‹ Le parlement de ParisChapitre 100 sur 238 · Ibid.,1. III, p. 125 et suiv · texte numérisé non relu

Ibid.,1. III, p. 125 et suiv

nement l'autorité du roi fût amoindrie. Cependant elle consentit au rappel du président Gayant et des conseillers Queslen et Le Comte. Mais le président Barillon devait rester en prison.

En vain le premier président se plaignit-il de cette exception, ajoutant « que l'ordre public ne voulait pas que sur de simples soupçons un officier du roi ni aucune autre personne pût être emprisonnée autrement que par les voies publiques, qui instruisent les juges de la vérité des actions et qui sont introduites pour venger les crimes et garantir de la calomnie j. La reine répondit : « Nous avons vu les plus grands du royaume emprisonnés ou exilés, et personne ne s'en est ému, et aujourd'hui, parce que j'ai fait prendre deux conseillers, il semble qu'on veuille me faire un procès ». On n'en put rien tirer de plus. Le 27 avril, le 29 avril, le 27 mai, de nouvelles remontrances furent décidées; elles devaient être d'ailleurs purement verbales. On obtint sans doute du chancelier la promesse que les exilés seraient rappelés, et que si un procès était fait au président Barillon, il serait déféré à sa compagnie, les membres du Parlement ne relevant que du Parlement1. Les Enquêtes et les Requêtes ne se contentèrent pas de cette réponse ; elles déclarèrent qu'elles cesseraient de siéger et suspendraient le cours de la justice jusqu'au retour du président. C'était aller bien loin. Dans son entrevue avec la reine, le premier président, assisté des députés de la cour, essaya de moyens moins violents, et s'appuya surtout sur les lois fondamentales du royaume. Il y a, dit-il dans un langage fort élevé, deux sortes de lois dans l'Etat, les unes variables et de simple police, et qui changent selon les circonstances ; les autres fixes, certaines et immuables, véritables bases de l'État et de la royauté. Telle

Mémoires cTOmer Talon, t. III, p. 125 à 145.

est l'ordonnance du roi Louis XI, qui assure aux magistrats la propriété de leurs offices, et ne permet de les déposséder qu'en cas de forfaiture et dans les formes prescrites par la loi. Et cependant le président Barillon a été dépouillé de l'exercice de sa charge, sans plainte, sans information, sans procédure, arrêté comme un criminel et enfermé dans une citadelle, comme s'il avait été condamné à la prison perpétuelle. La reine répondit : « qu'elle ne pouvait rien changer à la résolution prise en ce qui concernait le président Barillon, n'en voulait plus ouïr parler, et que quand il serait temps de faire le procès à M. Barillon, elle le renverrait au Parlement ». Elle ajouta seulement que « messieurs des Enquêtes feraient bien de rendre la justice comme ils y étaient obligés ». Lorsque le premier président rendit compte de son entrevue, le Parlement décida, par 55 voix contre 55, qu'il serait fait des remontrances écrites. La reine, fatiguée de ces tracasseries, fit quérir l'avocat général Talon pour chercher le moyen d'arrêter cette affaire. Elle tint un conseil où deux avis furent émis : les uns proposaient de recourir à la violence, d'exiler ou même d'emprisonner certains magistrats; les autres proposaient de tenir un lit de justice dans lequel le roi ferait enregistrer une déclaration semblable à celle du roi Henri IV qui ne permettait aux conseillers d'entrer aux chambres assemblées qu'autant qu'ils avaient au moins dix années d'exercice, sauf exception pour la réception des officiers. L'avocat général Talon et son frère combattirent ces deux propositions : toutes deux étaient trop graves et causeraient plus de mal que de bien. La reine se rangea à cet avis; elle se décida à faire dire au Parlement, par les gens du roi, qu'elle recevrait la compagnie, mais qu'elle entendait aussi que le cours de la justice ne fût pas suspendu. La reine accueillit assez mal les députés du Parlement; elle reprocha à la Cour d'abuser

de sa bonté et de sa patience, et se plaignit de nouveau de ce que les Enquêtes n'avaient pas rendu la justice depuis trois mois. « Tout le royaume est scandalisé de ce que le Parlement fait et de ce que je le souffre. Si le Parlement ne se prévaut de cette dernière marque de ma bonté que je lui donne en lui commandant de rendre la justice aux sujets du roi, je prends Dieu à témoin qu'il me forcera lui-même à châtier cette désobéissance, en sorte que la postérité verra à quel point vous avez provoqué l'indignation du roi et la mienne1. »

Les choses restèrent en l'état jusqu'au 9 août. A cette date, les Enquêtes demandèrent encore une fois l'assemblée générale, pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire au sujet du président Barillon. Il était visible que le Parlement et la régente continuaient à vivre à l'état de guerre ; chacun entendait garder ses positions. Ce fut cependant la monarchie qui fut obligée de céder et toujours pour la même cause, les besoins d'argent. La cour avait compté tirer de sérieuses ressources de la taxe des aisés, mais les fermiers de cette taxe s'étant permis toutes sortes de vexations, le Parlement avait rendu un arrêt qui déchargeait de cet impôt les habitants des campagnes et mettait en sûreté ceux des villes, notamment en défendant l'emploi de la contrainte par corps. Pour se tirer d'embarras, le ministère imagina de demander dix millions au clergé, qui en accorda quatre et profita de la circonstance pour réclamer le rétablissement de l'évêque de Léon, dépossédé par Louis XIII pour avoir suivi le parti de la reine. A la veille des vacances, le jeune roi, alors âgé de sept ans, vint tenir un lit de justice, accompagné de Gaston d'Orléans, pour faire enregistrer dix-neuf édits bursaux. Lorsque le chancelier Séguier demanda les suffrages, la plu-

1, Mémoires cI'Omer Talon, t. III, p. 155 à 164.

part des conseillers des Enquêtes déclarèrent que leur conscience ne leur permettait pas d'enregistrer ces édits sans examen préalable. Le chancelier leur répondit: « qu'il y avait deux sortes de conscience, Tune d'État qu'il fallait accommoder à la nécessité des affaires, et l'autre à nos actions particulières. » Le Parlement profita de la circonstance pour demander le retour du président Barillon toujours enfermé à Pignerol; cette grâce lui fut accordée, mais les malins prétendirent que la régente n'avait rien donné, car elle venait d'apprendre la mort de ce magistrat, encore ignorée au Parlement. Le Parlement n'en triomphait pas moins au fond, et il eut soin, en outre, de relever qu'il était bien étrange de faire tenir un lit de justice par un jeune roi de sept ans1.

Au mois de juin 1645, le roi avait envoyé au Parlement trois édits qui devaient procurer de nouvelles ressources : l'un ordonnait la vente de toutes les places inutiles qui se trouvaient à Paris ou dans les autres bonnes villes du royaume et il portait en outre révocation des concessions qui avaient pu en être faites, mais qui n'avaient pas été vérifiées ; l'autre autorisait, moyennant le paiement d'une

1. « Cet homme, dit Goulas, en parlant du président Barillon, emporta une grande réputation en l'autre monde et sans doute il avait quantité de belles et bonnes parties : de la probité beaucoup, de la capacité aux affaires du palais, de la bonté, de la fidélité pour ses amis, de la bonne gloire, mais il s'opposait avec trop d'aigreur et d'emportement pour le temps aux volontés du souverain et ne goûtait pas ces voies moyennes et sages, et si c'est la bonne façon d'agir en des rencontres difficiles et en un siècle comme celui que nous avons vécu. L'on publia qu'il avait été empoisonné comme la reine de Navarre, parce qu'après sa mort on le fit ouvrir par les médecins de Pignerol et ils ne regardèrent point dans la tête. Ce bruit était une grande sottise. » Mémoires de Goulas, t. II, p. 108. — Voy. sur toute cette affaire entre la régente et le Parlement, Mémoires d'ÛMER Talon, t. III, p. 115, 129, 562, 567, 575; Isambert, t. XVII, p. 54; Journal de d'ÛRMESSûN, t. I, p. 269, 270, 275, 277, 509; Mémoires de Mathieu Mole, t. III, p. 121 à 150; Mémoires de Goulas, t. II, p. 10S.

certaine taxe, tous les juges royaux ou autres à juger souverainement jusqu'à 15 livres. Le troisième concernait l'abonnement et le rachat des droits seigneuriaux appartenant au roi. Les gens du roi consentirent à la vérification du premier édit, mais ils conclurent à ce que les remontrances fussent faites pour les deux autres. La régente ne fit aucune difficulté pour renoncer tout de suite au second édit. Mais elle envoya des lettres de jussion pour la vérification du troisième. L'avocat général Talon n'en continua pas moins à résister à cause de la gravité des mesures proposées et qui avaient notamment pour conséquence l'établissement d'une nouvelle Chambre dans le Parlement et la création de quantité d'officiers dans les provinces.

L'édit, en outre, obligeait les particuliers à acheter les parties du domaine qu'on voulait aliéner. C'était chose nouvelle et sans exemple. Que le roi pût aliéner une partie de ses domaines sans obliger ses sujets à l'acheter, que ceux-ci pussent autoriser à remplacer les droits seigneuriaux par un abonnement, cela pouvait s'admettre. Mais l'édit était inacceptable tel qu'il avait été proposé. Le roi envoya de nouvelles lettres de jussion; le parquet persista dans ses conclusions et le Parlement vérifia l'édit, mais à la condition qu'il serait réformé et que l'abonnement de ceux qui voudraient se racheter serait volontaire et non forcé. Il faut ajouter que la reine avait renoncé aux dispositions de cet édit qui établissaient une Chambre du domaine au Parlement et qui créaient des offices de conservateurs du domaine1.

Cette affaire, comme on le voit, n'eut pas grande importance; elle parut même se terminer par un succès pour le Parlement; il n'en fut pourtant rien, et le 26 août le chancelier fit savoir aux gens du roi que la reine se proposait

1. Mémoires de Mathieu Mole, t. III, p. 158; Mémoires cTOmer Talon, t. III, p. 552 et suiv.

de venir au Parlement le 4 septembre. Aussitôt les Enquêtes demandèrent l'assemblée : elles voulaient savoir pour quel motif la reine devait venir; elles demandaient qu'on profitât de sa présence pour obtenir le retour du président Barillon; elles se plaignaient de ce que des sujets du roi avaient été taxés dans les provinces contrairement à l'arrêt de septembre 1644; elles voulaient enfin savoir si le roi accompagnerait la régente. Le premier président déclara qu'en effet la reine avait annoncé sa visite aux gens du roi ; quant au roi, on ne savait pas s'il viendrait ; enfin, il y avait arrêt portant décharge des taxes dont se plaignaient les Enquêtes. Cette réponse ne parut pas satisfaisante et, le 1er septembre, les conseillers des Enquêtes entrèrent dans la Grand'Chambre, prirent leurs places et demandèrent l'assemblée, mais ils n'obtinrent rien, et pour empêcher le renouvellement de cette scène, le premier président fit tenir audience à la Grand'Chambre avant l'arrivée des Enquêtes. Le 4 septembre, il fallut bien réunir les Chambres pour la réception de deux conseillers et on en profita pour demander aux gens du roi l'heure de la reine et pour parler des remontrances relatives au retour du président Barillon. Mais rien ne fut encore fait.

Cette fois les Enquêtes perdirent patience : le 5 septembre, messieurs des Enquêtes vinrent en tumulte prendre leurs places à la Grand'Chambre et injurièrent le premier président, l'appelant fourbe et traître envers la compagnie. Mais le premier président resta inébranlable. Les Enquêtes se décidèrent alors à protester contre le refus d'assembler les Chambres. On en était là lorsque le grand maître des cérémonies apporta la lettre de cachet annonçant la venue du roi pour le 6 septembre. Ce jour-là, tout fut préparé au Parlement pour la réception du roi ; les gardes furent posés aux avenues; les conseillers revêtirent la robe rouge et vinrent occuper leurs sièges dans la

Grand1 Chambre; puis on attendit jusqu'à la nuit; enfin un courrier arriva : l'assemblée était remise au lendemain à cause d'une indisposition du duc d'Orléans. La séance fut immédiatement levée; mais Messieurs des Enquêtes, au lieu de se retirer, changèrent de robe, se rendirent dans leurs Chambres et demandèrent l'assemblée. Le premier président répondit par un refus catégorique. Le 7 septembre, le roi se rendit au Parlement, accompagné de sa mère ; jusqu'alors il y était venu revêtu d'un pourpoint, portant des chausses et même à cheval. Cette fois il se présenta en robe d'enfant, cela fit grand scandale. Entendait-il prouver par là que, tout en étant à la bavette, il avait une autorité suffisante pour faire enregistrer dixneuf édits? Il ne put toutefois prononcer que quelques paroles inintelligibles et ce fut le chancelier qui fit connaître ses volontés : il fallait enregistrer les édits pour consolider les conquêtes de nos armes qui s'étaient portées jusque sur le Danube et nous assuraient la moitié de la Flandre. Le premier président, lui aussi, rendit hommage aux victoires de l'armée, mais il marqua surtout la douleur que lui causait la venue du roi, parce qu'elle supprimait la liberté des délibérations. L'avocat général Talon insista dans son discours sur l'importance de l'enregistrement et sur la nécessité de laisser à chacun dans les lits de justice la liberté de ses suffrages. Mais, lorsque le roi vient avec des lettres de rémission pour blâmer plutôt que pour consulter, c'est alors sa puissance absolue seule qui apparaît, et personne n'a le droit de parler. Le roi agirait sagement en n'abusant pas de ce droit, car toutes les fois qu'il provoque une délibération, il ne fait pas par là preuve d'impuissance, mais donne au contraire le témoignage d'une puissance qu'il entend exercer en témoignage de cause. L'avocat général termina son discours en exhortant le roi à rendre le peuple heureux par

la diminution des taxes et des impôts1. Le chancelier prit ensuite les avis. La plupart des conseillers des Enquêtes répondirent qu'ils ne pouvaient pas, en leur conscience, laisser passer ces édits.

Au mois de septembre de la même année 1645, le roi fit encore vérifier en sa présence nombre d'édits, sans que le Parlement eût délibéré, et, comme les vacances étaient arrivées, il ne fut même pas possible d'en empêcher l'exécution. On craignait quelques tentatives de ce genre pour la rentrée de la Saint-Martin, mais il n'en fut rien. C'est vers cette époque qu'on apprit la mort du président Baril- Ion qui n'avait pas été rappelé de son exil et ce fut peutêtre une des causes qui décidèrent le Parlement à garder le calme et la paix.

Le calme De même pendant l'année 1646 les rapports entre la

se rétablit. r rr

régente et le Parlement ne donnèrent lieu à aucune difficulté. Le 15 mars, la reine ayant mandé une députation du Parlement pour se plaindre des contraventions aux édits contre le duel, le premier président se permit de lui faire observer que ces infractions deviendraient moins fréquentes si la reine n'accordait plus de grâces aux duellistes et si ceux-ci ne trouvaient plus d'asile dans les maisons des princes et des grands seigneurs*.

Le 2 juillet, on put craindre une tempête : les députés des Enquêtes et des Requêtes demandèrent l'assemblée générale pour délibérer sur diverses questions, notamment sur la création d'une Chambre du domaine.

Le roi écrivit aux gens du roi et leur ordonna d'interdire aux Enquêtes d'entrer dans la Grand'Chambre. Les gens du roi se préparaient à remplir cette mission, lorsqu'ils

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