TROUBLES ET ANARCHIE
d'exercer ses droits dans toute leur plénitude (0. » C'est à la cour de Metz que fut attribuée la connaissance du procès. L'information n'eut pas de suite. La prise de la Bastille entraîna l'élargissement des inculpés. Les pièces de la procédure furent transmises à Besançon et brûlées de la main du président de Courbouzon P).
Les événements marchaient. Les hommes chargés de gouverner, Necker lui-même, étaient au-dessous de leur tache. Grâce à l'impéritie des ministres, à l'inexpérience, à l'inhabileté du roi, la Révolution était non seulement dans les idées, mais dans les faits. La raison et les passions étaient en présence : la raison succombait. Le moment où il avait été possible de diriger la Révolution avait été court, il était passé ; l'ancienne monarchie était encore debout, mais elle était morte: les passions s'exaltaient d'heure en heure. Les écrits, les pamphlets les plus violents se succédaient, stigmatisant les magistrats comme oppresseurs du peuple, signalant, exagérant leurs torts anciens et nouveaux, s'attaquant à la noblesse, au clergé, à la monarchie elle-même. Des voies de fait, des scènes de pillage, se produisaient, se multipliaient dans toute la France. Dans certaines provinces, notamment en Normandie, des hordes de brigands armés parcouraient le pays, forçant les maisons, les presbytères par excellence, y faisaient main basse sur tout ce qui leur agréait. Des scènes tumultueuses,
(1) Révolution de Franche-Comté^ vol. 1. Bibliolh. du chapitre. 0?) Lcllre du Parlement au roi. Archives du Doubs. Délibérations des assemblées générales de la commune de Besançon.
des séditions provoquées par la rareté, la cherté du blé, terrorisaient les honnêtes gens. Les réunions démocratiques dirigeaient le pays. Le gouvernement était, à Versailles, dans la plus complète anarchie morale; Paris était bouleversé, abandonné, délaissé de toute autorité légale. C est un fait terrible et certain que, dans cette ville de huit cent mille âmes, il n'y eut aucune autorité publique, trois mois durant, de juillet en octobre, ni police, ni pouvoir municipal, ni justice régulière. L'effervescence se manifestait chaque jour avec une audace nouvelle ; le Palais-Roval était un vaste club, une émeute éclatait au faubourg Saint-Antoine, on ne poursuivait pas les coupables; partout la carrière du crime était libre. Tous ces excès, auxquels l'impunité était acquise, avaient leur contre-coup en Franche- Comté.
En juillet 1789, trois mois après les scènes de pillage qui avaient eu lieu à Besançon et avaient mis en danger la vie du conseiller Bourgon, le château d'un autre magistrat, M. de Mesmay, était envahi, dévasté, incen-
dié, et M. de Mesmay était condamné sans ménagement comme sans preuves au tribunal de l'opinion prévenue, et son nom grossissait la liste des illustres scélérats non seulement en France, mais dans toutes les contrées de l'Europe.
On a beaucoup écrit sur le drame qui se passa à Quincey le 19 juillet. Les préventions, les haines politiques, ont empêché la manifestation de la vérité.
L'opinion publique avait vu avec une très vive irritation la retraite de Necker. Le 18 juillet, un courrier
PILLAGE AU CHATEAU DE QUINCEY. î247
arriva à Vesoul, annonçant que le ministre chéri de la nation était rappelé; aux mouvements de la colère se mêlèrent aussitôt les éclats de la joie. Le vin des seigneurs du voisinage fut destiné par le peuple à célébrer son triomphe. Le lendemain dimanche, une troupe nombreuse se porta au château de Navenne et au château de Xoidans, où elle ne commit de désordre que dans les caves. Une autre troupe plus nombreuse encore, grossie par plusieurs soldats de la garnison de Vesoul, alla, vers les sept heures du soir, s'établir au château de Quincey, dont les caves étaient principalement en réputation, et dont le propriétaire était absent depuis le jeudi 17 juillet.
A leur approche, les femmes de service prirent lepouvante et s'enfuirent; les envahisseurs furent reçus par un sieur Siblot, officier de milice, honnête habitant du village de Quincey, et le concierge et le sommelier pourvurent à la distribution du vin. Mais la fête devait dégénérer en orgie. L'ivresse troubla les esprits. Le peuple envahit bientôt la majeure partie du château, au milieu d'un tumulte confus. Vers minuit, trois soldats, appartenant au régiment de chasseurs, entrèrent avec une chandelle allumée dans une chambre à four où se trouvait un tonneau de poudre. Que cherchaient-ils? Que comptaient-ils trouver? Gomment le feu se communiqua-t-il à la poudre? personne ne peut le dire, mais ils furent les victimes de leur imprudence et de leur état d'ivresse. L'un sauta dans les airs et alla retomber au loin dans un verger du village, les deux autres furent mis en pièces et leurs
membres jetés autour du bâtiment. Le feu consuma leurs vêtements; sur leur corps s'imprimèrent la couleur et les traces de la poudre qui les avait fait périr. Le toit fut emporté, les débris des murs renversés occasionnèrent la mort d'un jeune homme de seize ans, et blessèrent quatre autres personnes v 1 ).
Au bruit de cette soudaine explosion, à la vue de ces membres déchirés, dispersés, la fureur s'empara de tous les assistants, on sonna le tocsin dans la ville de Vesoul, et sans vouloir comprendre qu'il n'y avait rien de commun entre un soldat ivre qui mettait le feu à un tonneau de poudre et un ancien magistrat qui depuis trois jours avait quitté sa demeure, théâtre de cette scène tragique, on se rappela les antécédents de ce magistrat coupable, aux yeux du peuple, d'avoir adopté sur la constitution des Etats généraux une opinion contraire aux intérêts du tiers état, efc signalé depuis longtemps, par les diverses fonctions qui lui avaient été confiées, comme l'un des plus zélés partisans de l'ancien régime ; on le signala comme un monstre, comme l'auteur d'un crime prémédité, le plus atroce et le plus odieux.
Quatre cavaliers de la maréchaussée étaient accourus de Vesoul dans la nuit, et leur procès-verbal contribua à égarer l'opinion. « Arrivés au château, nous avons, disent ces cavaliers, trouvé M. le curé qui assistait un homme qui expirait ; ayant demandé la cause de l'état
(1) Mémoire de M. de Mesmay. Bibliolh. du chapitre. Révolution de Franche-Comté, vol. 2.