EXPULSION DE LA SOCIÉTÉ DE JÉSUS
en Franche-Comté de la compagnie cle Jésus, les services rendus à l'éducation de la jeunesse dans les collèges de Dole, Je Besançon, de Vesoùl, de Gray, de Pontarlier, de Salins, l'efficacité de son enseignement, l'impossibilité d'abuser de son autorité. Il invoque le témoignage de l'archevêque, de l'université, du magistrat, les vœux de la population : « Daignez, Sire, vous rendre aux vœux empressés des peuples de notre ressort ; ils méritent vos bontés; vous n'avez nulle part de plus fidèles sujets ; ils redoutent les innovations ; leur zèle pour la religion a appelé la société des jésuites en Franche-Comté pour la défendre des ennemis qui l'environnent ; ils espèrent que le même motif l'y soutiendra (*). »
Le roi resta inflexible. Le 20 janvier furent transmises au Parlement des lettres de jussion conçues dans cette forme impérative et absolue : « Nous n'avons eu aucun égard à vos remontrances du 12 de ce mois et nous avons résolu de procéder sans délai à l'enregistrement pur et simple de notre édit. »
Toutefois les jésuites obtinrent un délai jusqu'au 1 er mai 1765. Le Parlement nomma des commissaires pour procéder à l'inventaire de tout ce qu'ils possédaient dans leurs collèges et communautés de la province, et désigna le marquis de Chaillot et C. -Joseph Bourgon pour Besançon, J.-B.-Bonaventure Alviset pour Vesoul, les conseillers Renard et Courlet de Boulot pour Dole, le conseiller Joseph Faure pour Pontarlier, le conseiller Maire, seigneur de Bouligney, pour
(1) Archives du Doub5. J
Salins. Les commissaires députés se rendirent, dans les premiers jours de février 1765, dans ces différentes villes, pour s'acquitter de la triste mission à eux confiée ; on a dit qu'après une longue perquisition ils n'avaient rien trouvé et rien inventorié; mais les minutes des inventaires constatent que le mobilier, les livres, les tableaux, le linge, les denrées, n'avaient point été détournés dans la plupart des collèges. L'inventaire 3ura huit ou dix jours. A Besançon, tout fut confié à la garde et au pouvoir de MM. d'Orival et Couthaud, députés du bureau d'administration; à Vesoul, le conseiller Alviset n'oublia rien et décrivit tout avec soin, depuis les vases sacrés jusqu'aux coiffes de nuit (*).
Cette opération terminée, le Parlement mit en régie les biens de la compagnie; un sieur Besson, marchand connu par une faillite, fut chargé de cette administration sous la surveillance de commissaires du Parlement i 2 ). Le 1 er avril 1765, les jésuites furent définitivement exclus de la Franche-Comté. Dans la plupart des provinces et à Paris, les jésuites s'étaient dispersés depuis deux années ; Barbier écrivait en décembre 1762 : « Il y a toujours un grand nombre de jésuites en cour, habillés en simples ecclésiastiques, soit en habit long, soit comme des abbés, et un assez grand nombre de retirés dans les maisons particulières de seigneurs ou gens riches; mais il n'y a à peu près que les jésuites connus et de réputation qui aient trouvé ces secours et
(1) Archives départ. Collège des Jésuites, B. 3802 et 3803.
(2) Archives municipales.
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ces retraites. Tous les jésuites qui étaient dons les différentes provinces et villes du ressort auront trouvé difficilement de pareilles retraites (0. »
Les Parlements de Besançon et de Douai avaient été des derniers à se prononcer. Huit ans après, vaincu par les instances de la diplomatie européenne, Clément XIV ordonnait lui-même la suppression définitive de cette corporation.
Le bannissement de la société de Jésus, que nous avons retracé le plus brièvement possible et qui pourrait motiver des volumes d'analyse et'd'appréciations, nous montre à quelles passions aveugles obéissent parfois toutes les classes de la société. En réalité les doctrines, l'enseignement, les livres de la compagnie, n'étaient qu'un prétexte et n'expliquent pas les haines dont elle était l'objet; jamais, dans ses livres, l'ordre des jésuites n'a enseigné de doctrines régicides. Ces livres, on ne les connaissait même pas, personne ne les lisait. L'hypocrisie qu'on lui reprochait ne peut fonder rien de grand ni de durable; ce qui préoccupait l'opinion, ce qui motivait la vivacité des hostilités, c'étaient les doctrines ultramontaines, dont les jésuites étaient les agents actifs et infatigables ; c'était la puissance d'un ordre dont la main se retrouvait partout; c'était l'influence dont il jouissait. On oubliait les services qu'il avait rendus au catholicisme et à la civilisation, notamment en Amérique, chez des peuples où tout était à créer et à organiser. On condamnait cette société, non pour
(1) Journal de Barbier, vol. 4, p. 445.
le mal qu'elle avait fait, mais pour celui qu'elle pouvait faire par suite de son organisation ; on la considérait comme redoutable parce qu'on savait l'ardeur et la sincérité de la foi qui l'animait, parce que l'obéissance absolue faisait de chacun des membres de la compagnie un esclave dévoué, n'ayant qu'un but, la gloire de Dieu. Là était pour les Etats le véritable danger, celui qui frappait et inquiétait les masses. La domination du monde serait assurée à une nation qui pourrait s'approprier dans l'ordre civil de pareils principes. Aujourd'hui, les jésuites sont pauvres, comme au temps où le duc de Saint-Simon leur faisait l'aumône. Ils sont sans influence, isolés, disséminés sur le sol français, mais ils continuent à propager les doctrines, les œuvres de Dieu. Le peuple se défie d'eux. Le gouvernement leur fait la guerre, parce que le gouvernement s'attaque aux faibles, aux Sœurs des hôpitaux, aux Frères ignorantins, à d'humbles prêtres, mais ils vivront; une réaction se manifeste : leurs noviciats se remplissent, et leurs maisons d'éducation luttent avec succès contre l'instruction laïque et universitaire.
L'opinion publique ne fut pas unanime à applaudir à ces mesures de rigueur. Les philosophes s'en réjouirent; ils comprirent que cette persécution était un coup porté à la religion. D'Alembert écrivait à Voltaire, le 4 mai 1762, que « les Parlements, en croyant servir la religion, servaient la raison sans s'en douter et étaient les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prenaient les ordres sans le savoir. » Beaucoup de catholiques gémirent et protestèrent contre une per-
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sécution qu'ils considéraient comme souverainement inique, puisqu'elle atteignait des hommes qui avaient contribué à la grandeur de la France, qui avaient planté la croix en Chine et au Japon, couvert l'Europe de collèges supérieurs, d'après Bacon, à toutes les écoles connues, et qui avaient accompli les plus grandes choses du monde. Les évêques prirent ouvertement parti poulies expulsés, autant par sympathie pour eux que par humeur contre le gouvernement, qu'ils soupçonnaient vouloir aller plus loin. Les classes pauvres restèrent indifférentes; comme ie dit Duclos dans son Voyage en Italie, « le peuple proprement dit ne prit aucune part à cet événement. »
L'opinion s'émut davantage lorsqu'il s'agit de réorganiser l'enseignement en Franche-Comté. Choisiraiton des ecclésiastiques, une communauté religieuse ou un personnel laïque pour remplacer les exilés? Le Parlement du Dauphiné avait demandé une réforme radicale de l'éducation publique, l'enseignement confié à « des hommes vivant comme les autres hommes. » Mais ce vœu restait sans écho. Comment recruter parmi les laïques un corps enseignant suffisamment nombreux ? L'Université, les officiers des bailliages, les notables, les conseillers des quatre villes à pourvoir de collège, Besançon, Vesoul, Dole et Gray, se déclaraient nettement en faveur des prêtres ; le Parlement décida, par arrêt du 6 mars 1765, « que les collèges seraient agrégés au séminaire de Besançon, et qu'à dater du 1 er avril prochain lesdits collèges seraient desservis par des ecclésiastiques logés et vivant en commun, sous l'autorité
spirituelle du diocésain (*). Le lendemain, le Parlement prit soin d'exposer les motifs de cette grave détermination ; il exliqua qu'il n'avait fait que céder au vœu manifesté par les représentants des populations, qu'il avait voulu sauvegarder la religion et les mœurs, base de l'éducation publique et privée ; il vanta le dévouement, la sollicitude, le zèle du clergé : « Souvent distrait par des occupations étrangères, comment le maître laïque s*assujettira-t-il à cette assiduité gênante qui seule peut enchaîner la légèreté naturelle de l'élève? Comment lui prodiguera-t-il son attachement et ses soins, si l'embarras d'une famille absorbe la meilleure partie de l'attention qu'il doit sans réserve à sa classe ? Que sera-ce si dans un collège, asile du recueillement, de la retenue, le dangereux mélange de tous états, de tout sexe, de tout âge, expose l'innocence à périr chaque jour et pour ainsi dire à chaque instant ? »
Malgré le zèle du Parlement et son empressement à organiser les nouveaux collèges, l'éducation publique se ressentit du bannissement des jésuites. Des nlaintes générales s'élevèrent bientôt contre les écoles de l'Université, dont les inconvénients n'étaient plus amoindris ou évités par la rivalité de maîtres habiles et aimés. La plupart des établissements municipaux ou privés n'étaient pas suffisamment subventionnés et n'avaient que des ressources précaires ou insuffisantes. La routine des classes se continura comme par le passé. La haine détruit, mais ne réédifie pas.
(1) Archives départ. Délibérât, de la Cour.