INTRIGUES DE LA DIPLOMATIE PRUSSIENNE
réclamé et obtenu comme un héritage de Guillaume d'Orange, son oncle, la souveraineté de Neuchàtel, songeait à conquérir la Franche-Comté, et pressait les Suisses de rompre la neutralité et d'envahir avec lui la Bourgogne. Dès 1705 le ministre de Frédéric, Metternick, entretenait le mécontentement des Comtois, venait à Berne et à Neuchàtel, et s'efforçait d'entraîner les cantons réformés et les Hautes Puissances Alliées dans une guerre contre la France. Les années suivantes, la diplomatie prussienne renouvelait ses tentatives. En 1708 elle accumulait des troupes à Neuchàtel, proposant aux Alliés de prendre à sa solde les régiments bernois, de rappeler les 8,000 Prussiens qui servaient en Italie < n . Enfin aux conférences de Gertruydenberg en 1709, alors que la France était épuisée par la guerre, par la famine et par les souffrances du grand hiver, la diète de Ratisbonne avait résolu de réclamer le démembrement de nos frontières de l'Est, la restitution à l'Empire de la Lorraine, de l'Alsace et de la Franche-Comté. Et si l'on en croit Saint-Simon ( 2 >, c'était le duc de Hanovre qui devait envahir la Franche-Comté. Les armées alliées de Prusse et d'Autriche devaient, après avoir traversé le Rhin, se réunir près de Mulhouse et de là se porter sur le Doubs.
Toutes ces intrigues étaient connues de la cour de France. En juillet 1706, l'intendant de Franche-Comté, de Bernage, avertissait l'ambassadeur de France, Puy-
(1) Lamberty, Mémoires, vol. 5, p. 58.
(2) Saint-Simon, Mémoires, édit. Cheruel, vol. VII, ch. xxi, p. 365, 372.
sieux, que les réfugiés français du canton de Vaud préparaient de nombreux projets sur la Bourgogne. En septembre, le chargé d'affaires à Soleure, !a Chapelle, prévenait le ministre des affaires étrangères, Torcy, des desseins ambitieux de Frédéric I er .
L'intendant le Guerchois, qui en 1708 avait remplacé de Bernage, donnait de son côté à la cour tous les renseignements nécessaires. La diplomatie active, vigilante, de Louis XIV put déjouer les espérances de Frédéric.
Le roi prit des mesures habiles, garnit de troupes la frontière du Jura. Les Suisses se rendirent compte de la nécessité de séparer leurs intérêts de ceux de la Prusse, et Frédéric I er se vit forcé de renoncer à un établissement en Bourgogne; mais en présence de ces tentatives, on comprend les mesures exceptionnelles de rigueur, les poursuites et les condamnations capitales que nous venons de rappeler.
Lorsqu'on ne pendait pas l'habitant de la Comté, on le traitait fort mal; nous ne citerons qu'un fait qui prouve que le Français vivait comme en pays ennemi, sans pitié pour les populations et à leurs dépens. En décembre 1676 arrive à Vuillafans le marquis d'Etampes, commandant une troupe de cavaliers en quartier d'hiver dans cette localité. Il y installe ses hommes, se loge de force dans la maison du siour Gigouley, prétendant faire fournir ses soldats de chapeaux, de souliers, de divers vêtements, par leurs hôtes. Partout était affiché l'ordre de ménager le bourgeois, de le rembourser de ses dépenses, mais en réalité on ne se souciait guère
GENS DE GUERRE A LA CHARGE DE i/HABITANT. 155
de ces prescriptions. Les habitants réclament, des députés se rendent à Besançon; ils vont trouver l'intendant, qui les renvoie chez le duc de Duras ; ils y rencontrent le marquis de Montauban se promenant avec le commissaire et le marquis d'Etampes. Ils content leur mésaventure. Loin de compatir à leurs tribulations, M. de Montauban leur déclare que l'intention du maréchal de Duras, la sienne et celle de l'intendant, est « que les habitants de Vuillafans fournissent l'en- » tretien de l'équipage du marquis d'Etampes, mais » qu'ils pourraient se racheter de cette obligation ; faute » de quoi on enverrait incontinent quatre compagnies » de cavalerie pour y vivre à discrétion 0). » Ce qui se passait à Vuillafans se produisait partout.
Toutefois la justice du roi ne se montrait pas toujours aussi implacable. Dans certaines régions de la Comté, les habitants manifestaient hautement leurs sympathies pour l'Empire. A Vercel, la population s'était divisée en deux camps à l'occasion de la nomination d'un curé. Le camp des Français tirait des coups de feu sur le camp des Allemands. L'un des chefs du camp allemand, l'abbé Petitcuenot, qui voulait obtenir la cure, portait dans des assemblées publiques des toasts à la santé de l'Empereur, au succès de ses armes ( 2 ).
L'impunité lui était acquise ainsi qu'à ses partisans. Il en était de même pour les colporteurs de libelles cou- Ci) Archives municip. de Vuillafans, Délibérât.-, col. BB 4 , déposée aux archives du Doubs. *
(2) Mémoire inédit concernant le patronage de la cure de Vercel. Archives du Doubs.
rant le pays pour réchauffer le zèle de la population en faveur de l'Empire, et pour une foule de gens pauvres, irrités contre le nouvel état de choses, contre l'aggravation de lourds impôts et qui manifestaient leur disposition à la révolte.
Les protestants étaient surveillés de près et poursuivis avec rigueur. En 1707, deux vignerons furent arrêtés et comparurent devant le Parlement comme accusés d'être de la R. P. R. et d'avoir voulu passer en Suisse. Le grief n'était nullement fondé, et ils furent acquittés, mais cet arrêt mécontentait vivement le procureur général Doroz, qui, le 2 mars 1707, transmettait le dossier au contrôleur général avec de nombreux détails. Le contrôleur s'inclinait devant la décision de justice, mais s'en prenait au curé. En marge de la lettre de M. Doroz se lisent ces lignes : « Rien à faire; laisser subsister le jugement; mander à l'intendant et au procureur général de faire une forte réprimande au curé de les avoir soufferts aussi longtemps dans sa paroisse sans avoir su de quelle religion ils étaient »
En 1705 s'éleva une question de compétence à l'occasion d'une étrange décision rendue par le Parlement,
Quatre soldats du régiment de Lassay, en garnison à Besançon, volent une pièce de toile. Il semble qu'ils auraient dû être jugés par l'autorité militaire, mais le Parlement veut faire acte d'omnipotence ; il s'empare de l'affaire, fait comparaître devant lui les coupables et les condamne au bannissement. Louis XIV n'avait jamais
(i) Archives nationales. Correspond, des contrôi., vol. 2, n° 1199.