AVEUGLEMENT, IMPREVOYANCE DES MAGISTRATS
procédés barbares qui la déshonoraient? La conscience du pays devait se sentir soulagée en voyant disparaître des lois iniques. Mais le Parlement ne comprenait, malgré sa science et ses vertus, ni les généreuses visées de Louis XVI, ni les grands projets de Turgot, de Malesherbes et de Necker. Il faut lire les délibérations de la haute compagnie pour bien saisir l'esprit politique qui l'animait. L'émotion est universelle, les populations s'agitent, la fermentation est partout; la démocratie prend naissance; favorisée par l'aristocratie elle-même, elle deviendra bientôt démagogie ; l'opinion publique se rend compte que la France est à la veille d'un bouleversement. Les esprits les plus éminents du clergé, de la philosophie, de la politique, des finances, désirent et demandent des réformes, certains magistrats les sollicitent. L'avocat général Servan se fait l'interprète du sentiment public, et, dans un discours sur la justice criminelle, proteste avec une vigoureuse éloquence contre l'iniquité, la barbarie de la question appliquée par le bourreau, il accuse la législation d'arbitraire; un autre magistrat, Dupaty, avocat général à Bordeaux, réclame, avec plus d'ardeur même que Servan, d'importantes modifications aux lois sur la procédure criminelle. Ces réformes, le pouvoir, qui sait que le temps presse, voudrait les hâter, mais le Parlement les entrave, il demeure immobile au milieu de la marche de l'esprit humain, il repousse les mesures les plus sages, les conceptions, les réformes les mieux préparées, il lie comprend pas les nécessités du temps, pas même la tolérance, et ce n'est que par des lettres d'enregistré-
ment forcé que Louis XVI arrive à foire transcrire les ordonnances qui ont pour but d'abolir un abus ou de consacrer un progrès. Celte opposition n'aurait pu se justifier sous Louis XV; elle devenait coupable au plus haut degré sous une monarchie battue en brèche de tous cotés et travaillant elle-même à se désarmer; on doit l'attribuer à rattachement de la magistrature aux vieilles franchises, aux anciennes coutumes locales. Les efforts de l'autorité royale vers l'unité, vers la liberté, étaient suspects aux magistrats comme autant d'entreprises dirigées contre leurs plus chères institutions. Enfermés dans leur foi, dans leur famille, dans leurs affections, dans leurs travaux, les magistrats regardaient peu dans la société qui s'agitait autour d'eux. Le peuple ne comptait pas encore, bien que la philosophie du xvm c siècle le préparât pour son rôle et lui enlevât ses croyances. Les parlementaires n'abaissaient pas leurs regards jusque-là, et n'avaient aucun pressentiment de l'avenir. Ils étaient éclairés et humains, mais ils étaient associés à la justice routinière d'un grand corps immuable dans la barbarie du vieux droit. Ajoutons, pour expliquer leur quiétude et leur aveuglement, que la France entière s'agitait sans savoir où Dieu la menait; que personne, parmi les plus habiles, n'avait une juste prévision des grands événements qui allaient se produire.
Le mode de composition des Etats généraux devait être l'occasion de nouveaux conflits. Le 1 er novembre 1788, Louis XVI rendait une ordonnance qui, conformément au vœu du Parlement, annonçait l'ouverture