exécuter par toutes manières deues et en tel cas requises, nonobstant oppositions ou appellations, sans ne que d'eulx ne de leursdits arrestz ou jugemens soit' loisible ne permis appeller par aucuns, ne que par eulx sur iceulx soit defleré au susdit appellar, pour quelque cause ne en quelque manière que ce soit; ordonnons et mandons à tous nosseneschaulx et autres officiers justiciers et subjetz que

à icelie Court obéissent et intindent; diligemment prestent et donnent tout conseil, confort et aide, quant métier sera, et ils en seront requis. Car tel est nostre plaisir, et en tesmoing de ce... {li suite manque, ainsi que le sceau). » Donné à Taillebourg le cinq [août 1451] (^). »

La création de la Cour souveraine est complète. Son siège est fixé à Bordeaux. — Son ressort comprend tous les pays récemment recouvrés dont les limites seront ultérieurement déterminées (^). — Elle sera composée de huit magistrats dont deux présidents (premier et second), et six conseillers; en outre, d'un certain nombre d'officiers commis par le Roi. — Cette Cour devra jnger, en dernier ressort, toutes les causes civiles et criminelles intéressant les habitants des dits pays; elle a, du reste, tous les droits et prérogatives attribués au Parlement de Paris.

Gomme on Ta déjà remarqué^ il entrait dans la politi-

(1) Ces lettres-patentes, qui ne sont pas dans la grande collection des ordonnances, se trouvent dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, no 5909, f" ix."'' xvni. {Registre des lettres.) Ce manuscrit est un gros in-quarto, d'une écriture du xvi« siècle, sorte de recueil de modèles d'actes qui a dû servir à un attaché de la chancellerie royale. M. Vallet de Vlriville, Histoire de Charles Vif, t. II, p. 215, note 1, dit que ces lettres-patentes out été données de juillet à septembre 1451.

(^) Si ces limites ont été elfectivement fixées, comme semble l'allirmor Charles VII dans ses lettres-patentes du 31 juillet 1459, il est malheureusement certain que ces lettres qui les fixaient, n'ont pas été retrouvées. Les lettres de Pardon, du 11 avril 1454, ne vinrent pas lever cette incertitude en mettant le pays de Guyenne dans le ressort du Parlement de Paris; car il y est dit seulement que ressoriiront désormais de cette Cour « ceux de nostre ville de Bourdeaulx et de nostre dit pais » de Guyenne, comme de toute ancienneté avoient accoustumé de » faire. » — Aussi resta-t-on toujours dans l'incertitude pour certains lieux éloignés, tels que Saint-Cibian, en Périgord, si bien que, le Il octobre 1459, dans un procès entre l'archevêque de Bordeaux et Geoffroy de Pompadour, prieur de Saint-Cibian, la Cour des Grands^ Jours de lio'J dut ordonner une information sommaire à l'elTet do savoir si cetle localité « estoit des limites do la Court souveraine, quand » elle seoit à Bourdeaulx. »

que de Charles VIÏ de réfréner les tendances qu'avait, ce Parlennent à étendre sa juridiction, et rien ne pouvait mieux la servir que l'institution d'un nouveau Parlement dans le sud-ouest de la France. Aussi faut-il attribuer aux difficultés qu'il rencontrait en Guyenne dans l'esprit et les habitudes des populations le retard qu'il avait mis à instituer à Bordeaux une Cour souveraine.

Ces difficultés devaient encore retarder l'organisation de cette Cour pendant quelques mois. On ne trouve pas, en effet, dans les ordonnances de cette époque, un document quelconque portant soit fixation des limites du ressort, soit la nomination des conseillers et autres officiers de la Cour. Ce silence est si absolu jusqu'aux derniers moments de cette première phase de la domination française, qu'on a pu longtemps douter que cette Cour eût jamais siégé (^).

Ces doutes ne sont plus possibles en présence, non seulement des mandements qui se trouvent au bas de plusieurs lettres-patentes de Charles YII, et qui sont nommément adressés à la Cour souveraine ('^), mais encore et surtout des enregistrements de lettres-patentes faits par

(') On le contestait généralement, lorsque, en étudiant les registres d'enregistrement du Parlement de Bordeaux, je remarquai dans l'un d'eux {Arch. dép., B. 31, fo 222), au bas de la confirmation par Charles VII, en septembre 1451, des privilèges des monnayeurs de Guyenne, lacté d'enregistrement suivant : « Lecia et publicata in Curia » Suprema Burdcgale, présente procuratore Régis générale, seu ejus » substiluto in eadem curia, et in regislris ipsius curie registrutj, » XXljunii li5!2, per me Jo/ian de Salon. » Je signalai aussitôt cettg découverte, en 18G7, dans les Grands-Jours du dernier duc de Guyenne, p 12, note 1. — Depuis do nombreux documents sont venus achever de lever tous les doutes, notamment les llejislres des Grands-Joui s de liôG et JiôO. (V. Arch. Iiisl., t. IX.)

(2) Les leltres-paieutes de Charles VII, relatives à la Guyenne, et datées de septembre et de décembre 1451, portent mandement « à nostre a C^ourt souveraine de Bourdeaulx... » ou «dileclis et fidelibus noslris j> tonsiliariis Parlumcnti sice cunsisltrii ntslri Ik/rdeyalis... »

elle et des actes nombreux de sa juridiction qui sont relatés dans plusieurs procès portés plus tard devant les Grands-Jours de 1456 et de 1459.

Il y a cependant encore un doute que rien n'a jusqu'ici suffisamment dissipé. Quand la Cour souveraine est-elle entrée en fonctions? A cet égard, Fincertitude est complète. Si Charles YII lui adresse en septembre et en décembre 1451 des mandements qui feraient supposer qu'elle était en exercice à cette date, les enregistrements faits par elle se reportent tous uniformément au mois de juin 14-52, ainsi qu'on le verra infrà (§ III). Quant aux actes de juridiction, rien ne permet d'en fixer la date précise, si ce n'est pour un appointement qui est dit donné par elle à la date du 30 juin 1452, dans un procès des frères Pinets contre Behat (Y. infràj § ÏII).

Tout ce qu'on peut donc induire des dates connues, c'est que la Cour souveraine a certainement siégé pendant tout le mois de juin 1452 à Bordeaux.

A ce moment, la situation était plus tendue que jamais. Les trésoriers du Roi persistent dans la levée des tailles, sans se préoccuper du consentement des trois états de Guyenne. — Aux plaintes des Bordelais, ils répondent que l'argent levé sur la province ne doit servir qu'à payer les garnisons nécessaires pour empêcher les entreprises des Anglais.

Ces explications étaient loin de satisfaire les Bordelais qui répliquaient que, du temps des Anglais, ils avaient toujours été affranchis des incommodités des garnisons et de la levée des tailles {}). Pouvaient-ils s'attendre à

{}) Comme l'a fait remarquer Baurein {Variétés, t. III, p. 149), il n'y avait.de troupes anglaises en Guyenne que dans des cas très extraordinaires. Si ce pays était tenu de pourvoir à sa défense, il n'était pas assujetti aux subsides. Il n'y avait, du reste, habituellement à Bordeaux qu'un très petit nombre d'Anglais, et, outre quelques parti-

ce qui se passait sous leurs yeux après les promesses qui leur avaient été faites?

Leur indignation fut portée au comble lorsqu'ils apprirent que toutes leurs remontrances avaient été à peine écoutées par Charles YII. Le traité de capitulation était donc très volontairement violé, et la Guyenne pouvait dès lors se croire déliée de son serment envers le roi de France.

Une vaste conspiration s'organisait aussitôt, embrassant toutes les classes des habitants, barons, clergé et bourgeois. Le sire de Duras, Bertrand de Monlferrand, Bernard Angevin, le doyen de Saint-Seurin, — de ce Chapitre signalé par sa fidélité aux souvenirs anglais, — tous ces grands personnages, restés en rapport d^nmitié et d'intérêt avec les barons d'Angleterre, n'hésitaient pas à prendre la direction du mouvement. Le fils aîné de Gaston de Foix, captai de Buch, Jean IV de Grailly, que son mariage avec Marguerite de Suffolk, comtesse de Caudale, en Angleterre, autorisait à circuler entre les deux pays sans éveiller de soupçons, s'offrait même à faire le voyage de Londres. A quelque temps de là, au mois d'août, il quittait en effet Bordeaux en compagnie de Pierre de Montferrand, le soi-disant sire de Lesparre (^).

culiers de cette nation qui, soit à raison de leurs affaires, soit à cause du climat, y avaient fixé leur résidence, il n'y avait ordinairement à Bordeaux que les équipages des navires anglais venus pour leur commerce.

(i) Le premier appelé par le testament de Florimond, en date du 25 février 1393, avait été Guilhem-Amanieu de Madailhan; mais celui-ci étant décédé vers le 14 décembre 1439, sans postérité, la substitution créée par le testament de Florimond s'était ouverte en faveur des substitués subséquents. Ceux-ci étant décédés sans postérité mâle, la sirie de Lesparre était tombée au pouvoir des rois d'Angleterre qui en disposèrent, d'abord, au profit de Bernard Angevin (1440), puis de Jean, duc d'Exeter (1444). — Cette importante seigneurie était en cet état équivoque en 1451. Aussi, Charles VII, dès la première capitula-

Le succès de leurs démarches fut complet auprès du Conseil royal d'Angleterre, et le vieux John ïalbot était mis, dès les 1^^ et 2 septembre 1452, à la tête de l'expédition qui, le 17 octobre, cinglait vers les côtes de Gascogne. Elle prenait terre, le 21, près de Soiilac, dans la sirie de Lesparrc, sur une terre contestée, et le 22 octobre, Talbot venait camper sous les murs de Bordeaux.

Olivier de Coctivy était resté jusque-là dans la plus étrange sécurité, et ce ne fut qu'aux rumeurs de la ville qu'il connut le danger qui le menaçait. Pendant qu'il essayait à la hâte d'organiser la résistance, les Trois- Cents, réunis à l'hôtel de ville, délibéraient, non pas seulement d'ouvrir les portes aux Anglais, — ce qui ne faisait pas question, — mais si on livrerait à Talbot la garnison française et, sans doute aussi, tout le personnel français que le peuple détestait.

A peine Talbot était-il entré par la porte de Cor (plus tard la porte du Chapeau-Rouge), que se produisait dans Bordeaux et dans ses faubourgs une véritable chasse aux Français. Poussés autant par la cupidité que par un sentiment de vengeance, les Gascons se mettaient aussitôt à courir sus aux personnages venus de France, et même aux plus humbles soldats. Nombre de bourgeois cherchèrent alors à exploiter les prisonniers faits de leurs mains, et pour tirer d'eux la plus forte rançon, ils

tion (le la Guyenne, s'empressa- t-il d'en disposer (avril 1451/52) en faveur d'Amauieu d'Albret. — Pierre de Montferrand, qui, par sa mère, Isabeau de Latrau, fille de l'un des substitués de Florimond, se croyait seul appelé à succéder à la maison de Lesparre, avait toujours protesté contre les agissements du roi d'Angleterre. Bien qu'il n'oùt jamais eu la i)ossession de cette seigneurie, il n'avait pas cessé, depuis la mort de Madailhan, de prendre la qualité de sire de Lesparre, qualité que ses descendants continuèrent à porter longtemps après sa mort tragique. (V. Baurein, t. I, p. 238 et suiv.) C'est donc lui qui, en 1451- 1452, est très irrégulièrement désigné sous le nom de sire de Lesparre.

allèrent jusqu'à les renfermer dans leurs propres maisons (^).

Tous ces actes de violences avaient été cependant condamnés d'avance par Talbot lui-même qui, dès le jour même de son entrée, avait fait crier et notifier que ceux qui avaient prêté serment au roi de France eussent à s'abstenir de la prise des Français et d'une atteinte quelconque à leurs biens (-). — Il devait être tenu bien peu compte de ces défenses contre lesquelles s'élevaient d'anciennes pratiques aussi barbares qu'invétérées.

Que devinrent, au milieu de ce bouleversement, les juges des diverses juridictions de la ville?

On ne connaît que ce qui arriva aux membres de la sénécbaussée, au sénécbal de Coëtivy, au sire de iMessignac, au sire Naudo.

Pour Coëtivy et de Messignac, faits prisonniers par Arnaud Bec, bourgeois influent, frère de Guillaume Bec, l'ancien juge des appels en la Cour de Gascogne (^), ils avaient été amenés dans la maison même d'Arnaud Bec; mais Talbot, informé de cette prise, déjoua les calculs de ce dernier, en confisquant à son profit la rançon qu'il avait extorquée. Bien qu'irrégulièrement arrêtés, Olivier de Coëtivy et le sire de .Messignac n'en furent pas moins trouvés de bonne prise et envoyés en Angleterre, ainsi que le sire Naudo et le sous-maire, Jean du Puy de Fou.

(1) V., pour plus amples détails, Ribadieu, op. cit., p. 275 et suiv.

(2) V. Baurein, Variâtes bord., t. I, p. 199, et t. III, p. 357. — Il est curieux de lire l'acte uotaric dans lequel Talbot lui-même consigna, le 4 lévrier 1352/53, les circonstances de son entrée à Bordeaux en octobre 1452.

(^) Il était Anglais d'origine et chanoine de Saint-André depuis le 30 novembre 1432. — Tout partisan qu"il fût de la domination anglaise, il n'en devint pas moins, eu 14G3, conseiller clerc au Parlement de Bordeaux. Transféré à Toulouse en 1469, lors de l'apanage du frère de Louis XI, il revenait en 1472 prendre son siège à Bordeaux.

Quant au lieutenant général de la sénéchaussée, Pierre Bragier, si on ne sait quel fut en définitive son sort dans ce désastre, on connaît les pénibles aventures de son frère on cousin, Jean Bragier, aventures auxquelles il semble avoir été plus ou moins mêlé, et qui donnent une idée des mœurs du temps. En voici un aperçu :

Jean Bragier, qui était venu en Guyenne aussitôt après la capitulation de 14-51, fut, dès l'arrivée de Talbot(1452) et malgré Fordonnance par laquelle il défendait de tenir Français prisonnier, fait prisonnier par un certain Pierre Vaquey, dit Monot, qui avait mené des gens de guerre pour le roi d'Angleterre. Messire Jean Passelier avait, disait-on, concouru à cette prise. — Dans tous les cas, Jean Bragier et son cousin, après s'être engagés envers ledit Pierre Vaquey, furent conduits chez son père, Jean Vaquey, bourgeois notable, où ils demeurèrent prisonniers aux fers jusqu'au moment de la seconde capitulation (octobre 1453). — Pierre Vaquey, voyant alors qu'il ne pouvait plus tenir Jean Bragier prisonnier, — son cousin avait été sans doute déjà relâché, — se décida à lui demander une cédule d'engagement pour sa rançon. Cette cédule devait porter que Jean Vaquey père lui avait prêté de l'argent pour sa rançon et pour sa dépense. 11 devait souscrire encore une autre cédule pour son frère ou cousin. D'après Jean Bragier, ces cédules, passées le 8 octobre 44-53, furent antidatées. Après quoi il fut mis en liberté. — Jean Vaquey a plus tard protesté contre ces dires et ces prétendues antidates. D'après lui, il s'était porté spontanément caution de Jean Bragier et d'un autre qui avaient été mis en prison à Sent-Elegy. Il leur avait alors fourni sept vingts écus que J. Bragier s'était engagé à lui rembourser; puis, comme on voulait le conduire en Angleterre, et pour lui éviter le voyage,

il lui avait prêté encore 69 écus destinés à compléter sa rançon. J. Bragier lui en avait fait une autre cédule et n'en était pas moins demeuré prisonnier de Jean Passelier et de Pierre Vaquey, à qui il avait donné en plus 60 réaux que Jean Yaquey lui avait encore prêtés. — Quoi qu'il en soit, deux ans après, Bragier se prévalant des lettres de Pardon (11 avril 1454), portant abolition de toutes les violences et ordonnant la délivrance des prisonniers, ainsi que la cassation de toutes cédules faites par eux, sollicitait et obtenait plus tard des lettres royales en vertu desquelles il fit commandement à Jean Vaquey d'annuler et détruire les cédules souscrites en 1453. Puis, sur le refus de ce dernier, il l'actionna en justice. Cette affaire fut portée devant la Cour des Grands-Jours de 4456, où, après de longs débats, elle fut terminée par un accord entre les parties (^).

Les péripéties de cette affaire disent assez ce qui dut se passer à ce moment à Bordeaux et dans les environs. Les membres de la Cour souveraine parvinrent-ils à échapper aux bourgeois de Bordeaux? Rien ne permet de dire ce qu'il advint pour eux et les leurs. Ils étaient cependant de bonne prise, et les rançonneurs n'étaient pas gens à dédaigner cette aubaine. Quelque courte qu'eût été leur judicature, ils n'avaient pu manquer de s'attirer la haine de certains plaideurs plus ou moins puissants.

Dans tous les cas, peu d'années après, on retrouvera à Bordeaux quelques-uns au moins d'entre eux, y exerçant encore des fonctions judiciaires. — Mais n'anticipons pas sur les événements qui vont suivre et voyons comment, dès 1451-1452, ils avaient été organisés (§ II) et comment ils avaient rempli leur mission (§ III).

(*) V. Arch. hisl , t. IX, p. 103, 105 et suiv., -239 et 247.

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