‹ Le parlement de ParisChapitre 125 sur 238 · Mémoires (I'Omer Talon, t. V, p · texte numérisé non relu

Mémoires (I'Omer Talon, t. V, p

Il ajouta que l'agitation gagnait la province parce que le peuple était tellement écrasé d'impôts qu'il ne lui restait rien pour vivre, que le seul remède immédiat était la liberté des prisonniers, que tout le peuple la réclamait depuis le palais du Parlement jusqu'au palais du roi, que la situation était grave et que l'autorité royale en courait péril. La reine répondit avec une grande hauteur, menaçant de faire châtier les rebelles et protestant qu'elle ne se relâcherait jamais; elle ajouta même que le roi saurait se venger à sa majorité. Le premier président insista et rappela la situation. « C'est vous, reprit la reine, qui avez ému le peuple et qui êtes la cause de la sédition ; vous êtes venus en corps pour émouvoir la populace, vous en répondiez au roi, vous devez la dissiper si bon vous semble, mais quant à moi je n'en ferai rien autre chose. » Le premier président reprit pour la troisième fois: « Je sais bien qu'après la réponse faite par Sa Majesté, on a accoutumé de se retirer; mais en ce moment si important à notre salut public, dont les suites ne peuvent être prévues, nous la supplions très humblement que nous ne sortions point de devant Sa Majesté sans avoir obtenu ce que nous demandons si justement. » La reine répondit encore une fois qu'elle ne pouvait rien changer à sa résolution et elle invita le Parlement à se retirer. En même temps elle se leva pour se retirer dans sa chambre. Le premier président, qui se rendait un compte exact de la situation dit au président de Mesmes qu'il fallait suivre la reine et lui demander encore une fois, même à genoux, la liberté des prisonniers. La reine se borna alors à dire que le chancelier ferait entendre sa volonté. Celui-ci se plaignit de ce que le Parlement avait continué ses assemblées et de ce que certains magistrats avaient tenu des discours insolents qui avaient obligé la reine à sévir, d'autant plus qu'on était au moment de traiter de la paix avec l'étranger et que celui-ci, connaissant nos embar-

ras intérieurs, ne voulait plus négocier '. La reine répondit encore une fois qu'elle avait accordé assez de grâces et qu'elle n'en donnerait plus de nouvelles. Au cours des négociations, on avait fait comprendre que les prisonniers pourraient être mis en liberté si le Parlement renonçait à former des assemblées jusqu'à la Saint-Martin et sauf exception pour le tarif. Quelques magistrats proposèrent alors de tenir conseil dans la grande galerie du Palais-Royal où l'on se trouvait précisément. Mais la majorité demanda et obtint qu'on rentrerait au palais, pour délibérer dans le lieu ordinaire des séances, sauf à revenir ensuite au Palais- Royal. Le Parlement se mit donc encore une fois en marche dans l'ordre avec lequel il était venu et comme il n'avait pu obtenir la liberté de Broussel, on l'accueillit avec des menaces. A cinq cents pas du Palais Cardinal le Parlement se heurta à une barricade. On lui demanda s'il avait la liberté de Broussel. Les conseillers répondirent qu'elle leur avait été promise pour le lendemain matin. Cette réponse mit le peuple en fureur. Il déclara aux magistrats qu'ils ne passeraient pas s'ils n'obtenaient pas Broussel sur l'heure. Les magistrats furent accusés de trahison et coururent les plus grands dangers, tout particulièrement le président Mole qui fit preuve dans ces circonstances d'un sang-froid et d'une dignité extraordinaires. Un coquin de rôtisseur, d'après les uns, un nommé Raguenet, marchand de fer et capitaine du quartier, d'après d'autres, s'étant écrié qu'il fallait le tuer parce qu'il trahissait le Parlement et le peuple, Mole, sans s'émouvoir éleva la voix et demanda d'un ton ferme : « Qui est celui qui veut me tuer? » L'émeutier s'avance le pistolet à la main, s'écrie : « C'est

1. Tous ces faits prouvent que le ministère et la cour attachaient une grande importance à Broussel et si certains mémoires du temps l'appellent un bonhomme, c'est parce qu'il était d'usage, dans la noblesse, de traiter les gens de robe avec un certain mépris. C'est ainsi que Mme de Motteville ne se gêne pas pour les appeler des barbons.

moi qui te tuerai ». Heureusement le président de Mesmes arrêta ce scélérat et, s'efforça de calmer les autres. Mais les parlementaires n'étaient pas rassurés. Quelques-uns, les plus intrépides, se serrent autour du premier président, les autres cherchent leur salut dans la fuite; « l'extravagance de ces mutins, dit Goulas, causa une telle terreur à toute la compagnie que des huit présidents au mortier, trois seulement demeurèrent, les autres (de Bailleul, de Bellière, de Nesmond, de Novion, de Maisons) et quantité de conseillers, s'évadèrent et tous connurent, mais un peu tard, qu'il est dangereux d'armer le peuple et que souvent, quand il est échauffé et hors de soi, il déchire ceux pour la conservation desquels il a pris les armes ». Le Parlement dut renoncer à rentrer au palais; comme il avait perdu un grand nombre de ses membres qui s'étaient sauvés pour échapper aux mauvais traitements, le reste seul revint au Palais Cardinal. Il fallut commencer par leur donner à manger, car il était trois heures après midi et les magistrats n'avaient rien pris depuis qu'ils avaient quitté leur buvette. La reine leur fit porter à dîner dans la galerie « par pitié plutôt que par tendresse », dit Mme de Motteville. On se demanda ensuite s'il était possible de délibérer dans ce même lieu et on se prononça pour l'affirmative, sur l'observation du président de Mesmes que l'arrêt du 14 mai 1610 déférant la régence à Marie de Médicis avait été rendu dans l'église des Augustins et que le palais du roi était saint et sacré. Gaston d'Orléans, le prince de Conti, les ducs et pairs vinrent prendre part à la délibération. Gaston reprocha au Parlement d'avoir été la cause de ce qui était arrivé. « Le cardinal ne dit rien qui vaille et eut grand'peine à s'expliquer. » Le chancelier, remis de ses terreurs, fit merveille. On s'en tint à ce qui avait été décidé auparavant. Goulas prétend qu'on ne donna pas arrêt, mais c'est une erreur comme cela résulte des Mémoires du

cardinal de Retz et de ceux du premier président Mole1. Il fut rendu arrêt qu'on remercierait la reine de la liberté accordée aux absents et in mente curise il fut arrêté qu'on cesserait de délibérer sur la déclaration, sauf en ce qui concernait le tarif et les rentes.

Le succès du Parlement était complet et le ministère éprouvait une sanglante défaite, puisqu'il ne voulait entendre parler ni de mise en liberté, ni d'aucune assemblée générale. A la suite de cet arrêt, on expédia des lettres de cachet pour faire revenir les exilés; elles furent remises au premier président. On donna un carrosse du roi et un autre de la reine pour aller quérir Broussel et Blancmesnil. Après quoi ces messieurs se retirèrent comme ils purent, chacun en son logis. Le peuple maintenant satisfait, consentit à les laisser passer, mais ne posa pas les armes et garda les barricades. « Je puis assurer, dit Goulas, qu'on fut très aise, au Palais Cardinal, de la peur qu'ils avaient eue et que l'on eût été encore plus aise qu'ils eussent eu le mal après la peur et que le peuple en eût assommé une douzaine *. »

Le lendemain on apprit au Parlement le retour de Blanc- Mise en liberté mesnil qui n'avait été conduit qu'à Vincennes. Les gens de Brousseldu roi demandèrent qu'ordre fût donné de démolir les barricades et d'ouvrir les boutiques ; mais le premier président refusa de laisser mettre cette question en délibération avant le retour de Broussel. Celui-ci revint d'ailleurs le jour même. On tira en son honneur, dans les rues de

1. Voy. sur ces divers points, Mémoires de Goulas, t. II, p. 349 et suiv. ; Mémoires du cardinal de Retz, t. II, p. 55; Mémoires de Mathieu Mole, t. III, p. 247 et suiv. ; Mémoires d'OMER Talon, t. V, p. 262 et suiv.

2. D'ailleurs Goulas n'attache aucune importance au rôle de coadjuteur pendant cette célèbre journée des barricades, bien que de Retz s'en attribue un considérable. Voy. ses Mémoires, t. II, p. 8.

Paris, force coups de mousquet. Il se rendit d'abord à Notre-Dame pour remercier Dieu, et de là au Palais. Le premier président le reçut avec tendresse, l'embrassa et, contrairement à l'usage, lui fit un compliment. Ses collègues quittèrent leurs places pour le féliciter des yeux, delà main, de la parole. Il fut rendu sur l'heure même un arrêt par lequel le Parlement ordonnait aux bourgeois de poser les armes et d'abattre les barricades. Mais les gardes étant restés en bataille devant le Palais-Royal, le peuple refusa de mettre bas les armes ; il ne se soumit qu'après un ordre de la reine prescrivant aux gardes de se retirer. Il y eut encore, le soir du même jour, une certaine émotion causée à la vue d'une charrette qui transportait de la poudre de la Bastille au Palais Royal. La charrette fut brûlée et la poudre pillée. Mais le lendemain le calme était définitivement rétabli1. Goulas sait gré au Parlement d'avoir, dans toute cette affaire, toujours témoigné du plus profond respect pour la régente et de n'avoir rien dit contre le cardinal. Mais il lui reproche d'avoir compromis l'autorité du souverain et mis le royaume dans un grand danger2.

Remontrances II ne suffisait pas au Parlement de remporter une vicdu ô septembre. loir(^ y fanajt encore en tirer parti, prouver d'une part

qu'un grand corps judiciaire peut, sans inconvénient et môme avec profit pour la liberté, s'occuper des affaires publiques, et d'autre part, rassurer la régente et les ministres par la modération dans le succès. Certes, on ne saurait reprocher au Parlement d'avoir commis aucun empiétement sérieux, mais il prouva une fois de plus

1. Mémoires de Goulas; t. II, p. 549 à 565; Mémoires de Mathieu Mole, t. III, p. 247 à 268; Mémoires du cardinal de Retz, t. I, p. 197; Journal de d'ÛRMESSoN, t. I, p. 567 et suiv.

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