EXASPÉRATION CONTRE LES MAGISTRATS
sidérer le maintien de la vieille constitution provinciale comme un résultat suffisant, les populations aspiraient à d'autres conquêtes. Par un retour de fortune qui n est point rare, les magistrats acclamés quelques mois auparavant sombrèrent sans retour. Le vide se creusa autour d eux. Le peuple les avait appuyés tant qu'ils avaient défendu ses passions ou ses intérêts; il se tourna contre eux lorsqu'il ne sentit plus en eux un soutien, un appui nécessaire. Les classes moyennes, qui avaient vu leur retour avec froideur, leur devinrent presque hostiles. Des pamphlets répandus à profusion depuis plusieurs mois mirent en défiance toute la population. L 'effet de l'arrêt fut subit, comparable à celui de la foudre. Le Parlement fut signalé comme ne voulant autre chose que la continuation ou même l'aggravation des charges dont le pays était grevé. Aux cris de joie, aux applaudissements succédèrent des cris d'étonnement, puis des malédictions. Comment le Parlement, qui parle sans cesse de liberté, résiste-t-il ù tout progrès libéral? Comment trompe-t-il à ce point l'espoir du peuple? Comment le peuple se fierait-il au pouvoir judiciaire? On accusa les magistrats de n'avoir demandé les Etats que pour avoir raison des ministres, pour obtenir de plus grands pouvoirs et pour mieux tenir la nation en servitude et le gouvernement en échec. On lui imputa de ne point savoir se déprendre de privilèges devenus odieux aux masses, d'être hostile aux réformes que la nation demandait à grands cris. Debout au milieu d'un passé qui s'écroulait tout entier, le Parlement, considéré jusqu'alors comme la. plus haute expression
des sentiments et des aspirations du pays, sembla désormais n'être plus que la personnification d'un régime contre les défauts duquel il avait pourtant bien souvent protesté. Ce lut partout une éruption de libelles. Chaque jour vit paraître un nouvel écrit, attaquant, de la manière la plus violente,, les magistrats. Dans une « Lettre à Messieurs du Parlement de Franche-Comté, » en date du 8 février 1789 on leur imputa « d'être plus attachés à l'autorité de leurs places qu'aux devoirs qu'elles imposent, d'apprécier leurs qualités de nobles et de propriétaires privilégiés mieux que les noms augustes de magistrats, de préférer régenter une province par la crainte plutôt que de s'en faire adorer par la modération et par la justice; » on leur imputa « d'avoir, dans lenumération des maux qui affligent la France, omis un grand nombre de calamités qui ne sont pas les moins réelles, telles que l'inutilité, la paresse, le luxe insultarrt du haut clergé, la morgue, l'arrogance, le despotisme des cours souveraines, la vénalité des offices, la lenteur et les frais de la justice. » Dans les Considérations sur les intérêts du tiers état, on imprimait ces lignes : « Les lumières pénètrent tard dans les Parlements, ils sont comme les salles antiques où ils s'assemblent, où le grand jour n'arrive qu'à midi et lorsque le pays est tout éclairé dès le matin.... Antiquité est pour eux synonyme de vérité. » La Feuille hebdomadaire traitait le Parlement de « corps usé, posé malheureusement sur des pieds d'argile et dont tout
(1) Bibliothèque du chapitre.
LE CONSEILLER DRoZ ET SON LIVRE. 235
semble avoir conspiré la perte, » et ce journal ajoutait : « Le Parlement s'est lui-même porté les premiers coups. Oui, le voile est rompu et le peuple n'aperçoit plus que des tyrans dans ces hommes qui se pavanaient à ses yeux, parés du vain titre de Pères de la patrie. » Toutes ces attaques étaient lues avidement ; le peuple, dans son réveil subit, était curieux de tout connaître, de tout lire. Les Révolutions de Paris, que rédigeait Loustalot, étaient tirées jusqu'à deux cent mille. L'irritation devint extrême. L'occasion se présentait pour les ennemis du Parlement de satisfaire de vieilles haines. Et les ennemis étaient nombreux : noblesse, clergé, tiers état, quel était l'ordre de citoyens que l'omnipotence, la hauteur, la morgue parlementaires n'eussent pas blessé. La bourgeoisie moqueuse et irritée, les avocats eux-mêmes qui, lors de la crise de 1788, s'étaient, en haine de l'arbitraire ministériel, hautement déclarés pour les anciennes lois menacées, qui, de tout temps, avaient fait cause commune avec les magistrats, et qui leur avaient donné des témoignages de sympathie des plus vifs, se déclarèrent contre eux et les abandonnèrent. Le clergé, les ministres, qui cherchaient avant tout la popularité, les municipalités, qui se composaient en grande partie d'agriculteurs, de commerçants, d'hommes appartenant au tiers état, n'hésitèrent pas à prendre parti contre le Parlement. Le commandant de la province lui-même n'osa le soutenir. La magistrature voulut se défendre, ramener à elle l'opinion. Droz, un des conseillers les plus érudits, composait alors un livre sur l'histoire du droit
public en Franche-Comté ; on le pria de hâter son travail. Le livre parut, montrant les travaux du Parlement, la confiance qu'il inspirait aux peuples, son opposition à l'arbitraire, aux dépenses excessives, ses exils, son érudition et son zèle, son dévouement aux classes pauvres, à la noblesse, au clergé, au tiers état, les injustes attaques dont il était l'objet. Il était écrit par un érudit avec l'accent de la conviction, dans le style déclamatoire de cette époque. Mais l'opinion publique était formée. Quelle impression pouvait produire l'œuvre de Droz ? L'écrivain demandait aux populations de se montrer reconnaissantes pour la magistrature. Comment compter sur la reconnaissance dans ces temps troublés, chez un peuple à qui on faisait espérer la liberté et la suppression de tous les abus? Une circonstance fortuite acheva d'exaspérer les esprits. La crise monétaire commençait à sévir et allait bientôt forcer Louis XVI, la reine, les ministres et quelques citoyens à leur exemple, à fondre leur vaisselle plate. L'or, l'argent et même le cuivre se dérobaient à la circulation, rentraient sous terre ou passaient les frontières. Les riches ajournaient toute dépense. L'Etat, qui pouvait à peine payer l'armée, tentait de réaliser des économies. Partout, cessation presque absolue de tous travaux d'utilité publique comme d'intérêt privé. Plus de travail pour l'ouvrier des villes, pour l'habitant des campagnes, et pour le pauvre, la faim. La misère était si grande que le 15 octobre 1789, un appel patriotique était adressé aux habitants de Besançon par la municipalité, qui leur demandait de faire don de leurs boucles