CONTREBANDE LITTÉRAIRE
peuple qu'on le dégoûte de ce qui est vil et honteux. Les rigueurs, les pénalités, restent sans effet.
Elles restaient vaines surtout sous Louis XV, grâce aux presses clandestines qui multiplièrent les livres interdits, grâce aux libraires qui eurent des magasins secrets, et formèrent des relations pour recevoir et pour répandre la contrebande littéraire, grâce à d'habiles colporteurs qui, luttant d'adresse avec la police, distribuèrent les productions désirées, grâce enfin à la faiblesse du gouvernement, qui, tout en créant en 1741 soixante-dix-neuf censeurs, parmi lesquels Crébillon fils, le célèbre auteur du Sopha, donnait parfois l'exemple de la fraude par ses permissions tacites de réimprimer des livres défendus, en mettant sur le titre le nom d'une ville étrangère. Ajoutons que la censure ne savait trop ce qu'elle devait interdire ou tolérer, qu'elle n'osait approuver ni Y Esprit des lois, qui pour notre patrie est un titre de gloire, ni la Henriade, sortie de presses secrètes à Rouen et introduite furtivement à Paris, ni la louangeuse histoire du Siècle de Louis XIV, ni les Eléments de la philosophie de Newton, qui furent apportés en France par des contrebandiers. Le livre utile et le livre dangereux subissaient trop souvent le même sort. Il y avait de plus des conflits fâcheux entre les trop nombreuses autorités qui pouvaient sévir contre un écrivain. Le Parlement faisait parfois saisir des livres qui sortaient des presses de l'imprimerie royale. La Sorbonne censurait Bélisaire, que le roi et la magistrature laissaient circuler.
A côté de ces poursuites contre de simples particu-
liers surgissait un procès contre une corporation puissante, le procès contre les jésuites, qui devait se terminer par leur expulsion du royaume et faire éclater des haines mal contenues.
Au xviii 0 siècle, la révolution est déjà dans les idées sinon dans les faits ; de toutes parts s'agitent des questions nouvelles, questions religieuses et politiques, et ces questions, c est le Parlement qui les soulève avec une vivacité, une passion, une témérité qui étonne.
Le plus souvent il est en guerre avec la royauté et a la prétention d'imposer sa volonté dans les affaires administratives, mais là ne se borne point son ambition; après s'être montré l'auxiliaire de l'autorité religieuse, il devient le surveillant inquiet du clergé et bientôt son adversaire; il entre en lutte avec lui, il prétend empiéter sur le domaine spirituel, il prend parti pour les jansénistes, décrète des prêtres et des prélats, parce qu'ils refusent les derniers sacrements aux adversaires de la bulle Unigenitus. Puis il reprend contre la société de Jésus d'anciennes accusations. En 1656, sous le pseudonyme de Louis de Montalte et sous le titre de Lettres à un provincial, avait paru un livre écrit dans une langue d'une pureté alors inconnue et qui avait produit la plus grande impression. L'auteur, Biaise Pascal, en commentant les disputes byzantines élevées sur des matières religieuses entre les jansénistes et les jésuites, avait frappé ces derniers de l'arme du ridicule ; s'emparant des doctrines de casuistes espagnols ou hollandais et les attribuant à Tordre tout entier, il avait soulevé une répulsion et des inimitiés