‹ Le parlement de Franche-Comté, de son installation à Besançon à sa suppression, 1674-1790Chapitre 63 sur 176 · INFORMATION CONTRE LE LIBRAIRE FANTET · texte numérisé non relu

INFORMATION CONTRE LE LIBRAIRE FANTET

sous peine delà corde? Néanmoins le procureur général résolut d'informer contre Fantet, et sous prétexte que l'inculpé avait écrit de sa main, en présence de témoins, sur un billet, le prix du livre des Mœurs, de Y Esprit des lois et du Dictionnaire philosophique, il conclut « à ce qu'il fût saisi au corps et réduit dans les conciergeries du Palais. » Un arrêt conforme intervint : Fantet fut arrêté dans son domicile par les huissiers et les cavaliers de la maréchaussée ; il demanda vainement la permission de mettre un habit, on le traîna en prison, où il entra malade d'épouvante et d'effroi. A toutes les questions il répondit tout d'abord par des dénégations, mais on fit chez lui une perquisition et on y trouva non seulement les livres signalés, mais le Sopha, les Contes de la Fontaine, les Egarements de Julie, les œuvres de Grécourt, etc. Fantet se défendit alors de son mieux. Il soutint qu'il ne voulait confier ces ouvrages qu'à des hommes sages et mûrs, qu'ils n'étaient point prohibés par arrêt du Parlement de Besançon, que Y Esprit des lois avait été analysé avec éloge dans le Journal encyclopédique, que l'on n'avait saisi chez lui ni critiques contre le gouvernement ni libelles contre les particuliers, que le bruit de sa triste aventure s'était propagé au loin, que les protêts s'accumulaient, que sa ruine s'avançait à grands pas. Fantet avait pris parti pour les exilés en 1759 et contre les jésuites en 1764; il avait des protecteurs dans le Parlement. L'affaire fut renvoyée devant la cour de Dijon, on la laissa sans poursuite, et Fantet finit par revenir exercer en paix son métier.

De nos jours, où la liberté de tout imprimer a pu sans injustice être flétrie d'un autre nom, il nous est difficile de nous expliquer les procédés que nous venons de rappeler ; habitués que nous sommes à la licence des publications de notre époque, aux peintures érotiques de nombre de romans, à la crudité de langage d'œuvres acceptées sans révolte et qui n'ont nullement la prétention de viser à l'immoralité, nous nous étonnons de la rigidité des principes religieux faisant poursuivre des ouvrages qui nous paraissent aujourd'hui ne devoir motiver aucun reproche même de la part de catholiques fervents ; c'est ainsi que Y Esprit des lois, tout en étant plus philosophique que chrétien, n'attaque jamais la religion, et rend même parfois un hommage sincère à l'influence bienfaisante du catholicisme.

Pour bien comprendre ces mesures de rigueur, il faut se reporter au temps où elles paraissaient nécessaires. Le protestantisme et le catholicisme ne vivaient point alors dans la paix qui leur est acquise. Il y avait une religion d'Etat, et les dogmes devaient être respectés et protégés comme appartenant à l'ensemble des lois, alors tout imprégnées de l'esprit catholique.

Quant aux livres attaquant les mœurs, en interdire la vente eût été une excellente chose, si cette interdiction eût pu en empêcher la propagation ; mais, nous le voyons constamment, les prohibitions sont sans force contre les tendances du public ; la corruption des mœurs engendre les ouvrages immoraux, et l'interdiction reste inefficace. C'est par l'éducation qu'il faut lutter contre l'immoralité; c'est en élevant l'âme d'un

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