LE PALAIS ENVAHI PAR LES SOLDATS
par la loi ne peut être changé que par la loi. » Il y avait loin de ce langage hautain et presque irrespectueux aux protestations de soumission adressées au pouvoir royal au début de l'annexion.
Mais le mot d'ordre était de traiter les Parlements de province comme celui de Paris.
Le 8 mai, le maréchal de Vaux, commandant en chef de la province, et l'intendant, M. Caumartin Saint- Ange, qui avait remplacé M. de Lacoré en 1784, se présentèrent à huit heures du matin devant les Chambres assemblées, prononcèrent un discours rapide, firent lire par le greffier leurs commissions, et demandèrent que les registres leur fussent soumis. Le premier président insista pour que la cour délibérât librement sur les édits, mais ce fut en vain. Il protesta au nom de la magistrature « contre tout ce qui serait fait de contraire aux lois, règlements, usages et coutumes des cours ; » mais sans s'arrêter à ses réclamations, les commissaires royaux tirèrent d'un portefeuille de nombreux paquets cachetés et numérotés, contenant des édits à enregistrer : édit concernant les non catholiques, édit sur le commerce des grains, édit sur la mainmorte, édit portant création des assemblées provinciales, ordonnance du roi sur l'administration de la justice, édit supprimant les tribunaux d'exception, édit portant réduction de quatorze offices de conseillers, déclaration ordonnant que le Parlement entre en vacances. Puis le maréchal de Vaux remit à la cour, au premier président et à MM. les présidents, des lettres de cachet « portant défense de délibérer et de rien mettre en délibération; »
il ordonna au concierge du palais d'en fermer les portes et de n'y laisser entrer personne ; puis il dressa un procès-verbal dont il ne fut point donné lecture, que le premier président dut signer sans Ta voir lu (0.
La séance s'était continuée du 8 mai au matin au 9 mai, à dix heures du soir.
M. le maréchal proposa à Messieurs de sortir. Le premier président répondit que, selon l'usage, deux conseillers devaient l'accompagner à la sortie du palais, et que la cour devait rester assemblée jusqu'à leur retour. M. de Vaux insista et annonça que ses ordres portaient d'employer la violence. Après un long débat, le premier président, pour éviter une scène scandaleuse, prit le parti de se retirer, et la compagnie le suivit. M. de Vaux plaça des sentinelles à toutes les portes. Pendant cette longue séance, l'intérieur du palais avait été garni de factionnaires ; il y avait un piquet de cavalerie sur la place et des patrouilles autour du palais; on se serait cru au temps de Louis XV ; c'était la reproduction de ces odieuses scènes militaires qu on avait espéré ne jamais revoir.
Cette situation se prolongea jusqu'au 26 mai; à cette date, les parlementaires se réunirent ; mais comme le palais était encore entouré de soldats, que l'intérieur de la cour en était rempli, que toutes les portes étaient gardées, qu'en se présentant eux-mêmes devant le siège ordinaire de leurs séances, ils s'exposaient à des violences pouvant exciter une émeute dans le peuple, ils
(1) Extrait des minutes des délibérations. Archives du Doubs, E. 3804.