PROCÈS CONTRE LES JÉSUITES
que le temps avait aggravées et que la protection donnée par le gouvernement à la compagnie de Jésus, la faveur dont elle jouissait, sa puissance qui se faisait sentir partout, avaient envenimées encore. On reprochait aux jésuites d'enseigner le probabilisme, le système du péché philosophique; on les accusait d'avoir une morale autorisant tous les crimes, jusqu'au parricide, jusqu'au meurtre des rois ; on affirmait que cette société redoutable et puissante était étrangère et obéissait aveuglément à un général étranger lui-même ; elle avait des ennemis nombreux non seulement parmi les philosophes, mais dans le clergé séculier, qui redoutait son influence et la considérait comme excessive et nuisible; elle avait contre elle lantipaphie de la favorite, la malveillance du duc de Choiseul, l'hostilité du jansénisme : à tous ces adversaires venaient se joindre des négociants dont la compagnie avait blessé les intérêts.
Le Parlement se fît l'exécuteur des vengeances qui se préparaient contre la compagnie.
C'est à l'occasion d'un procès que s'éleva, contre la société de Jésus, la tempête sous laquelle elle faillit périr. Les jésuites ne se contentaient pas de missions apostoliques dans toutes les parties du monde ; ils fondaient des établissements commerciaux, que 1 étendue de leurs relations, la puissance de leurs capitaux, l'intelligence de leurs agents, rendaient le plus souvent prospères. L'un d'eux, le P. Lavalette, supérieur général des Antilles, avait créé une maison de commerce à la Martinique, défriché et mis en culture de vastes terrains ; à demi ruiné par la guerre avec l'An-
gleterre, il avait emprunté des sommes considérables, et pour faire face à «des échéances, avait expédié en Europe deux bâtiments chargés d'une riche cargaison. La capture de ces deux navires par une croisière anglaise avait aggravé sa situation, il se voyait poursuivi par deux négociants de Marseille, en paiement de 1,500,000 livres. En droit, il s'agissait de savoir jusqu'à quel point un ordre religieux, à qui le commerce est interdit, pouvait être tenu des spéculations, des opérations, des engagements du supérieur général des Antilles. En réalité, les deux négociants de Marseille n'avaient probablement pas songé tout d'abord à considérer l'ordre comme caution du P. de Lavalette, et le procès était pour eux peu soutenable, mais l'opinion était défavorable aux jésuites, et ils auraient bien fait de transiger et de s'épargner l'éclat d'un débat public par un sacrifice d'argent. Confiants dans la protection de la reine, du dauphin, de la famille royale, des grands seigneurs dont ils avaient fait l'éducation et conservé l'attachement, ils préférèrent résister; ce fut une faute. Condamnés à Marseille par les consuls, ils en appelèrent au Parlement de Paris. Ils soutinrent que les règles de leur institut leur interdisaient tout commerce. Le Parlement prétexta la nécessité de connaître leurs statuts, et ordonna le dépôt au greffe, dans le délai de trois jours, d'un exemplaire imprimé des Constitutions, édition de Prague, 1757.
L'alarme fut prompte à se répandre dans toute la corporation, qui n'hésita pas à se refuser énergiquement à cette communication ; mais ce fut en vain. Partout