AVOCATS EX EXIL
prenaient pour leur défense. » Un autre avocat, ancien professeur de droit à l'Université, Calf de Noroy, fut d'abord détenu à Dijon, puis placé en réclusion chez lui à cause de son âge ; il avait eu le tort de témoigner des regrets de la mort du tyran. On alla jusqu'à consigner dans son domicile le vétéran du barreau, le vieux Verny, qui était arrivé à l'âge de quatre-vingtdeux ans, et qui, d après le comité, était connu pour être en démence.
Ces mesures de rigueur suffiraient à expliquer comment quelques membres du barreau songèrent à quitter leur patrie, mais ie nombre en est restreint, et Courvoisier et Fenouillot méritent seuls d'être cités 0\
Courvoisier ne pouvait échapper à l'exil : ses écrits, sa nature ardente, son indépendance d'esprit et son dévouement au roi le désignaient aux vengeances des républicains. Fenouillot, originaire de Salins et le frère de l'auteur de Y Honnête criminel, était comme Courvoisier tout dévoué à la cause du royalisme; il avait quitté dans sa jeunesse le barreau de Besançon pour devenir avocat du roi au bureau des Finances, et était inspecteur de la librairie lorsque éclata la Révolution. Comprenant bien vite le danger que courait la monarchie, il se prononça ouvertement contre les réformes, signala les clubs comme autant de fovers de troubles et ne
(i) Les avocats du barreau Je Besançon qui éraigrèrent furent Courvoisier, Fenouillot, Guy, Maire, homme de loi à Ornans, Bonnefoy, homme de loi dans la même ville, Marguicr d'Aubonne, Seguin et Thiébaud. (Liste générale des émigrés du département du Dcubs, Révolution de Franche- Comté, vol. 2. Biblioth. de Besançon.)
craignit point, dans un écrit publié sous ce titre : Lettre à mes commettants, de faire une critique mordante de la constitution civile du clergé; il alla plus loin et, dans une seconde brochure, dénonça les amis du peuple comme des pillards qui, tout en parlant d'économies, ruinaient le pays. L'auteur appuyait ses assertions par des chiflres et montrait que les impôts étaient plus que doublés depuis 1789. Cet excès d'audace motiva les colères les plus ardentes. L'opinion publique s emut si fort de ces attaques que Fenouillot dut quitter Besançon pour se rendre à Paris ; mais pendant son absence on l'inscrivit sur la liste des suspects, et il se trouva ainsi forcé de se retirer en Suisse, à Neuchàtel, puis à Baie, où il fut l'intermédiaire de Fauche-Borel avec le ministre anglais Wickham. C'est pendant son exil à Neuchàtel qu'il fit paraître de nombreuses brochures royalistes. Lors de l'amnistie accordée aux émigrés en 1802, il rentra en France et vint s'établir à Lyon, où il reprit la profession d'avocat. Il eut dans cette ville un succès d'audience qui le plaça à la tête du barreau. Chargé de plaider pour un mari qui réclamait contre le divorce prononcé en faveur de sa femme pendant son émigration, Fenouillot, qui se trouvait dans le même cas que son client, parla avec tant de chaleur et de conviction qu'il arracha des larmes à tout l'auditoire, et que l'épouse, présente aux débats, vint le remercier de l'avoir éclairée sur ses devoirs, et consentit à reprendre la vie commune. Nommé en 1811 conseiller à Besançon, il mourut dans cette ville en 1826. Ses écrits, qui sont nombreux, ne peuvent guère sa-
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nalyser. Les uns, comme le Dîner du grenadier à Brest, et la Table dliôte à Provins, sont des dialogues empreints de trivialité; les autres sont des pamphlets qui ne se recommandent ni par la forme ni par le fond, et ont dû survivre de bien peu aux jours qui les ont vus naître. Les plus importants sont le Précis historique de la vie de Louis XVI et de son martyre, imprimé en 1793 en Suisse, et le Précis historique de V horrible assassinat de Marie- Antoinette, ouvrages de circonstance, où l'emphase de la déclamation, la violence des expressions et la prodigalité avec laquelle l'injure est distribuée aux adversaires politiques nuisent à l'effet même que l'auteur veut produire. On y sent trop l'effort, on voit trop la passion qui incrimine tous les actes des ennemis politiques et exalte lous ceux du parti auquel appartient l'auteur. Des récits que leur simplicité même rendrait touchants, et qui puiseraient dans la vérité un intérêt réel, deviennent ainsi difficiles, pénibles à lire. C'est une longue diatribe, ce n'est point une histoire. La phrase même est loin d être toujours correcte, le style manque de couleur et d'originalité.
Nous en dirons autant du Cri de la vérité sur les causes de la révolution de 1815. Les mêmes défauts produisent le même effet, et en voulant rattacher 1793 à 1815, l'auteur se trompe absolument, de même qu'il se trompe en considérant le retour de l'île d'Elbe comme le résultat d'une vaste conspiration.
Comme auteur, Fenouillot ne saurait laisser un nom; son mérite est d'avoir conservé ses opinions
politiques, d'avoir souffert pour une cause qu'il avait embrassée de bonne foi et avec un désintéressement absolu, attitude dont on doit lui tenir compte à une époque où les apostasies furent nombreuses, oii peu de gens surent demeurer inébranlables dans leurs convictions.
Chose singulière, aucun de ces hommes appelés dans nos assemblées politiques et dont nous venons de rappeler le souvenir ne se recommande par la grandeur des services rendus ou par l'éclat d'une intelligence hors ligne. Aucun ne déploie un de ces talents exceptionnels qui imposent l'admiration ou même l'attention, aucun ne se fait remarquer, je ne dirai pas comme orateur, mais comme administrateur ou comme homme d'Etat ; ils ne jouent qu'un rôle effacé et de peu d'importance. Lettrés obscurs ou praticiens vulgaires, ils n'ont aucune lumière au delà de leur horizon étroit et borné; capables de démolir, ils sont incapables de rien édifier, mais violents. Certains donnent leur concours aux actes les plus criminels, les plus monstrueux ; quelques années s'écoulent et la plupart d'entre eux sont oubliés. Le représentant Lapoule fut de son vivant qualifié de grand citoven. Besancon fut déclaré une heureuse ville parce qu'elle avait donné le jour à ce grand homme. Or, qui se souvient aujourd'hui de Lapoule? Qui se rappelle Vernerey, Besson, Balivet et tant d'autres à qui le hasard des révolutions donna une notoriété momentanée? Beaucoup d'entre eux, sur la fin de leur carrière mouvementée, vivaient déjà ignorés ; quelques-uns cherchaient le silence et l'oubli, hon-