LE LANGAGE JUDICIAIRE
cl érudition, d'une afféterie prétentieuse, visant à la cadence des mots, aux antithèses forcées. Peu à peu, avec Cochin etGerbier, qui resteront comme des modèles de la pureté du style et de l'élégance oratoire, la discussion devient plus solide, plus serrée, plus lucide ; elle reprend des allures plus vives et vise davantage au laconisme et à la brièveté. Plus on arrive à la fin du xvin e siècle, plus le style se modifie. Les théories philosophiques, le mouvement des idées, exercent une influence non seulement sur les mœurs, mais sur les écrivains et sur les orateurs; ils marchent d'un pas plus rapide. Les magistrats, Lamoignon, d'Aguesseau, donnent l'exemple à suivre ; Bayle, Voltaire, d'Argenson, Montesquieu, Rousseau lui-même, bien que solennel et rhéteur, ont le style qui est le style de leurs pensées. L'avocat imite les philosophes et les magistrats ; à mesure qu'approche la tourmente révolutionnaire, à mesure que les idées s'agitent sous un souffle plus ardent, son langage est plus alerte, ses mémoires sont rédigés avec plus de netteté, il en est qui sont des modèles de précision ; certains se distinguent par une émotion contenue et réservée.
Les imperfections et les progrès que nous signalons dans le barreau français se rencontrent en Franche- Comté dans le langage judiciaire. Avant la conquête, ces imperfections sont les mêmes qu'en France. La Comté était attachée à ses empereurs, elle était Espagnole de cœur, mais Française de langage, et devait nécessairement se ressentir du voisinage de la grande nation. Les mémoires publiés au commencement du
xviii 0 siècle devant le Parlement devenu français sont empreints de majesté, mais de monotonie et de prolixité; on voit qu'ils s'adressent à des magistrats qui ne sont pas pressés de juger; on sent que Fauteur veut à tout prix faire étalage de sa science ; mais peu à peu, en plein xviii 0 siècle, ils deviennent concis et bini ordonnés, ils se présentent dans leur ensemble avec clarté et logique. La plupart des avocats, surtout ceux qui faisaient partie de l'Université, comme Courvoisier, Seguin, Grappe, savaient écrire; Courvoisier aurait pu occuper un rang distingué parmi les littérateurs ses contemporains.
Ce que nous disons des mémoires des avocats pourrait s'appliquer aux mercuriales des magistrats ; elles ont les imperfections de ieur temps : il suffit pour s'en convaincre de lire le discours que prononçait en 1691, à la rentrée de la Saint-Martin, l'avocat général Doroz, faisant l'apologie des doctes facultés qui venaient d'être installées à Besancon et célébrant la munificence du prince et la générosité des magistrats municipaux. Pas un parlementaire ne se soustrait à la mode de son époque. L'emphase subsiste encore dans les dernières années du Parlement : c'est ainsi qu'en 1778 l'avocat général commence sa harangue en ces termes : « Qu'il est imposant, qu'il est intéressant, le spectacle offert aux yeux du public dans cette assemblée où la justice remonte sur son trône, où ses ministres sont réunis pour prononcer ses oracles et exercer la plus auguste des fonctions. » Tout le discours est dans ce style. Le plus souvent les mercuriales retracent les hautes vertus du magistrat. L'orateur recommande à ses confrères