‹ Le parlement de Franche-Comté, de son installation à Besançon à sa suppression, 1674-1790Chapitre 5 sur 176 · ÉCRIVAINS FRANC-COMTOIS · texte numérisé non relu

ÉCRIVAINS FRANC-COMTOIS

particulières de la province, et à copier les documents les plus importants, pour les envoyer au dépôtgénéral des chartes, dont le ministre Sertin avait eu l'heureuse idée. Membre d'un grand nombre d'académies et de sociétés littéraires, il comptait parmi ses amis des hommes distingués, comme dom Clément, le savant auteur de l'Art de vérifier les dates, le baron de Zurlanben, l'abbé Grandidier, le P. Dunund, le président de Gourbouzon ; il était avec la plupart d'entre eux en correspondance suivie 10. Le capucin Dunand, l'un des hommes les plus érudits de son temps, dont les manuscrits nous ont souvent guidé dans notre récit, passait sa vie à fureter dans les livres, à s'enquérir du passé, à recueillir des notes sur l'histoire de la Franche-Comte et de la Bourgogne, tout en prenant le temps de composer des généalogies, parfois trop fantaisistes, sous condition qu'elles lui seraient grassement payées par ceux dont il flattait la vanité. C'est ainsi que sur la demande de Fauche- Borel, il établissait que l'infatigable et malheureux agent des Bourbons comptait dans sa famille l'archevêque Fauche de Morteau ; seulement, lorsqu'il s agissait de payer, Fauche-Borel, qui ne se piquaitpas degénérosité, se contentait de lui envoyer quatre louis, ce qui irritait vivement le savant capucin, dont la colère se traduisit dans une lettre déposée aux Archives du Doubs ( 2 ). Il était comme dom Berthod, dom Grappin, Perreciot, Droz et de Courbouzom en relations avec beaucoup

(1) Dom Grappin, Correspond. 2 vol. Bibliotb. de Besançon. Manuscrits.

(2) Archives départem. Non classé.

11 aiAwrnE vu .

de savants, dont il a conservé une partie de la correspondance (*).

Des écrivains se montraient animés du généreux désir de venir en aide à l'humanité. GiroddeNozeroy, homme d'esprit et littérateur, s'efforçait de perfectionner la méthode de rinoculation contre la variole, se rendaitdans ce but en Angleterre et contribuait, par son activité et ses écrits, à faire adopter rinoculation dans les campagnes. Philiponde la Madeleine, intendant des finances du comte d'Artois, très connu à Besançon comme partisan des jésuites, comme avocat et comme poète de société, lié avec l'abbé Talberl el M rnc de Lacoré, étudiait les moyens de supprimer la peine capitale, publiait en 1781, dans les premiers volumes des suppléments de l'Encyclopédie, des articles de jurisprudence criminelle, recherchait la possibilité d'indemniser l'innocence injustement accusée, ce que nous n'avons pas encore trouvé aujourd'hui; M. de Marnesia, qui fut plus tard député delà noblesse aux Etats généraux, faisait imprimer plusieurs ouvrages d économie politique. Trincano, professeur à l'école d'artillerie, ingénieur de talent, lauréat de l'Académie, composait un livre sur l'attaque et la défense des places. Parisau, un enfant de Besançon, quittait ses études juridiques pour composer à Paris des opéras, y créer un journal, la Feuille du jour \ où il avait pour collaborateurs le vicomte de Ségur et l'abbé de Dillon. Assez énergique pour résister aux menaces et aux promesses des jacobins, il voyait son impri-

(1) Correspondance du P. Dunand. Manuscrits, ôibiiotn. de Besançon,

LE PRÉSIDENT DE IWOSBOIS. L INTENI) \XT DE LACORÉ. Ifi

merie dévastée, ses presses brisées, et était condamné à mourir sur 1 echafaud comme conspirateur et comme capitaine dans la garde de Louis XVI, bien qu'il n eût jamais fait partie de la garde du roi.

Les femmes exerçaient déjà une haute influence, et contribuaient à développer le goût des lettres. La duchesse de Tallard s'intéressait autant que le duc de Tallard aux succès de r Académie. « Son àme généreuse, nous dit M. Defrasne, comprenait que l'Académie n'avait pour objet que le bien public, l'avancement et le progrès des sciences C 1 ). » Quelques années plus tard, l'intendante, M mc de Lacoré, se piquait d'avoir de l'esprit et en avait établi un bureau; elle composait des vers qui ne manquaient ni de naturel ni de finesse; elle avait pour émule M rac Bran, qu'on appelait la Deshoulières franccomtoise. L'intendant de Lacoré avait dans toute la province une haute situation, y était estimé à juste titre ; c'est à lui que l'on doit des voies de communication nombreuses et importantes, de grands travaux d'utilité publique; on lui était reconnaissant de son dévouement. En 1783, sur le bruit qu'il deviendrait conseiller d'Etat, la municipalité s'empressa d'écrire aux divers ministres « pour que cette promotion ne l'enlevât pas au poste qu'il occupait si dignement dans le pays » Homme aimable, de bonne compagnie, généreux, il accueillait avec une urbanité parfaite quiconque se recommandait par son mérite ou l'honorabilité de sa famille. Il en était

v l) Discours de M. Defrasne à 1* Académie, année 1754. (2) Archives municipales, BB. 198, casier 1, rayon 12.

Ifi CHAPITRE VII.

de mémo rie M. de Grosbois, que les sympathies du peuple, le respect public entouraient, non seulement en raison de ses hautes fonctions, mais à cause de son immense fortune, d'une grande alliance dans ie Parlement de Paris, des souvenirs que son père avait laissés dans la magistrature. Le salon du premier président et de l'intendant s ouvrait presque chaque jour. Les lieutenants généraux, les magistrats, suivaient l'exemple qui leur était donné ; les réceptions se succédaient brillantes ; on y jouait, le jeu était la passion dominante de cette époque; on menait une vie facile au milieu d'idées confuses et peu définies; la noblesse avait repris depuis la conquête beaucoup d éclat et d élégance, elle habitait souvent Paris, allait à la cour, offrait des modèles de bonne éducation et de distinction qui n avaient rien à envier aux types français les plus accomplis.

Grâce à ce mouvement littéraire, à cet élan intellectuel, des collections de livres, d'objets d'art, se formaient, s'enrichissaient chaque jour. Dès le xvn e siècle, un Franc-Comtois, connaissant le grec, l'italien et l'espagnol, s'était créé une bibliothèque des plus curieuses. Après avoir parcouru l'Italie, traversé l'Allemagne, l'abbé J.-B. Boisot était revenu, lors de la paix de Nimègue, vivre dans son pays natal, où Louis XIV lui avait donné, en 1681, l'abbaye de Saint- Vincent (0. Comprenant combien la correspondance, les notes, et les mémoires laissés par le cardinal de Granvelle pourraient être précieux pour l'histoire de son temps, il avait

;t) Archives du Doute, actes importants, vol. XI, BB. 161.

IUBLIOTHÈQUES PRÉCIEUSES. 17

acheté au comte de la Baume Saint-Amour ce qui restait encore de la bibliothèque du cardinal, et avait consacré sa vie à rechercher et à collectionner les papiers de Granvelle, et à faire relier en quatre-vingts volumes infolio les riches monuments de la politique du xvi c siècle. Il aimait non seulement les livres, mais les bronzes, les médailles, les tableaux, les pierres gravées et les marbres. Quelques jours avant sa mort, le 29 novembre 1694, il instituait pour héritier son frère Claude Boisot, président au Parlement, et laissait aux Bénédictins de son abbaye une partie de ses richesses artistiques, la plupart de ses manuscrits et sa bibliothèque tout entière, sous condition qu'elle serait ouverte nu public deux fois par semaine. Lors de la Révolution, ces livres devenaient le premier et le plus précieux fonds de la bibliothèque de la ville. Boisot était un homme de cœur, d'une grande générosité, et qui, en présence de la disette de cette même année 1C84, consacra 12,500 livres à secourir les pauvres.

Au xvm e siècle, un gouverneur de la province, le duc de Tallard, qui était venu prendre possession de ses fonctions en 1728, répandit en Franche-Comté le sentiment du beau, l'amour de la collection. Intelligent et érudit, le duc, qui aimait les arts, peinture, sculpture, cristaux, avait rassemblé les pièces les plus rares : « Son cabinet était admiré, dit M. de Courbouzon, parles savants et les étrangers ; ils y allaient étudier les traits de la nature et du génie qui caractérisent les grands maîtres. » La famille de Tinseau recueillait à Saint-Ylie

les livres les plus curieux, livres d'heures imprimés

et manuscrits ayant appartenu à Grolier, au cardinal de Granvelle, aux rois et aux reines de France, romans de chevalerie, anciennes poésies françaises, ouvrages sur l'histoire de France, sur l'histoire de la Franche- Comté. Un ami de M. de Caylus, M. d'Esnans, avait comme lui la passion de récolter tout ce qui pouvait éclairer l'histoire du passé ; son cabinet se garnissait d antiquités grecques, étrusques ou égyptiennes : « Tandis qu'il* recueillait d'un coté tous ces monuments de l'enfance des sciences et des arts, M. d'Esnans, nous dit AI. Droz dans un discours à l'Académie du 2 décembre 1767, formait d'autres collections où l'on voyait leur accroissement et leur perfection. Sa bibliothèque était nombreuse ot choisie ; des groupes de statues fort recherchées, de la porcelaine la plus précieuse, formaient un contraste frappant avec les bronzes informes ou défigurés par le temps ; des machines de physique variaient encore le coup d'œil d'un appartement arrangé avec goût. » Des prêtres se composaient aussi une bibliothèque choisie et nombreuse ; citons le professeur Bullet et le chanoine du Tartre, qui comptait parmi ses ancêtres un chevalier de Saint-Georges; l'abbé Pellier de Billy, l'un des derniers chanoines du chapitre de Saint-Jean, grand vicaire du cardinal de la Luzerne, rapportait d'Italie dans sa maison, n° 9 de la rue du Clos, d'anciennes éditions et des manuscrits.

Parmi tous les amateurs de choses d'art se distinguaient les magistrats.

Le conseiller Chiflet possédait dans son hôtel de la rue des Granges un merveilleux cabinet de médailles

COLLECTIONS D'OBJETS d'.VRT. 19

qui se composait de 3,800 pièces, de la collection à peu près complète des médailles de l'empire romain en argent et en grand bronze, d'une quarantaine de médailles puniques ou d'Espagne, de médailles consulaires en argent au nombre de deux cent quarante, de trois cents médailles grecques, parmi lesquelles deux cents médaillons que l'heureux possesseur de ces trésors considérait « comme la plus grande richesse de son médaillier 0). » Il était à juste titre très fier de sa collection : « J ai aussi, écrivait-il à un ami, quelques talismans anciens, quelques pierres curieuses comme lapis stellaris, un ambre où il y a une mouche enfermée, une pierre de bézoard oriental deux pierres d'aigle, plusieurs calsonises.... Je n'ai qu'une statue, mais curieuse quoique moderne, et en même temps riche : c'est la Fortune de feu M. le Prince, qu'il donna à Jean- Jacques Chiflet, mon aïeul, en sa grande maladie de Valenciennes ; elle est d'argent pesant treize marcs.

» J'ai un cor de chasse de Ferdinand le Catholique dune seule dent d éléphant; il peut être long de deux pieds et demi.

» Mes manuscrits et quelques bons tableaux font le reste de mes bagatelles ; vous savez ce que c'est de mes manuscrits, à l'exception de quelques-uns qui regardent notre pays.

» Quant aux tableaux, j'ai une Descente de croix du temps de Philippe le Bon; nous l'avons eu après la mort de l'infante Isabelle, il était le tableau de l'autel

(1) Manuscrits Chiflet, vol. 140. Familles de Besançon, p. 181.

de sa chapelle domestique; un original d'Albert Durer, qui s'est peint lui-même, deux Van Dick, l'infante Isabelle et le comte Jean de Nassau, véritables originaux tels qu'ils sont gravés dans la galerie de Van Dick, un grand paysage de Rubens, la Mortalité du jeune Breugel, Charles de Bourbon du Titien, mais en petit, un Poussin, plusieurs Venderost, Venaise, Ambroise, Breugel le Vieux, et enfin neuf miniatures très bien faites et très curieuses, les six premières faites du temps de Philippe II, et les quatre dernières faites sur des originaux par un fameux peintre en miniature de ce pays. Ce sont les dix chefs de Tordre du Toison. »

Combien nos collections d'amateurs sont de peu de prix en comparaison de cet ensemble de médailles, de tableaux, de pierres et de marbres ! Et à tous ces trésors que Chiflet qualifie de bagatelles, s'ajoutaient un grand nombre de manuscrits dont il nous a conservé la liste dont nous voudrions donner les titres, et ces collectionneurs d'autrefois étaient des érudits, des savants d'un haut mérite. Nous sommes, il faut le reconnaître, inférieurs à nos pères.

Le président de Vezet avait recueilli de ses ancêtres le goût des lettres et des arts, et amassait, avec le discernement d'un homme d'esprit, non seulement des livres, des manuscrits, mais une galerie de tableaux composée de peintures des écoles française, flamande et italienne, galerie de haut prix dont le conventionnel Lejeune s'emparait, et qu'il faisait brûler sur la place

(1) Manuscrite Chiflet, vol. 140. Familles de Besançon, p. 191.

DÉMISSION DU PREMIER PRÉSIDENT DE GROSBOIS. 2t

Labourée avec tous les portraits de rois, de papes et de saints que Ton put ramasser dans la province.

Puis venaient les collectionneurs de livres, le président d'Olivet, les conseillers Droz. Bouhelier de Sermange qui, au jour de son décès, en 1754, faisait don de ses trésors à l'abbaye Saint-Vincent (0. Jean-Ferdinand Lampinet augmentait la bibliothèque que lui avaient laissée plusieurs générations de savants, qui devenait à sa mort la propriété de M. Lebas de Clevans, bien digne d'ur „el héritage- M. de Clevans aimait les lettres et les cultivait avec succès. Nommé par le roi l'un des premiers membres de l'Académie de Besançon, il y remplissait pendant quelques années les fonctions de secrétaire perpétuel ; il aimait les bronzes et en possédait un assez grand nombre qui appartinrent plus tard au baron de Saint-Juan, son arrière-petit-fils. Ses livres, dont plusieurs portaient le nom de Ferdinand Lampinet, furent vendus aux enchères vers 1806. Le conseiller Talbert, le descendant du célèbre professeur à l'Université de Dole, rivalisait avec M. de Clevans ; sa collection se composait surtout de classiques grecs et latins et d'ouvrages sur les langues ; elle était estimée de tous les érudits et passait pour une des plus belles de la ville. La Révolution la déclara nationale, en s'emparant des biens de ce magistrat, qui avait dû fuir à l'étranger. Enfin, l'Université possédait une collection digne d'une cité qui comptait parmi ses professeurs Courvoisier et Seguin ; l'ordre des avocats avait aussi sa bibliothèque

(1) Archives municipales, BB. 167, casier 1, rayon il.

particulière, qui devint la propriété de la ville en 1786 ; il en était de même pour la plupart des couvents.

Vivant en bonne harmonie avec le pouvoir royal, la magistrature put mieux qu a aucune autre époque se consacrer à la culture des lettres, donner une heureuse et féconde impulsion à l'essor intellectuel que nous venons de signaler. Le Parlement continua à défendre ses prérogatives, à s élever contre les édits onéreux, mais sans soulever de graves incidents. La liberté du commerce des grains fut alors une de ses principales préoccupations. En novembre 1775, la municipalité publiait un mémoire pour démontrer l'utilité du grenier public de la ville, menacé dans son existence par le contrôleur général Turgot, qui considérait cet établissement comme une entrave nuisible à la population (*). Le Parlement s'empressa de s'associer à la municipalité. En 1776, il se refusa à supprimer la corvée sur les routes et à abolir les jurandes et communautés de commerce, arts et métiers. La disgrâce de Turgot, qui était l'instigateur de ces réformes, empêcha tout conflit sérieux.

A la fin de l'année 1778, M. de Grosbois, se sentant vieillir, céda ses hautes fonctions à son fils, qui prit possession de son siège en janvier 1779, en sollicitant des magistrats des sympathies qui lui étaient acquises : <t Ma jeunesse et mon inexpérience, écrivait-il le 15 janvier, ne m'empêchent point de sentir toute mon insuffisance pour une place dont les fonctions sont aussi délicates qu'honorables. Le désir d'apprendre à vous

(1) Archives municipales» reg. in-folio, BB. 192, casier 1, reg. 12.

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