PROCÈS DE STAAL-CAIRO CONTRE M. DE LARUE
quise, essayé de le jeter par la fenêtre, de lavoir injurié et frappé. Le mémoire que publia Michel de Larue, avec cette épigraphe : Post lenebras spcro lucem, est un mélange de phrases déclamatoires et pompeuses, à côté de sentiments élevés noblement exprimés. « Je ne m'attacherai pas, dit-il, à présenter ce qui doit flétrir mes ennemis, mais ce qui doit assurer ma justification ; ministre d'un Dieu qui pardonne, j'oublie leur attentat et leurs fureurs pour ne m'occuper que de l'honneur du sacerdoce, et si j'expose des actions noires, des témoignages faux, des entreprises abominables, ce n'est point à dessein de perdre ceux pour lesquels j'implorerais moi-même la clémence du tribunal ; mais je suis contraint de faire connaître mon innocence, et par conséquent de détruire les faits qui pourraient laisser quelque tache sur l'habit dont je suis revêtu. »
Michel de Larue invoque souvent devant les magistrats sa qualité de prêtre, il s'en fait un argument contre ses ennemis ; rappelant avec amertume l'agression dont il a été victime, il s'écrie : <* 0 Dieu! Dieu de l'innocence ! cette main, consacrée au service de vos autels, qui offre le sacrifice de paix, qui immole l'agneau sans tache, la victime non sanglante; cette main, vous le savez, Seigneur, n'en est pas moins pure pour être aujourd'hui mutilée, ensanglantée ; elle ne s'est point prêtée au crime et à l'injustice, elle a défendu la veuve abandonnée ; elle a tracé les plans qui ont assuré son triomphe; et l'ingratitude lui a fait ces affreuses plaies. Le sang qui en coule est innocent, il ne souillera pas votre sanctuaire. *
Etranger à la province, sans relations influentes, sans appui, il se défie de l'intégrité de ses juges, il fait appel à leur esprit d'équité, à leur impartialité, en des ternies dignes d'être cités, si le plus souvent ils ne manquaient de mesure. Pour avoir voulu exagérer le pathétique, l'abbé de Lame touche au burlesque, défaut fréquent ù une époque où le ton déclamatoire se rencontrait dans toutes les plaidoiries. C'est ainsi qu'après avoir rappelé l'accusation de vol portée contre lui, il ajoute : « 0 impudence, ù atrocité d'une cabale abominable! mon àme, qui a demeuré douce et tranquille sur le bord de l'abîme, ne peut plus à présent contenir sa juste colère Je vois des faux témoins qui s'offrent aux désirs de l'accusatrice, ou plutôt qui lui inspirent ces accusations monstrueuses, qu'ils promettent de sceller de leur coupable serment. Je les entends et je frémis, etc. »
Les noms de Mirabeau et de Monnier retentirent souvent au Palais à cette même époque. M. de Monnier, qui appartenait à une famille nobles et était en 17G0 premier président de la cour des comptes, domaines et finances du comté de Bourgogne, avait épousé Antoinette d'Arvisenet, et avait eu de cette union une fille unique. Le bonheur de cette enfant était l'objet constant des préoccupations de M. et M nc de Monnier, et ils étaient sur le point de la marie 1 !* à M. de Bersaillin, lorsque le bruit d'une intrigue entre M Uc de Monnier et M. Lebeeuf de Valdahon se répandit dans le public. M. de Valdahon, qui était alors Agé» de trente-deux ans, était parvenu à se faire aimer; une correspondance avait été échangée entre les deux jeunes gens; des
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entrevues mystérieuses avaient eu lieu, et M. rit; Valdalion avait été sur le point d'enlever la jeune lille du domicile paternel. Cette aventure avait été connue de toute la ville, elle s était grossie de nombreux détails imaginaires et blessants pour M 110 de Monnier.
Dans cette situation le premier président n'hésita pas à porter plainte : il soutint que M. de Valdahon s'était rendu coupable de rapt et de séduction, crimes qui, d'après la législation de cette époque, entraînaient la peine de mort. Un jugement condamna le ravisseur à dix ans d'absence hors de la province, et à 1,000 livres de dommages-intérêts envers M. de Monnier. Sur l'appel de ce dernier, la cour, par arrêt du 18 mai 17Gi, doubla le temps de l'exil et le porta à vingt ans.
Après avoir lutté contre M. de Valdahon, M. et M me de Monnier eurent à combattre contre leur propre fille. Durant le cours du procès, M 1,c de Monnier s'était retirée aux Tiercelines, à Dole. Les lettres qu'elle adressait à sa famille exprimaient la plus tendre affection filiale, et elle pratiquait tous les actes de la plus grande piété, lorsque M. et M mc de Monnier reçurent, en février 1769, sommation de la part de leur fille de consentir à son mariage avec M. de Valdahon.
Grande fut l'indignation du premier président: il refusa nettement, et fil de longs mémoires pour établir qu'un intérêt de fortune avait été le seul mobile qui avait porté M. de Valdahon à séduire sa fille, « que celle-ci ne pouvait épouser « Tinfracteur des lois publiques, l'ennemi des mœurs, le contempteur de l'autorité
paternelle, le perturbateur de la tranquillité des familles, le violateur de l'asile sacré des maisons, le calomniateur de la vertu, etc. » Il n'est pas d'injure que, dans une irritation d ailleurs légitime, il ne déversât sur M. de Valdahon et sur sa famille. Il alla jusqu'à préfendre qu'un nommé Lebœuf, condamné à la peine capitale et mis à mort quelques mois auparavant à Lons-le-Saunier, pouvait bien être le parent de son adversaire. Les mémoires qu'il publia, et sur lesquels l'avocat Monnot apposa son nom, eussent pu être touchants. M. de Monnier plaidait la cause d'un père outragé dans ses droits les plus respectables et frappé dans ses affections les plus chères: ils ne furent guère qu'emphatiques. La violence, l'injustice des accusations de M. de Monnier, lui enlevèrent les sympathies qui naturellement devaient s'attacher ù sa cause.
Tout ce bruit, tout l'éclat de ce procès, sur lequel la position des deux familles, le rang de M. de Monnier, appelaient l'attention, n'empêcha par M 1}0 de Monnier de devenir M me de Valdahon.
Là ne s'arrêta point le malheur du premier président de la cour des comptes : comme père il avait eu à défendre sa fille ; comme mari il eut à poursuivre contre sa femme et contre Mirabeau l'injure la plus grave qui pût lui être faite. Il avait eu le tor1 d'épouser, à l'âge de soixante-sept ans, une jeune fille de seize ans, qui devait devenir une femme au langage cynique, sans moralité aucune. Elle se signalait déjà par le dévergondage de ses mœurs et l'excessive liberté de ses allures, lorsqu'elle fit la rencontre de Mirabeau et se laissa