‹ Le parlement de Franche-Comté, de son installation à Besançon à sa suppression, 1674-1790Chapitre 115 sur 176 · P.-J. GRAPPE · texte numérisé non relu

P.-J. GRAPPE

bliait celle du savant, qu'il méritait à un titre égal, et que la postérité lui conservera.

Un autre avocat, Grappe, Pierre-Joseph, avait une position exceptionnelle; esprit pondéré et méthodique, il ne brillait point à la barre par la vigueur, la chaleur, l'élan, la verve de certains orateurs des barreaux, mais il possédait ù un haut degré la science du droit, l'expérience des affaires. « La pureté de sa conduite, l'honnêteté de sa vie, la douceur de son caractère, le rendaient, d'après les témoignages contemporains, aussi recommandable que ses talents 0) . » L'université de Besançon l'accueillit avec empressement lorsqu'il sollicita l'honneur de succéder à Seguin dans la chaire de droit romain ; il apporta dans son enseignement une logique serrée, une précision et une érudition exceptionnelles. Mais quand éclata la Révolution, Grappe devint une de ses victimes. C'est vainement qu'il essaya de ne point se mêler aux luttes politiques, de se confiner dans l'étude ; dénoncé comme suspect, il fut incarcéré, enfermé avec un grand nombre de ses compatriotes dans les prisons de Dijon, et ne reconquit sa liberté qu'au 9 thermidor. Libre, il conserva le même esprit de modération qui avait inspiré tous ses actes, collabora avec Couchery et Louvot à la rédaction d'un journal destiné à combattre les jacobins, devint membre du conseil des Cinq-Cents, puis fit partie du Corps législatif sous le consulat; quand en 1804, déjà

(1) Leltro des distributeurs et professeurs de la Faculté de droit. Archives du Doubs.

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fondé dans l'opinion, l'empire vint à être proclamé, Grappe comprit que la France se donnait un maître, que ce maître imposerait sa volonté absolue; il refusa de s'incliner devant ce pouvoir nouveau, et sans ostentation, sans regrets, abdiquant tout rôle politique, vint reprendre à Paris ses études juridiques, qui avaient fait le bonheur de ses premières années.

Mais parmi tous ces hommes dont nous venons de rappeler le souvenir, nul peut-être ne porta l'éloquence au même deg^é que Jean-Baptiste Courvoisier. Nul ne posséda mieux que lui le don rare de concevoir rapidement et de donnera sa pensée l'expression et la couleur; nul surtout ne montra plus de mépris du danger, plus de courage à défendre ses convictions politiques et ses croyances religieuses, plus de fermeté et d'audace à protéger contre d'injustes accusations les victimes des haines populaires. Nous le retrouverons pendant la tourmente révolutionnaire, luttant avec vaillance, puis forcé de chercher au milieu des ennemis de sa patrie un abri pour sauver sa tête.

Professeur de droit et avocat en renom au début de la période révolutionnaire, Courvoisier voit immédiatement grandir les passions déchaînées, il voit venir la tempête qui doit emporter le pouvoir royal, ensanglanter et déshonorer son pays. Il se jette dans la lutte sans se préoccuper de son intérêt; appelé en 1790, en qualité de recteur de l'université, à prononcer un discours dans une séance solennelle, il poursuit de sa verve railleuse toute l'école philosophique, tous les propagateurs des idées nouvelles, et pressentant l'avenir,

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trace un effrayant tableau des calamités qui allaient atteindre sa patrie. Dénoncée au conseil du département, la harangue fait grand bruit, le département envoie un officier national nommé Bernard et trois fusiliers au domicile de Courvoisier, avec mission de le faire comparaître devant le conseil départemental, sous prétexte qu'il parle trop hardiment contre la constitution. La haute situation de Courvoisier, son talent, sa notoriété, auraient pu lui valoir l'indulgence; peut-être eût-il été habile d'excuser sa hardiesse de langage, d autant plus que son discours était écrit en latin et ne pouvait avoir irranci retentissement; maison Je révoqua, ce qui devait lui permettre de continuer avec plus d'indépendance sa carrière d'avocat, de mieux défendre et cette monarchie, à laquelle il avait voué une sorte de culte, et les malheureuses victimes d'odieuses dénonciations.

En 1791, la marquise de Constable, les comtes d'Auquoy et de Chaillot avaient été signalés comme coupables d'enrôlements pour l'armée de la contre-révolution. Courvoisier était leur ami et n'hésita pas à se charger de leur cause. Poursuivis jusque dans l'enceinte du tribunal par la colère, la haine, la fureur du peuple, ils comparaissaient devant des juges sinon vendus au pouvoir, du moins faibles et timorés. Courvoisier risquait sa vie en les détendant, mais il était leur ami et il tenait à se dévouer pour eux. Dès ses premiers mots, il est interrompu par des murmures : il n était pas homme à se taire, il sait qu'un écrit a été répandu dans ie public pour ie dénoncer comme iraitre à la patrie, et que cet écrit le désigne comme une victime

à immoler : il brave tout danger et, dans un exorde admirable, déclare qu'il défendra l'innocent, môme au péril de sa vie. « On ne m'a pas connu, dit-il, si l'on a pensé que la crainte me ferait taire quand l'honneur m'ordonne de parler ; » mot sublime qui peint bien le caractère, l'énergie, le courage de l'intrépide lutteur.

Quelques mois plus tard, en 1792, quand le roi était encore debout sur les ruines fumantes de la monarchie, Gourvoisier publie un premier volume, Eléments de droit politique, où il montre l'insurrection dans le peuple, l'indiscipline dans les troupes, les proscriptions, le pillage, les incendies, les massacres, où il condamne les élections populaires qui donnent la victoire non au plus digne, mais au corrupteur, à l'intrigant, où il prouve que la souveraineté peut se transmettre, qu'un engagement inviolable lie au roi la nation, et que pour briser ce contrat, il faut la volonté des deux parties, celle du souverain et celle du peuple. Peu après, en 1792, paraît un second ouvrage : Essai sur la constitution du royaume de France, portant sur sa première page ces mots de J.-J. Rousseau : « Ne changez pas la constitution qui vous a faits ce que vous êtes. » Son œuvre contient les appréciations les plus savantes sur l'organisation de la nation française, la forme du gouvernement, l'autorité des Etats généraux, les attributions du pouvoir exécutif. Bien que se confinant le plus souvent dans la théorie, il n'hésitait pas à flétrir les attentats qui désolaient son cœur de royaliste et de Français, et cela au moment où les passions révolutionnaires allaient atteindre leur paroxysme. On comprend

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