Mémoires cI'Omer Talon, t. VI, p
compromettre. Aussi le projet fut-il abandonné. Mais du moins prouvait-il qu'au Parlement de Paris les passions étaient à peu près éteintes et que la raison avait repris son empire.
Il sembla un instant que les difficultés allaient reparaître. La reine envoya, en effet, aux gens du roi un secrétaire d'État, pour dire qu'elle aurait désiré qu'on exerçât des poursuites contre MM. de Beaufort et le coadjuteur de Retz. Le procureur général, suivant ce désir, dressa des conclusions dans lesquelles il décrétait contre ces deux personnages et contre Broussel. Mais les avocats généraux protestèrent et ne voulurent pas se joindre à lui pour porter ses conclusions à la Grand' Chambre ; ils prétendaient même que ces conclusions du procureur général étaient nulles, sous prétexte que, dans les grandes affaires, les décisions se prenaient au parquet, à la majorité. Le procureur général ne tint aucun compte de ces observations et vint seul à la Grand'Chambre. La lecture de ses conclusions souleva de toutes parts une vive rumeur. La vérité est qu'il n'existait aucune charge sérieuse contre les personnages accusés et que le procureur général risquait de faire naître de nouvelles difficultés. Deux avis furent proposés : les uns voulaient que les trois accusés se retirassent tout de suite; d'autres demandaient qu'on les entendît d'abord. Mais les Enquêtes se déchaînèrent contre le premier président : on lui lançait les injures les plus sanglantes ; il était l'inventeur de toute cette procédure; il l'avait organisée avec le procureur général; il avait reçu 50 000 écus de rentes de bénéfices pour vendre le Parlement. Le premier président reçut toutes ces injures avec un calme admirable. Le duc d'Orléans ne put s'empêcher de blâmer les Enquêtes; il leur reprocha leur insolence sans exemple et leur rappela que le désir du roi était que chacun pût s'expliquer en pleine liberté. Pour
écarter le premier président et son fils, on imagina alors de soutenir qu'il résultait des dépositions de plusieurs témoins, qu'on avait tenté de les assassiner; ils devenaient ainsi intéressés au procès et ne pouvaient plus y prendre part. On essaya aussi de récuser de la même manière le prince de Condé. Le premier président s'empressa de se retirer et le prince de Condé voulut le suivre, mais le duc d'Orléans s'y opposa. En définitive, la récusation dirigée contre le premier président fut reconnue mal fondée. Les auteurs des autres récusations, à la suite de cet insuccès, s'en désistèrent purement et simplement. La Fronde, comme on le voit, ne pouvait plus renaître au Parlement, mais c'était maintenant celle des seigneurs qui s'agitait et elle était fortifiée par l'acquiescement de Condé, qui avait voué une haine mortelle à Mazarin.
La Fronde Un incident tout à fait inprévu vint aggraver tout à coup
la situation. Un coup de pistolet ayant été tiré sur un conseiller au Châtelet, nommé Joly, attaché au coadjuteur, le peuple cria qu'on assassinait les bons serviteurs du roi. Au dire de Talon et d'autres contemporains, c'était une pure supercherie. Au Parlement, les conseillers frondeurs demandèrent l'assemblée des chambres, mais on se trouva partagé. Broussel ne proposait rien moins que de faire garder les portes de la ville et Gaston d'Orléans lui-même se rendit au Parlement pour demander justice. De tous les côtés on avait perdu la tête, car c'était vraiment accorder une bien grande importance à une si petite affaire et rien ne prouve mieux à quel point les esprits étaient encore surexcités1.
1. Voy., sur cette affaire, Mémoires du cardinal de Retz, t. II, p. 44 et 62; Isambert, t. XVII, p. 67; Mémoires d'OMER Talon, t. VII, p. 29 et suiv. ; Journal de d'Ormesson, t. I, p. 789; Mémoires de Gollas, t. III, p. 148 à 152; Isambert, t. XVII, p. 167.
des seigneurs
Le cardinal et la reine, voulant faire acte de puissance, ordonnèrent l'arrestation du prince de Gondé, de Conti et de M. de Longueville ' ; le premier fut envoyé à Vincennes. On avait aussi décidé à la Cour que les princesses et M. d'Enghien seraient relégués à Chantilly et que l'on arrêterait Mme de Longueville à cause des places et du crédit que son mari avait en Normandie. Mais ensuite les princesses reçurent l'ordre de se rendre à Montrond, à Bourges ou à Châteauroux à leur choix8. Dès le 19 janvier le maréchal de l'Hospital avait annoncé au Parlement, de la part de la régente, l'arrestation du prince de Condé, du prince de Conti et du duc de Longueville; il avait en outre invité le Parlement à envoyer au Palais-Royal, auprès de la reine, des députés pour recevoir ses explications. La reine se borna d'ailleurs à dire à ces députés qu'elle avait été obligée de procéder à ces trois arrestations pour assurer la sécurité de l'État, et qu'elle enverrait au Parlement par écrit des explications plus complètes3. Omer Talon observe que la reine aurait mieux fait de ne rien dire : il s'agissait là d'une question d'État qui relevait de la personne seule du roi; c'était une imprudence de nature à compromettre l'autorité royale que d'y faire participer le Parlement4. Celui-ci allait se trouver encore une fois mêlé à des affaires politiques ; mais on verra que dans cette Fronde de la noblesse il joua un rôle beaucoup plus passif qu'actif et qu'il fit cause commune avec la royauté toutes les fois que l'intérêt de l'État parut l'exiger. La princesse douairière d'Enghien présenta, le 27, une requête au Parlement pour qu'il la prît sous sa protection. On se souvient qu'elle