‹ Le parlement de ParisChapitre 139 sur 238 · Mémoires cI'Omer Talon, t. V, p · texte numérisé non relu

Mémoires cI'Omer Talon, t. V, p

organiser leur attaque et se bornèrent à recourir à leur procédé ordinaire, toujours le même, en demandant l'assemblée des chambres quelques jours après la rentrée, sous prétexte que la déclaration, encore bien récente cependant, du 24 octobre, n'était pas sérieusement observée.

Toutefois, pour ne commettre aucune imprudence et ne manifester aucune hâte intempestive, les députés des Enquêtes et des Requêtes ne réclamèrent, le 24 novembre, l'assemblée que sur ce qui concernait la chambre de l'Édit. Comme cette assemblée intéressait seulement la discipline de la compagnie, on ne s'en émut pas au Louvre. Il était pourtant facile de prévoir qu'elle était destinée à en préparer d'autres à la première occasion. Lorsqu'on apprit que les maîtres des Requêtes instruisaient le procès d'un certain Maubon, accusé de faux, et comme juges souverains, on s'empressa d'en profiter pour provoquer de nouveaux troubles. Le président de Nesmond aurait pu et dû se borner à dénoncer le fait à sa chambre des Tournelles.

D'ailleurs ce fait n'était pas une nouveauté et, déjà auparavant, les maîtres des Requêtes avaient plus d'une fois jugé les criminels accusés d'avoir fabriqué de faux sceaux, malgré la révocation des commissions extraordinaires par l'ordonnance de Blois. Mais comme l'observation de cette ordonnance était renouvelée par la déclaration du 24 octobre 1648, on en prit prétexte pour se plaindre que cette déclaration n'était pas exécutée. Le 9 décembre, les députés des Enquêtes et des Requêtes découvrirent une autre violation de la déclaration en ce qui concernait les tailles et les gens de guerre. Ils s'empressèrent de réclamer l'assemblée des chambres et osèrent même demander qu'à l'avenir les chambres pussent se réunir de plein droit une fois par semaine. Comme on avait ordonné le paiement par anticipation d'un quartier de l'année 1649, les

parlementaires s'exclamèrent encore, se plaignant d'une nouvelle violation de l'ordonnance et décidèrent une assemblée générale. Cette fois la cour était tout à fait mécontente. Le premier président, désireux de lui être agréable et prévoyant un orage, avait chicané pendant huit jours pour éviter cette assemblée, mais sans aucun succès. Le duc d'Orléans, le prince de Condé, plusieurs ducs et pairs, eurent soin d'y assister. Le duc d'Orléans prit le premier la parole pour se plaindre de ce que l'assemblée se tenait, sous prétexte de contravention à la déclaration, alors que le Parlement avait promis de ne plus se réunir. Le prince de Condé parla dans le même sens, mais avec confusion, selon sa coutume. Le premier président remercia les princes du soin qu'ils prenaient de l'État et de l'honneur qu'ils faisaient à la compagnie, puis il parla des violations de la déclaration et provoqua ainsi des observations sur le désordre des gens de guerre et sur les levées de deniers qui se faisaient pour les satisfaire et qui excédaient de beaucoup les quarante millions portés par la déclaration. Sur ces critiques, le prince de Condé commença à s'échauffer ; il déclara que ce chef ne regardait pas le Parlement et qu'au lieu d'en délibérer, il vaudrait mieux dresser un procès-verbal des déclarations qui serait ensuite porté à la reine. Comme on lui faisait observer que tel n'était pas l'usage de la compagnie, il trouva pour toute réponse que le Parlement avait promis de ne plus s'assembler. On lui répliqua que s'il n'y avait plus d'assemblée, il n'y avait plus de Parlement. Visiblement la discussion s'égarait. Le premier prés dent ramena l'assemblée à la question en proposant de nommer des députés de la Grand'Chambre, des Enquêtes et des Requêtes qui seraient chargés de dresser la liste des contraventions à la déclaration et d'en faire un rapport à la compagnie. Broussel recommanda au Parlement de

bien distinguer ce qu'il pouvait faire de ce qu'il ne pouvait pas faire; il ajouta qu'il croyait d'ailleurs que le Parlement pouvait ordonner cette enquête et qu'il devait même commencer par réprimer les excès des gens de guerre qui étaient devenus intolérables. Aussitôt le prince de Condé l'interrompt brusquement pour lui dire qu'il n'appartient pas au Parlement de rien instruire sur le fait des gens de guerre, que ce pouvoir est réservé au duc d'Orléans en sa qualité de lieutenant général du royaume. Broussel, piqué au vif, se maîtrise admirablement et répond avec le plus grand calme qu'il voit bien qu'il n'a pas la liberté de la parole et qu'il préfère garder le silence.

Le duc d'Orléans, craignant que cet incident ne produise un mauvais effet et connaissant le crédit de Broussel, s'empresse de le rassurer et de lui dire qu'il peut parler avec pleine et entière liberté. La discussion fut en effet reprise sur les gens de guerre ; il fut décidé qu'ils ne devraient pas approcher de la ville à moins de vingt lieues et qu'on nommerait une commission pour relever les contraventions. Le conseiller Laisné parla ensuite des prisonniers de la Bastille qui n'avaient pas encore été élargis et du rétablissement des capitaines des gardes. « Monsieur le Prince, dit Goulas, l'interrompant avec des termes peu ordinaires avec ces messieurs, comme c'est se moquer des gens, il s'attira une huée de la jeunesse, dont il fut si piqué, qu'élevant sa voix et menaçant de la main il s'écria : « Messieurs, vous devez respect à Monsieur et à « moi et à votre compagnie et il ne faut pas de raillerie en ce « lieu. » Ce ton et cette action le ruinèrent entièrement dans ce grand corps où il avait tant de serviteurs. » Quelques instants après, le discours du président Viole fut de sa part la cause de nouveaux emportements. « Ce prince, dit encore Goulas, perdit plus ce jour-là qu'il

n'avait gagné en quatre grandes batailles où il s'était couronné de gloire1. »

Condé passe On lui montra que le Parlement avait plus de pouvoir de la régente. *ïu ^ ne Ie croyait. Il se dégoûta des parlementaires et passa du côté de la reine, estimant que ces gens de loi ébranlaient le trône et qu'il avait le devoir de le soutenir*. Le duc d'Orléans ayant promis de faire retirer les gens de guerre, on prit acte de cet engagement et l'on rendit arrêt pour informer de leurs excès 3. Puis, dans l'après-dînée, les députés se réunirent chez le premier président pour relever les contraventions à la déclaration.

Le samedi 19 décembre, le premier président en rendit compte à l'assemblée et le conseiller Broussel profita des circonstances pour soutenir qu'en matière de contravention il n'y avait pas lieu à remontrance, qu'il fallait ordonner et exécuter. Quelques jours après, la reine, redoutant le Parlement, manda la Chambre des comptes pour la vérification d'une déclaration sur le règlement des prêts et la Cour des aides pour la révocation de son arrêt qui défendait aux sujets du roi, sous peine de la vie, de faire aucun prêt sur la taille. Le bruit courut au Parlement, le 30 décembre, qu'une déclaration avait été directement envoyée à la Chambre des comptes, contrairement aux engagements pris dans la déclaration du 24 octobre. Il voulut savoir si le fait était exact. Les chambres s'étant assemblées le même jour mandèrent les gens du roi pour savoir s'ils avaient entendu parler d'une déclaration qui aurait été envoyée à la Chambre des comptes et qui « permettait les prêts et les avances, autorisait les intérêts, remettait les

1. Voy. sur cette séance les Mémoires de Goulas, t. II, p. 406 à

2. Journal de d'ORMESSON, t. I, p. 595; Isambert, t. XVIL p. 98. 5. Mémoires d'ÛMER Talon, t. V, p. 455.

tailles en partie1». Les gens du roi répondirent qu'ils n'en avaient connaissance que par le bruit de la ville. Trois avis furent proposés : assembler les compagnies dans la chambre Saint-Louis, délibérer tout de suite sur la question, charger les gens du roi de demander une copie de la déclaration aux gens du roi de la Chambre des comptes et envoyer à cette chambre un secrétaire de la cour, pour le prier d'en conférer avec le Parlement. A la Chambre des comptes, on émit aussi plusieurs avis au sujet de ces négociations.

On finit par décider qu'il serait envoyé des députés, mais pour éviter toute difficulté, le ministère, ayant eu connaissance du mécontentement du Parlement, s'empressa de retirer la déclaration dès le 1er janvier 4649 2.

Cette nouvelle année 1649 commençait grosse d'orages ; on vient de voir que le Parlement s'attribuait chaque jour des droits plus étendus. Les provinces n'avaient pas recouvré le calme de la paix ; les désordres de l'Angleterre et la fin tragique de son roi inspiraient une véritable terreur à la reine et aux princes qui redoutaient un sort semblable. Ils ne voyaient pas qu'autre chose était le Parlement d'Angleterre, corps politique agité en même temps par la passion religieuse, et le Parlement de France, corps plus judiciaire que politique, sans plan bien arrêté, plus soucieux de sa popularité et de ses intérêts personnels que des autres affaires. Dans ces dernières circonstances comme auparavant, le Parlement avait donné des preuves de sa complète incapacité politique ; il venait de relever les contraventions à la déclaration avec les formes qu'emploient les gens de loi pour l'instruction d'un litige, s'imaginant qu'on conduit une affaire politique comme on instruit un procès. D'ailleurs le Parlement songeait moins

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