CL.-IRÉNÉi: DE OHoSHOlS
pour s'enfermer dans son cabinet, et arrivait au palais souvent avant huit heures du matin, précédé de ses huissiers et suivi d'un exempt de maréchaussée; son portrait le représente d'une taille peu élevée, d'un tempérament solide et robuste, avec une téte forte et des yeux noirs et perçants. Imbu des traditions de la magistrature, habitué à considérer l'institution des Parlements comme la pierre angulaire de la monarchie, il était digne du respect que toute la province lui témoignait. Il avait la droiture de l'esprit, le sentiment de la justice. Les populations appréciaient ses éminentes qualités, et lors de l'appel au pays, il fut le seul du Parlement qui fut nommé aux Etats généraux.
Moins heureux, le président Chiflet eut à compter avec les divisions, les rivalités des partis politiques. Homme d'intelligence, digne d'être apprécié en des temps calmes, il eut le malheur de présider une compagnie qui, aux yeux du public, n'était pas le vrai Parlement. Malgré une indépendance relative vis-à-vis de la couronne, bien que protestant contre l'arbitraire de certains édits, il fut considéré comme le serviteur trop dévoué des ministres, enveloppé dans les sentiments de réprobation, d'hostilité, qui frappèrent tous les magistrats du Parlement Maupeou.
Né le 8 décembre 1717, il était le fds de Claude-Nicolas Chiflet, qui avait été le correspondant et le collaborateur des chanceliers dans l'œuvre des réformes judiciaires en Franche-Comté ; il était lui-même doué de beaucoup d'esprit, très laborieux, très érudit. Des hostilités très vives le poursuivirent non seulement à Be-
sançon, mais loin de notre province, jusque sur son siège Je président du Parlement de Metz, hostilités qu'expliquent les luttes ardentes provoquées par le chancelier Maupeou ; mais s'il eut ses ennemis, il sut aussi conquérir des sympathies non moins profondes, des amitiés étroites, durables, fondées sur l'estime qu'il inspirait, sur ses qualités de cœur et d'intelligence. Il était lié avec des hommes éminents ; dès son arrivée à Besançon, M. de Quinsonas s'attacha à lui, grâce à l'identité de leurs aspirations, de leur foi, par cette attraction qui sollicite Tune vers l'autre deux natures loyales, intègres, généreuses, ouvertes aux nobles sentiments. Le premier président lui écrivait le 8 octobre 1754: « Ce n'est pas à M. le chancelier seul que je me pique de faire connaître mon respectable ami, mais à tous ceux qui prisent le savoir, la vertu aimable, rehaussés par la modestie ; vous avez été le sujet d'une grande conversation avec M. Gilbert de Voisins et moi ; il connaît vos aïeux et les honore. Que penserait-il de leur rejeton s'il le voyait et l'entendait (*)? » Il ajoutait, le 3 novembre 1754: « Que je suis touché de votre situation ! J'ai passé par les épreuves les plus cruelles dans le genre d'affliction qui vous affecte; j'ai la même sensibilité que vous, avec moins de vertu; ce serait le moment, Monsieur, de faire un voyage ici. Saint Augustin quitta Tagaste dans le cas où vous êtes ; vous ressemblez à ce saint dans son meilleur âge; votre esprit, votre cœur est fait sur le même modèle ; soyez
(1) Recueil de lettres à Chiflet. Biblioth. de Besançon. Manuscrits.
LE PRÉSIDENT CHIFLET. 105
persuadé que mes sentiments tendres et respectueux ne finiront qu avec moi »
Chiflet fut aussi en relations avec un ancien avocat général au Parlement de Paris, qui était doué d'une éloquence mâle et sévère et d'un beau caractère. Gilbert de Voisins faisait partie du conseil des dépèches, où il prenait part à la rédaction de mémoires et de règlements, lorsqu'il connut Chiflet, devenu président du Parlement. Ils n'étaient pas toujours en parfaite communauté d'idées. Chiflet voulait que l'enseignement fût confié à des religieux; Gilbert de Voisins soutenait que les collèges devaient différer des séminaires. « Les collèges sont destinés à renseignement public des lettres humaines et des sciences; les séminaires ont pour objet unique de former de dignes ministres de la religion. Au séminaire, on n'est pas fait pour apprendre et expliquer Cicéron, Horace et Virgile.... Ne soyez donc pas surpris que l'idée d'agréger à un séminaire, quel qu'il soit, non seulement un collège, ^mais tous ceux d'une province dispersés dans diverses villes, m'ait paru singulière et inouïe Enfin, à toutes ces amitiés d'hommes distingués ajoutons celle de Blondel d'Aubers, premier président du Parlement de Flandre, ardent défenseur, comme Chiflet, de la corporation des Jésuites. Tous deux se confiaient leurs appréhensions relativement à l'expulsion de l'ordre, et le 23 mars 1765, Blondel d'Aubers écrivait à Chiflet une lettre que l'on croirait
(1) Recueil de lettres à Chiflet. Biblioth. de Besançon. Manuscrits.
(2) Recueil de lettres à Chiflet, p. 126.
d'hier : « Toutes les opérations iniques réussissent, parce qu'on a grand soin de les appuyer de l'ostentation perpétuelle du crédit et de la faveur; de la prévarication dans les uns, silence dans les autres. Peu de gens vraiment chrétiens et humains osent parler , on méprise leur petit nombre. Pour moi, fussé-je seul, je ne laisserai point la vérité sans défenseur, je parle plus que jamais pour elle; on m'écoute, on me croit, on n'ose m'imiter ou me suivre. C'est notre procureur général qui est l'instrument et le factotum des mobiles de toute cette manœuvre. Dieu le lui pardonne comme moi, il ne réparera jamais la moindre partie du mal qu'il fait ; après lui j'accuse la faiblesse et la timidité des ecclésiastiques ; on les croirait presque de moitié avec ceux qu'ils affectent de craindre 0). » On le voit, Ghiflet comptait parmi ses amis non seulement des hommes de talent, mais de nobles cœurs.
Enfin Chiflet sut se conquérir l'estime, l'affectueux attachement d'un homme de bien que la postérité considère et honore comme le modèle des magistrats, du chancelier d'Aguesseau. La passion de l'étude et des curieuses recherches, et des collections précieuses, l'érudition du magistrat de Franche-Comté, l'honorabilité de sa vie, avaient séduit le laborieux et savant chancelier, qui, à diverses époques, manifesta à Chiflet ses sympathies. Le 31 décembre 1752 il lui écrivait: « Je regarde comme un avantage que mon voyage de Besançon m'a procuré d'avoir fait connaissance avec vous,
(1) Recueil de lettres à Chiflet, p. 353.
LE PRÉSIDENT CHIFLET. 107
et je conserverai toute ma vie les sentiments que vous m'y avez inspirés. » En 1754 et en 1755, les mêmes marques de sympathie se reproduisent dans sa correspondance. Le 30 juin 1755 il le prie « de venir achever de voir Paris et ses environs (0. » Le 13 janvier 1756, il le félicite en ces termes sur sa nomination de président: « En vous remerciant de votre souvenir, et en vous assurant de mes vœux très sincères dans ce commencement d année, j'ai encore un compliment à vous taire sur votre nouvelle place. Je ne puis que louer le désir que M. le premier président a eu de vous en voir revêtu, et je me serais joint à lui pour vous y engager si vous m'aviez demandé mon sentiment (* 2 ). » Le 2 janvier 1757 il lui disait: « Je n'éprouve pas, en recevant vos compliments, ce que l'on ressent quand il ne s'agit que < l'un compliment ordinaire; mais je sens augmenter en moi mon attachement très sincère pour vous. Ma santé, dont vous voulez que je vous parle toujours, est très bonne, mais elle n'est pas aussi précieuse que vous pourriez le croire. Mon partage est de faire des vœux dans des circonstances fâcheuses. L'avenir n'est pas connu, et il fout espérer et souhaiter que cette année soit plus heureuse que celle que nous finissons ( 3 ). » Lors de l'exil de 1759, le chancelier ne veut pas prendre parti contre le pouvoir royal, mais il ne blâme pas les magistrats qui dans notre province ont eu le courage de
(1) Recueil de lettres à Chiflet Manuscrits de la biblioth. de Besançon, p. 214.
(2) Idem, p. 215.
(3) Idem, p. 218.
résister aux exigences des ministres; il voudrait la paix, le retour des exilés, il n'a pas une confiance absolue en M. de Boynes, et avec sa haute expérience il juge les hommes à leur valeur. Chaque page de cette correspondance atteste les sentiments affectueux de d'Aguesseau ; il s'informe des travaux de son ami, de son attitude pendant le grand exil, il demande des détails, et veut être éclairé; il l'apprécie assez pour lui envoyer la biographie de son père, biographie qu'il avait composée pendant un de ses exils, « douce et solide consolation de sa disgrâce. »
Comme ses ancêtres, Chiflet était un écrivain de mérite, il avait le don de tout dépeindre avec vérité. Le 16 janvier 1755, M. de Quinsonas lui écrivait : « Votre lettre du 13 est un tableau de l'assemblée des Chambres qui semble fait par Lebrun. Je vois toutes les attitudes ; ce que le vôtre a de plus, c'est qu'il rend les figures parlantes, et je les entends (O. » Il a laissé un recueil de documents inédits, relatifs aux troubles qui se succédèrent dans le Parlement depuis 175.8; on sait comment ce recueil fut composé. M. le duc d'Aiguillon, ministre d'Etat, l'ayant chargé en 1774 de travailler avec le marquis de Saint-Simon et le commissaire du Parlement au triage des papiers secrets du maréchal de Lorges, il retira ceux qui pouvaient intéresser la compagnie et il conserva les pièces qui lui paraissaient de nature à justifier les mémoires historiques qu'il écrivait sur le Parlement. Chiflet ne se dissimulait pas la valeur
(1) Recueil de lettres. Manuscrits.