AVOCATS AUX ÉTATS GENERAUX. L'AVOCAT BLANC
ses aspirations à la liberté, mais la profession d'avocat donne à celui qui l'exerce la faculté de se produire en public, de faire preuve chaque jour de sa science, de son talent d'élocution, de 1 élévation de son esprit, et cela devant un auditoire nombreux, qui écoute et apprécie. Il n'est pas de profession où le mérite puisse mieux s'affirmer, où Ton ait moins à redouter les cabales que peut susciter la jalousie, car on a le public pour juge; déplus, la parole séduit les masses, qui sont disposées à s'incliner devant la supériorité de l'orateur plus que devant toute autre. Enfin, dans l'avocat défenseur des intérêts privés on devine aisément l'homme politique, le défenseur des intérêts du pays. Des noms connus et estimés se présentent tout d'abord à nous lors de la composition des Etats généraux. Les avocats Blanc, Martin, Lapoule, tous trois du barreau de Besançon, y représentent le tiers état; Durget, Muguet de Nanthou, Gourdan. Gochard, Pernel, sont nommés pour le bailliage d'Amont; Yernier, Babey, Christin, pour le bailliage d'Aval, et Grenot, Regnauld d'Epercy, pour le bailliage de Dole.
Blanc s'était conquis une réputation lorsqu'il fut envoyé aux Etats généraux. La mort vint le saisir à Versailles le 15 juillet 1789, peu après sa nomination^); c'était le premier représentant de la souveraineté nationale qui décédait, et l'Assemblée n'épargna rien pour ses funérailles. La ville de Besançon rendit, de son côté,
(1) M. Blanc mourut entre les bras de l'abbé Millot, qui lui administra, les secours de la religion,
des honneurs exceptionnels à son député. Un service funèbre eut lieu en grande pompe à l'église Saint- Jean, en présence du marquis de Langeron, portant le manteau et le collier des ordres du roi, de l'intendant de Cauniartin de Saint-Ange, de la municipalité en corps et des officiers de la milice nationale, ayant à leur tête le comte de Narbonne, leur colonel. La messe fut célébrée par l'archevêque; une oraison funèbre, composée par le bénédictin dom Grappin, fut prononcée, le 28 juillet 1789, par dom Froissardey, de la communauté bénédictine de Saint-Vincent de Besançon 0). L'orateur développa cette pensée : Vita decessiL... universœ genti memoriam rnortis suœ ad exemplum virtutis et fortitudinis derelinquens. Il est mort, en donnant à la nation des exemples de courage et de vertu ( 2 ). De retour à l'hôtel de ville, les députés du magistrat et de la commune, ayant à leur tête le comte de Narbonne, se rendirent chez M racs Blanc, où M. de Narbonne se fit auprès de cette famille l'interprète des regrets de la municipalité. Blanc avait été chargé de rédiger les cahiers du Tiers, et il s'était acquitté de sa mission avec un tel succès que l'assemblée avait fait frapper en son honneur une médaille de grand module.
Lapoule était un idéologue au langage sonore, emphatique et toujours solennel. Il fut, à son arrivée à Paris, l'un des fondateurs du club des Amis de la constitution. A la Constituante, en 1789, il s'opposa, avec
(1) Archives municip. BB. 201, casier 1, rayon 12.
(2) Eloge funèbre de M. Blanc. Biblioth. du chapitre. Révolution, de Franche-Comté, vol. 2.
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l'abbé Demandre et Martin, à ce que la France fût divisée en départements, et surtout à ce que la Franche- Comté formât trois circonscriptions, ayant pour chefslieux Besançon, Vesoul et Lons-le-Saunier. Dans une province aussi peu étendue que la Franche-Comté, il ne pouvait y avoir, d après lui, qu'un seul chef-lieu administratif (16 novembre 1789). Il fut soutenu par la commune de Besançon, qui, le 7 décembre de cette même année, adressait à l'Assemblée nationale des remontrances sur le tort fait à la ville par la division de la province en trois départements. Lapoule était dans le vrai, et aujourd'hui cette division peut moins encore se justifier.
Plus tard, il prit une part active à la discussion des biens du clergé, prétendit que les ecclésiastiques étaient incapables de posséder, attendu que l'Ecriture sainte veut qu'ils soient entièrement détachés des biens de ce monde. Il estimait, en conséquence, que l'Etat était le maître réel de ces biens et pouvait en disposer à son gré. Il excellait à déclamer contre les privilèges ; le discours qu'il prononça à la Constituante le 4 août 1789 lui conquit une célébrité d'un jour. Au moment où la noblesse, représentée par le duc de Noailles et le duc d'Aiguillon, demandait elle-même l'abolition des droits féodaux, où le Guen de Kérengal protestait contre les abus de cette même féodalité, Lapoule monta à la tribune et rappela les banalités qui servaient d'accusation contre la noblesse, le droit pour le seigneur, dans certains cantons des montagnes, de faire éventrer, au retour de la chasse, deux de ses vassaux pour se réchauffer
les pieds dans leurs entrailles sanglantes. L'Assemblée goûta peu cette peinture aussi horrible qu'invraisemblable, mais elle n'en applaudit pas moins l'orateur, surtout lorsqu'il rappela l'insolente obligation de nourrir les chiens du seigneur et de battre ses étangs.
Dubois-Crancé, dans son livre sur « nos législateurs, » a, en 1792, tracé de ce personnage un portrait frappant de vérité : « Lapoule était un excellent homme, plein de zèle et d'amour du bien ; son cœur, pressé de s'épancher, le portait à demander la parole ; mais il ne disait pas ce qu'il avait voulu dire, et le mérite de son intention s'évanouissait sur ses lèvres. Il était long discoureur, et le paraissait encore plus, parce que, voulant revenir à sa première idée, rarement il l'abordait, et quand il avait parlé, il ne restait rien de son discours. » Il est difficile de se montrer plus mordant ; puis vient l'éloge. « Lapoule avait cependant le sens droit, jugea bien et n'opina jamais en sens contraire de la Constitution. Il est un des députés qui a mérité la confiance de ses commettants, et qui est digne de l'obtenir encore. » Quant aux royalistes, ils déversaient le ridicule sur l'orateur comtois. Les Actes des apôtres imprimaient ces lignes : « La Grèce eut ses Lycurgue, ses Solon ; Rome son Numa ; la France aura ses Cottin, ses Lameth et ses Chapelier, Target, et ses Corolers, Broustaret et Barnave, ses Lapoule et ses Labeste, ses Champeaux, ses Populus, ses Kervelegans et tant d'autres qui font l'étonnement de l'Europe attentive 0). »
(1) Actes des apôtres, chap. I er , p. 8.
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Dans sa géographie de la France divisée en départements, un fanatique, nommé Hassenfratz, pénétré d'admiration pour le fondateur du club des Jacobins, déclarait que Besançon devait à jamais s'honorer d'avoir donné le jour à l'illustre avocat de Besançon, Lapoule ressemblait assez à certains fantoches de nos jours; comme eux il n'était pas homme à se laisser oublier. Lorsque, le 30 septembre 1791, l'Assemblée vint à se dissoudre, il réussit à se réfugier dans de bonnes fonctions lucratives, et se fit nommer juge au tribunal de cassation.
La Haute-Saône était représentée aux Etats généraux par des avocats d'une intelligence élevée et surtout d'un noble caractère.
Durget sut rester fidèle à ses opinions sans faiblir jamais. Né à Vesoul, il était avocat à Besançon lors de la Révolution et fut mêlé aux débats de son ordre avec le Parlement. Rédacteur des cahiers du bailliage d'Amont, il défendit, lors de la réunion des Etats à Vesoul, les derniers édits du roi; député pour le tiers état, il ne se fit aucune illusion sur la marche que devait suivre la Révolution, Lors des troubles de Versailles les 5 et 6 octobre, il n'hésita point à demander une répression sévère même contre ses collègues inculpés. Il comprit bientôt que les efforts individuels étaient destinés à rester sans résultat et que le torrent révolutionnaire briserait toutes les résistances ; il se fit soldat dans l'armée de Condé, et bien qu'âgé de cinquante ans, se soumit à toutes les fatigues du métier militaire. Le roi lui confia plusieurs missions de con-
fiance; Durget ne revint en France qu'en 1814, ne demandant rien au parti qu'il avait servi pendant de longues années, vivant modestement avec le traitement de chef de bataillon en retraite. Toutefois Louis XVIII voulut récompenser son dévouement et lui expédia des lettres de noblesse avec cette devise : Deo et régi fuies impavida.
Gochard était un jurisconsulte distingué et obtint en 1800 un siège au tribunal de cassation. Elu député en 1815, il présida, comme doyen d âge, la Chambre introuvable.
Muguet de Nanthou n'appartenait plus au barreau. Lieutenant général au bailliage de Gray, il s'était distingué lors des émeutes de 1788 par son énergie et avait appuyé de tout son pouvoir les mesures adoptées par le Parlement. Partisan de toutes les libertés compatibles avec l'ordre public et le respect de la légalité, il se déclara nettement l'adversaire des abus signalés dans les cahiers de doléances, s'associa à toutes les sages réformes, prit souvent part aux discussions de l'Assemblée, s'y fit remarquer par des improvisations brillantes, où il sut allier l'élégance à la facilité, la grâce à la force et à une puissante dialectique. Il parlait d'abondance et traitait sans note aucune les questions les plus compliquées; mais en présence des excès révolutionnaires il prit en dégoût la vie publique, et s'arrêtant sur la pente de l'abîme, résolut de vivre dans la retraite la plus profonde. Nommé, à la fin de la session, juge d'un des tribunaux de Paris, il refusa ces fonctions pour se retirer à Soing, près de Gray. Toutefois, en 1792, la
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levée extraordinaire ayant éprouvé dans cette ville de Gray des obstacles, il n'hésita pas à se faire inscrire le premier pour partir. Cette noble conduite, la dignité de sa vie, ne désarmèrent pas les haines des énergumènes. Dubois-Crancé le signala, en 1792, comme le complice de Barnave, comme mauvais patriote. Deux fois il tut arrêté en 1793 par Tordre des commissaires de la Convention, et ne dut la liberté et la vie qu'à son sang-froid et à la fermeté de son caractère. Elu en 1798 au conseil des Cinq-Cents, il ne voulut pas accepter cette mission, et résista à toutes les offres qui lui furent faites par le premier consul 0).
Les avocats qui furent envoyés aux Etats généraux par le Jura, Grenot, Babey, Vernier etChristin, n'eurent dans cette assemblée qu'un rôle effacé. Christin était surtout connu comme avocat des mainmortables de la terre de Saint-Claude ; il avait plaidé pour eux dans leur procès contre le chapitre de cette ville et, malgré l'appui de Voltaire, avait vainement demandé leur affranchissement ; il était lié avec le célèbre écrivain et était arrivé à imiter son style avec une si grande habileté que plusieurs de ses œuvres avaient été tout d'abord attribuées au patriache de Ferney.
Quant à Grenot, qui était né à Gendrey, il apportait dans tous ses votes un grand désir de rétablir l'ordre et la paix. C'était, comme beaucoup des énergumènes de ce temps, un homme paisible, appréciant la vie
(1) Un des amis de Muguet de Nanthou, Arsène Faivre, lui a dédié des stances imprimées dans les Affiches de laprovince, numéro du 3 juillet 1786.
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calme de la campagne, amateur des beaux livres, mais qui s'associa aux régicides. Babey et Vemier avaient autant d'honnêteté que d'énergie. A la Convention, Vernier affirma ses principes au péril de sa vie.
A ces noms des constituants nous devons ajouter celui de F. Martin, de Dampierre-sur-Salon, un érudit, traducteur des « Vies des grands capitaines » de Cornélius Nepos, et qui remplaça Blanc aux Etats généraux. Tout jeune encore, Martin lutta avec autant de courage que de patriotisme et de sagesse, dans l'assemblée des sections de la ville de Besançon, contre la faction dominante qui régnait alors; sa modération suscita contre lui des hostilités fort vives. Incarcéré sous la Terreur, il eût péri sur l'échafaud si le ,9 thermidor ne l'eût rendu à la liberté. Ses dernières années furent relativement heureuses ; il vécut dans son pays, entouré de nombreuses sympathies, devint maire de la ville de Gray, puis se consacra à l'éducation de son fils unique, qui en 1806 devait être lui-même placé à la tête de la municipalité de cette même ville, entrer au Corps législatif sous l'Empire, s'y maintenir au début de la Restauration et écrire une histoire de Napoléon I er en trois volumes.
Le 28 août 1791, le suffrage populaire envoya à l'Assemblée législative plusieurs hommes de loi : Bouvenot, Monnot, Lécurel, avocats à Besançon, Michaud de Doubs, Vernerey et Besson, ancien avocat.
Bouvenot, Pierre, était un homme d'un caractère doux, ennemi de toute violence. Bien qu'il ne parût point à la tribune, son attitude fut telle que le 12 nivôse an n, le journal la Vedette s'exprimait ainsi : « Bouvenot
CHMSTIN. GRENOT. MARTIN. BOUVENOT. 339
quitte l'Assemblée législative, apportant avec lui des titres de suspicion. » À la fin de la session et malgré le vœu des patriotes, il n'en fut pas moins élu membre, puis président du directoire du département ; lorsque les administrateurs du Jura protestèrent, en juin 1793, contre les décrets de la Convention et essayèrent d'organiser une force armée pour marcher sur Paris, Bouvenot convoqua les hommes les plus notables du département afin de statuer sur les mesures à prendre, et il fut décidé, sur son initiative, que Ton inviterait la Convention à rapporter les décrets contre les députés, qui, par leur courage et leurs services, avaient acquis des droits à la reconnaissance de tous les bons citoyens, ainsi que le décret qui déclarait que Paris avait bien mérité de la patrie. Destitué par Bassal, puis incarcéré, il comparut devant le tribunal révolutionnaire, et fut acquitté. A partir de cette épreuve, Bouvenot refusa toute fonction publique, bien que sa modération le distinguât de ses concitoyens et lui eût acquis l'estime et la considération ; ce ne fut que le 18 brumaire qu'il consentit à accepter la présidence du tribunal d'Arbois. Destitué en 1815, il fut nommé président du tribunal de Lons-le-Saunier en 1820.
Monnot et Michaud furent aussi ardents que Bouvenot Tétait peu.
Monnot s'était signalé par son dévouement à la Révolution; en février 1791, appelé à présider, dans le district de Besançon, rassemblée électorale qui devait nommer le nouveau clergé en remplacement des anciens curés qui avaient refusé le serment, il dut recon-
naître que « parmi les réfractaires il en était quelquesuns qui emportaient les regrets du troupeau qui leur avait été confié ; » mais il s'empressa d'ajouter « qu'ils étaient morts pour la patrie, et que la sévérité dont la loi usait envers eux était nécessaire pour le salut du peuple. » Elu maire de Besançon en l'an ni, il fut nommé, avec Michaud, à la Législative ; aucun d'eux ne s'y fit remarquer ; mais députés l'année suivante à la Convention, ils y votèrent la mort du roi. Monnot motiva son vote en ces termes : « Louis, conspirateur, a mérité la mort, et comme il est évident pour moi que les prétendants ont toujours plus d'obstacles à surmonter que ceux qui sont en titre, je pense que l'intérêt du peuple est ici d'accord avec la justice et, en conséquence, je vote pour la peine de mort. Point de sursis. » La vie publique de tous deux est à peu près identique. Ils siégèrent ensemble au conseil des Cinq-Cents, où Monnot s'occupa surtout de finances, et présenta plusieurs rapports, notamment sur les mandats, sur le rétablissement d'une loterie nationale et sur le timbre. En 1804, le conventionnel, le révolutionnaire Monnot, se fit le serviteur très humble de l'empire, et, en récompense de sa docilité, fut nommé receveur général à Besançon. En 1816, il fut avec Michaud compris dans la loi du bannissement sur les régicides. Tous deux furent contraints de quitter la France et de se réfugier en Suisse; Michaud mourut en exil (0,
(1) La Biographie Michaud fait aussi, el à tort, mourir en Suisse Monnot, qui obtint l'autorisation de rentrer en France en décembre 1818.