AUGUSTIN NICOLAS
damné devait subir avant de marcher au supplice pour y légitimer sa condamnation par des aveux et y révéler ses complices, le roi n'osa même pas en demander la suppression, persuadé que les Parlements protesteraient hautement. G est du moins un honneur pour le Parle- . ment de Besançon d'avoir compté dans ses rangs un vaillant magistrat qui sut se soustraire aux préjugés du passé, un précurseur qui, n écoutant que sa conscience, s érigea en apôtre d'une idée juste et généreuse. Ajoutons qu'Augustin Nicolas ne combattait pas seulement la torture comme un crime de lèse-humanité, il composait des poésies en français, en latin, en espagnol et en italien ; il écrivait des dissertations contre le duel et le suicide; il retraçait', avec de nombreux détails sur la population et les ressources de la Franche- Comté, l'histoire de la conquête de cette province ; il racontait, dans un poème en cinq livres, la révolte de Masaniello ; il avait un défaut, une excessive présomption ; « il se croyait, nous dit Quirot dans ses Annales manuscrites, l'égal de Virgile, d'Horace et d'Ovide, et ne rougissait pas de manifester cette haute opinion de lui-même dans des vers destinés à être inscrits au bas de son portrait. » Il avait une autre faiblesse plus grave. Le caractère n'était pas à la hauteur du talent. Augustin Nicolas s'était incliné avec empressement devant Condé, il s'inclina devant Louis XIV, il s'associa à Watteville pour favoriser la conquête de la Franche-Comté. Aussi s'était-il attiré de vives inimitiés surtout parmi les vieux patriotes comtois. En 1668, lors du traité d'Aix-la-Chapelle, il avait été insulté par
le peuple de Besançon ; il souffrait de l'hostilité de ses compatriotes, il s'en plaignait dans une Dissertation sur le génie politique qui parut en 1693 :
Voyant dans le climat où le sort m'a fait naître Ce que mes ennemis m'ont contraint d'avouer,
Si peu de gens à me connaître
Et beaucoup moins à me louer.
Il mourut en 1695, au moment où un édit de Louis XIV frappait le pays de l'impôt de capitation, ce qui lui valut cette épitaphe :
Pour éviter la capitation,
Dom Augustin eut recours à la Parque ;
Il crut par là trouver l'exemption;
Mais comme il fut près d'entrer dans la barque,
Voyant Caron qui, l'arrêtant au bord,
Lui demanda le tribut ordinaire,
Hélas ! dit-il, que le sort m'est contraire !
Par tête on paie encore après sa mort....
Ces vers n'attaquaient ni son mérite littéraire ni son honorabilité, mais il en était d'autres où il était fort maltraité ; c'est ainsi qu'on allait jusqu'à dire que si en qualité de poète il faisait des vers en quatre langues, il prenait à toutes mains en qualité de juge :
Nicolaius jacet hic qui linguas ut loqueretur Qualtuor, ut raperet mille manus habuit.
Le reproche n'était sans doute pas fondé ; quelles que soient les défaillances du magistrat-écrivain, on doit lui savoir gré de son courage à attaquer des abus invétérés que soutenaient et la redoutable Inquisition et la magistrature presque tout entière.